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La querelle Maheux/Groulx. Retour sur une controverse bien de chez nous

Un texte de François-Olivier Dorais
Thèmes : Canada, Histoire, Québec
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

La toute nouvelle « politique d'affirmation du Québec et de relations canadiennes » du gouvernement Couillard nous amène à réfléchir aux mutations récentes de la pensée fédéraliste au Québec. Certains commentateurs ont fait remarquer combien le manifeste constitutionnel Québécois, notre façon d'être Canadiens attestait l'affirmation d'un nouveau fédéralisme qui, n'assumant plus la référence nationale québécoise comme lieu primordial d'inscription de la réalité francophone, cherche plutôt à promouvoir le projet d'une intégration des Québécois dans l'ordre symbolique canadieni. En effet, pour le gouvernement Couillard, le choix de l'expérience canadienne apparaît « beaucoup plus profond et significatif pour les Québécois qu'un simple rapport coûts-bénéfices. [...] [L]e choix du Canada est également une question d'appartenanceii ». Cet attachement identitaire au Canada s'ancre d’ailleurs dans une vision de l'histoire, exposée sur plus d'une quarantaine de pages dans le document, et qui tente de nous convaincre que les liens qui unissent les Québécois et les autres Canadiens sont « profonds, anciens et durables », en contraste avec « le récit des différends politiques et constitutionnels qui ont jalonné les relations gouvernementales entre le Québec et le Canadaiii ». L'effort auquel on nous convie alors consisterait enun « dialogue » en bonne intelligence avec le Canada anglais sur la foi d'une « compréhension commune », d'une « reconnaissance mutuelle » et d'une « collaboration » renouvelée.

Cette volonté assumée d'approfondir le lien politique et identitaire avec le Canada pose cependant, en filigrane, la question des sources de notre désunion avec le reste du pays et, accessoirement, celle de savoir quelle est la « patrie » véritable des Québécois et la nature de leur appartenance au Canada. Si elles signalent une mutation de la doxa fédéraliste québécoise actuelle, ces interpellations ne sont pourtant pas nouvelles et figuraient au cœur de l'une des plus célèbres controverses intellectuelles de l'histoire du Québec au XXe siècle, opposant notamment au début des années 1940 l'abbé Arthur Maheux et le chanoine Lionel Groulx. La configuration de cette controverse, ayant pour principal objet les conditions de la « bonne-entente » avec le Canada anglais, n'est pas sans évoquer les termes de la discussion suscitée ces dernières semaines par la politique constitutionnelle du gouvernement Couillard et les principes qui lui sont sous-jacents.

 

L'abbé Maheux : « Pourquoi sommes-nous divisés? »

Prêtre-éducateur, professeur à l'Université Laval à compter de 1918, historien et homme d'action, l'abbé Arthur Maheux est une figure plutôt mal-aimée et méconnue de notre histoire. Inspiré par l'action des propagandistes français, en particulier Mgr Alfred Beaudrillart, qu'il avait côtoyé durant ses années parisiennes, et durablement marqué par l'escalade des conflits entre francophones et anglophones pendant l'entre-deux-guerres, il avait fait de l'unité canadienne le principal cheval de bataille de son engagement intellectuel. Héritier du nationalisme pancanadien d'Henri Bourassa, Maheux s'en distanciait toutefois par son appréciation du régime anglais et sa lecture beaucoup plus généreuse de la magnanimité des Britanniques à l'endroit des Canadiens français. Successeur de Thomas Chapais à la direction de la chaire d'histoire de l'Université Laval, son loyalisme l'avait amené à relativiser les effets traumatiques de la Conquête de 1760, qu'il envisageait comme une « idylleiv » en comparaison aux totalitarismes européens du XXe siècle.

