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Savoir débattre


16 novembre 2017 -

Le débat ne se porte pas bien. 

La faute en incombe, au choix : aux réseaux sociaux et à l’internet qui enferment chacun dans des communautés affinitaires, fractionnant l’opinion publique en autant de tribus adossées à des convictions d’autant plus inébranlables qu’elles n’ont guère l’occasion d’être remises en question ; ou alors à un retour en force, en ce début de vingt et unième siècle, des idéologies qui n’avaient bien sûr jamais totalement quitté la scène, mais dont on avait pu croire, suite à la chute du communisme, qu’elles relâcheraient quelque peu l’emprise manichéenne qu’elles exerçaient sur les esprits ; peut-être aussi, tout simplement, à cette conviction d’avoir raison qui s’enracine au plus profond de la psyché individuelle et qui transforme au final la plupart de nos discussions, même argumentées, en dialogues de sourds. 

Nous préférons ainsi trop souvent, à la confrontation rigoureuse des idées, l’anathème, la petite phrase assassine qui envoie l’adversaire dans les cordes, l’amalgame pervers qui disqualifie automatiquement son opinion et le contraint à adopter une position défensive, quand ce n’est pas le silence, qui s’attache à ignorer superbement le point de vue opposé, à faire un peu hypocritement comme s’il n’existait pas. Quelle que soit l’attitude privilégiée, le discours adverse n’est que rarement sérieusement discuté, pris en compte pour lui-même, n’offrant, au mieux, à travers une caricature, que matière à dérision ou à dénonciation virulente. 

Et c’est dommage ; car il convient de rappeler cette évidence que le débat est fondamental en démocratie, régime dans lequel l’opinion publique doit être dûment informée et instruite afin de pouvoir faire des choix éclairés, tout comme il l’est d’ailleurs dans le domaine de la réflexion et des idées, puisqu’on ne peut éprouver la pertinence et la cohérence des hypothèses que l’on formule, comme la solidité de ses arguments qu’en les exposant au jugement d’autrui, donc en acceptant de débattre avec lui. 

Utile, le débat est donc éprouvant et difficile. Il le fut de tout temps. Mais, si la confrontation des idées est toujours délicate à mener, on peut se demander s’il n’y a pas une difficulté particulière à débattre qui serait propre à la période contemporaine. En dépit de leur tolérance hautement revendiquée à l’égard de la diversité des moeurs et des croyances, il y a en effet une propension des sociétés libérales à ne pouvoir se penser elles-mêmes que dans la perspective, évidemment utopique, d’un unanimisme du Bien. 

Notre monde désenchanté ayant paradoxalement sacralisé l’opinion de chacun, nous nous rebellons trop souvent contre l’idée d’accorder crédit à une opinion contraire. Sans doute est-ce la raison pour laquelle nous n’osons nous aventurer au-delà des espaces familiers où l’on sait d’instinct que nous serons confortés dans notre opinion. Nous achetons telle revue pour nous faire dire ce que l’on pense déjà ou alors lisons tel chroniqueur pour nous indigner de ce qui nous indigne déjà. Comme jadis les paroissiens acquiesçaient aux paroles du prêche par un unanime « amen », nous cliquons « j’aime » à l’unisson, avant même d’avoir lu ou visionné, sachant par avance que nous serons en accord avec le contenu partagé. Et si, par malheur, un propos osait s’écarter des consensus établis, il sera volontiers tenu pour hérétique. Le Québec — qui se rêve volontiers exemplaire — participe à l’évidence de cette tendance qui n’est guère propice au débat. 

Pourtant, comme toute société, la société québécoise est traversée par une diversité de visions du monde, de conceptions du bien, de philosophies politiques, de pensées, qui méritent mieux que ces confrontations où les porte-parole autorisés de camps opposés s’excommunient mutuellement au nom d’un Bien absolutisé, ou encore s’affrontent, mais à fleurets mouchetés, chacun prenant garde de demeurer dans les bornes étroites d’une bien-pensance généralisée. Cela n’aboutit qu’à des discours outrageusement unilatéraux et partisans qui ne sont destinés qu’à contribuer à la mobilisation de la piétaille militante de l’un et l’autre « camp », ou alors à des pseudo-débats édulcorés, insipides, où personne ne met véritablement cartes sur table, préférant essayer de pousser son vis-à-vis à la faute. Ce qui tient trop souvent lieu de débat n’est en somme qu’une sinistre mise en scène où chacun est appelé, par une sorte de principe implicite, à camper sur ses positions. Cette propension qui est la nôtre à toujours chercher à déterminer qui a « gagné » un débat, en particulier lors de joutes politiques, masque le fait que nous sommes tous perdants quand nous renonçons à chercher, ensemble, la vérité en refusant par avance à la trouver potentiellement exprimée par la voix de son adversaire. 

Débattre fermement, honnêtement, confronter sans concession ses idées à celles de gens avec qui on est en désaccord est pourtant quelque chose d’essentiel, non seulement parce que ce débat incessant permet auxdites idées de se préciser, d’évoluer, voire de changer, mais aussi parce que cartographier les désaccords et les raisons des désaccords qui la traversent est tout aussi nécessaire à une société qui se veut libre et en santé que de définir ses véritables consensus et ses valeurs communes. 

Bref, c’est parce que l’équipe d’Argument croit à la valeur des idées, à leur diversité et à la vertu intellectuelle et morale de leur confrontation libre et honnête que nous avons conçu ce numéro spécial sous la forme inédite de discussions à deux interlocuteurs sur une série de questions qui, justement, « font débat » dans le Québec d’aujourd’hui. 

Ce numéro spécial, qui marque le vingtième anniversaire de la revue, est aussi pour nous une manière de rendre hommage aux membres fondateurs d’Argument. Dans le texte programmatique sur lequel s’ouvrait en 1998 le premier numéro de la revue, ceux-ci, partant notamment du constat, qui serait encore d’actualité de nos jours, qu’il n’y avait guère « au Québec de forum de discussion qui permette un échange véritable sur le sens des événements qui marquent notre présent », faisaient conséquemment le souhait qu’Argument devienne un tel « lieu de discussion », plutôt, ajoutaient-ils, que « la plate-forme d’un discours homogène produit et consommé par les convaincus ». Ce principe originel est encore, vingt ans plus tard, celui de la revue. 

Pour finir, nous remercions chaleureusement chacun des collaborateurs qui ont accepté de répondre dans un premier temps à ces questions que nous leur soumettions, puis de jouer le jeu du débat en acceptant de se répondre mutuellement à plusieurs reprises en contre-argumentant. Non seulement l’exercice était en lui-même contraignant ( les échanges en question s’étalant sur plusieurs semaines ), mais il était en outre difficile, car il n’est jamais aisé de prendre ainsi le risque de soumettre ses idées à examen, qui plus est publiquement. 

François Charbonneau et Patrick Moreau 


 


 

Dans ce numéro, disponible en kiosque ou par abonnement:

Doit-on supprimer le cours Éthique et culture religieuse ?
Joëlle Quérin et Louis Rousseau 

L’aide médicale à mourir est-elle un progrès ? 
Patrick Vinay et Alain Naud 

Les Québécois parlent-ils bien français ? 
Lionel Meney et Benoît Melançon 

Les animaux sont-ils des personnes ?
Mathieu Scraire et Étienne Beaulieu 

L’État québécois doit-il cesser de financer les écoles privées ?
Guy Durand et Daniel Weinstock 

Le remboursement de la dette publique au Québec doit-il être une priorité ?
Élisabeth Gibeau et Youri Chassin 

L’appropriation culturelle, est-ce bien grave ?
Stéphane Vibert et Vanessa Udy 

Doit-on enseigner d’abord l’histoire nationale à l’école ? 
Sabrina Moisan et Éric Bédard 

Faut-il sortir du capitalisme ?
Marc Simard et Simon Tremblay-Pepin 

Immigrants : intégration à la culture commune ou multiculturalisme ?
François Boucher et Mathieu Bock-Côté 

Vivons-nous dans une société patriarcale ?
Jean-Philippe Trottier et Marilyse Hamelin 

La laïcité ouverte, est-ce toujours la laïcité ?
Djemila Benhabib et Louis-Philippe Lampron 

Doit-on en finir avec le projet d’indépendance du Québec ?
Daniel D. Jacques et Sol Zanetti 

L'esprit d'Argument (bis)
Daniel D. Jacques



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