À ces convictions loyalistes, Maheux avait adjoint une attitude résolument bon-ententiste, autre pierre d'assise de sa pensée. Durant la Seconde Guerre, il avait d'ailleurs mené plusieurs campagnes favorables au bilinguisme et, surtout, en faveur de la création d'un manuel unique d'histoire pour promouvoir l'unité nationale du pays. « Ce qu’il nous faut, à l’heure actuelle, ce sont des pacificateurs, une armée de pacificateurs, dont l’action concertée s’exerce dans les deux langues, sur l’esprit du peuple, et surtout, sur les esprits querelleursv », écrira-t-il dans un petit ouvrage au titre évocateur, Pourquoi sommes-nous divisés?, paru en 1943. Dans ce livre, l'historien discutait des divers facteurs qui, selon lui, avaient contribué à « retarder la réalisation de l'unité nationale ». Parmi ceux-ci, il notait l'incessante quête des « mystiques » au Canada français, qu'il opposait à l'exigence d'une compréhension rationnelle et réaliste du monde : « […] les prétendues mystiques sont ou bien inutiles ou bien sont dangereuses. Lorsque le peuple est bien éclairé par des raisons solides expliquées avec soin, il est capable de donner son assentiment et de se porter à l’action ; à vouloir lui inspirer une mystique on court fort le risque de s’appuyer sur le sentiment ou même sur l’instinct plutôt que sur la raisonvi ». Sans le dire explicitement, l'abbé Maheux s'en prenait ici à la « mystique nationale », articulée à la vision prophétique de l'« État français » et du projet d'indépendance du Québec, qui avait connu une vague de popularité durant l'entre-deux guerres. Pour lui, une telle proposition politique, à l’image des virtualités nationalistes européennes, confinait à l’« extrémisme » et à l’« hystérie » de la pensée et était susceptible d’engendrer la haine et la violence. Pour cette raison, les Canadiens français devaient plutôt consentir à leur destin nord-américain dans un esprit d'« indulgence », de « charité », de « pardon », de « bonne volonté » et de « concorde », moyen par lequel ils pourraient ainsi prendre part à l’élaboration d’une sorte de contre-modèle sociétal face à l’Europe. Cet idéal trouverait sa promesse dans la réalisation d'un Canada « où deux groupes majeurs ont à mener, côte à côte ou entremêlés, une vie harmonieusevii ».

Autre source de discorde entre francophones et anglophones soulignée par Maheux: l'enseignement de l'histoire. L'historiographie canadienne-française, particulièrement celle de François-Xavier Garneau et ses héritiers, péchait, selon lui, par excès de romantisme et de lyrisme qui, « à la manière de Michelet », envisageait le déroulement du passé comme « une suite de conflits entre peuples, entre nations, entre groupes, entre classesviii ». D'après Maheux, le « sens de l’objectivité » en histoire restait une vertu à séparer de l’« apologétique nationale » canadienne-française. L’enseignement de la science historique ne devait pas seulement servir à mettre en relief le particularisme national canadien-français, mais aussi, et surtout, à montrer le caractère universel du genre humain: « L’Histoire enseigne à l’enfant les lois qui régissent le progrès de l’humanité en général et celui de sa nation en particulier. L’Histoire fait aimer la patrie, mais elle ne fonde pas cet amour sur la détestation des groupes qui ont une autre religion, une autre langue, d’autres coutumes nationales ou politiques. Elle ouvre l’esprit, elle élargit les horizons pour rendre l’enfant citoyen de tout son pays et même du monde entierix ». C'est donc dans le but d'aménager les conditions d'un « terrain commun » pour favoriser la cohabitation harmonieuse entre les deux cultures que Maheux plaidera en faveur d'une histoire qui, minimisant les conflits et les différences entre les deux groupes nationaux, s'attacherait plutôt à en faire entrevoir les points de convergence.

Cette exigence d'un modus vivendi mutuellement acceptable pour les deux peuples fondateurs se mettait aussi, chez Maheux, au service d'une finalité proprement évangélique. « Pourquoi n’appliquerions-nous pas à notre vie nationale les supplications si belles que l’Église met sur nos lèvres dans les litanies où elle fait passer les noms des âmes les plus saintes qui ont illustré l’humanité ? Pourquoi ne pas dire avec elle : "Seigneur, délivrez-nous de la haine et de la mauvaise volonté. Seigneur, donnez-nous la vraie concorde, la paix et l’unité". Ces prières sont de mise entre peuples comme entre individus ; elles sont la fleur de l’esprit chrétienx ». Liant l'anthropologie chrétienne aux principes du libéralisme politique, la posture de Maheux rejoignait le discours d'une élite catholique canadienne-française qui, fortement marquée par la condamnation par Rome en 1926 du nationalisme de L'Action française de Charles Maurras à Paris, se montrait des plus méfiantes à l'égard de toute forme d'absolutisation du politique et d'instrumentalisation du catholicisme à des fins politico-nationalesxi. À Laval, cette méfiance avait trouvé une résonnance particulière, notamment dans les écrits de l'influent père Georges-Henri Lévesque, fondateur de la Faculté des sciences sociales, qui avait pour sa part quitté les lieux du nationalisme traditionaliste après la Guerre pour privilégier l'idée d'un nouvel humanisme, fondé sur un idéal de concorde et de réconciliation des hommes dans une parole commune. Dans ce schéma, les Canadiens français étaient invités à transcender leurs « petites particularités de race » pour s'accomplir dans l'aventure canadienne. On reconnaîtra ici, aisément, la vocation universaliste du Canada que défendra Pierre Elliott Trudeau quelques années plus tard dans Cité libre.

 

Le chanoine Groulx : « Pourquoi nous sommes divisés »

Constatant que le livre de Maheux le prenait personnellement à partie, le chanoine Lionel Groulx répliqua peu de temps après par la publication d'une brochure à grand tirage au titre provocateur : Pourquoi nous sommes divisés. Par là, Groulx entendait non seulement répondre à l'abbé Maheux mais aussi à tous ces « prédicateurs » de la bonne-entente qui, palabrant sur la communion fraternelle des Canadiens, minimisaient les sources profondes de cette désunion en plus d'en faire porter la faute aux Canadiens français.

Aussi noble et souhaitable soit-elle, la bonne-entente procédait, selon Groulx, d'une vision idéalisée des rapports entre les peuples. Or, l'idéalisme chrétien et l'espoir d'une « paix nationale » ne devaient pas pour autant faire oublier « que nous vivons dans un monde terrestre et charnel et que le chrétien, si grand de toute façon, n'est pas nécessairement un grand naïfxii ». Cette injonction n'avait rien d'une « politique antichrétienne » selon Groulx, qui défendait la vision d'un catholicisme résolument incarné dans l'ethnicité et la nationalitéxiii. Faisant sienne l'axiome de Joseph de Maistre - « les nations ne s'aiment pasxiv » -, Groulx l'appliquait à l'expérience canadienne : « Un politique, un sociologue, un historien qui font profession de sain réalisme, n'ont pas le droit d'ignorer, ni même de donner pour superficielles, ces causes profondes de division. Nous avons d'ailleurs cruellement éprouvé, au Canada, combien ces oppositions de croyances, de langue, de culture, nous ont désunis plus encore peut-être que les oppositions d'intérêtsxv ». De ce point de vue, la première condition de la bonne-entente demeurait la « franchise » quant aux « points capitaux » sur lesquels il y avait désaccord entre les deux peuples fondateurs.

Pour Groulx, ce désaccord n'était pas imputable à l'enseignement de l'histoire et encore moins au « prétendu extrémisme » des nationalistes canadiens-français. « Extrémistes, les Canadiens français! Je ne connais chez eux qu'une forme d'extrémisme : l'extrémisme dans la candeur et la bonasserie; l'extrémisme dans l'aplatissement devant l'Anglais. Si nos compatriotes méritent un reproche, ce n'est pas d'avoir la rancune tenace, ni le pardon difficile; c'est d'avoir la mémoire trop courte et de croire ingénument que le coup qu'on leur porte, c'est toujours le dernierxvi ». La cause, Groulx l'attribuait plutôt à une profonde mésentente sur la patrie. Entre le Canada français et le Canada anglais, il y avait, selon lui, différences fondamentales de foi, de langue, de droit, de traditions et de philosophie de vie de sorte qu'il ne leur serait jamais possible de « penser, sentir, réagir, de même façonxvii ». Autrement dit, à la réalité de l'État canadien, construction politique artificielle de facture récente, préexistaient deux réalités socioculturelles incommensurables ayant donné naissance à deux « types » particuliers de nationaux. Or, pour Groulx, tout l'enjeu de la désunion entre les deux nations tenait, d'une part, au refus séculaire d'une minorité impérialiste canadienne-anglaise de reconnaître la légitimité de cette prétention nationale et historique distincte chez les francophones du Canada et, d'autre part, à l'angélisme des « bons apôtres » de la réconciliation, qui avaient tendance à la « passer au rabot ou à la lime » et à en écrire le récit dans une encre « mêlée de miel et d'un peu de suif de moutonxviii ». « Vous voulez savoir pourquoi nous sommes divisés? [...] : parce qu'il y a trop de fierté et trop d'orgueil d'un côté et parce qu'il n'y en a pas assez de l'autre; parce que, d'un côté, il y a abus de la volonté de puissance et de domination, et que, de l'autre, il y a abus de la résignation et de la naïvetéxix ».

À la mésentente sur la patrie s'ajoutait, selon Groulx, la mésentente sur l'interprétation et l'exécution du pacte confédératif. Si le nouveau régime de 1867 était venu consacrer le fait français, affirmer l'idée de décentralisation en écartant l'union législative et donner au Québec une situation privilégiée, sa mise en application en avait pris le contrepied. Rationnement des droits scolaires des minorités françaises, sous-représentation de la langue française dans le fonctionnariat, sape du droit civil par le parlement central, extension immodérée du centralisme et de l'uniformisme fédéral, il y avait tout lieu de s'inquiéter que le pouvoir central ait définitivement renoncé à ses intentions primordiales et à son pouvoir de protecteur des nationalités et des droits minoritaires. Rien d'étonnant, dans un tel contexte, à constater un désaccord grandissant sur la structure nationale et politique du pays. « Non, décidément, renchérissait-il, [...] le Canada ne mérite point d'être cité en exemple au monde pour sa libérale solution du problème des nationalités et des droits minoritaires, à moins qu'une nationalité comme la nôtre [...] ne se tienne pour satisfaite de se faire servir, à la table de famille, les os déjà rongés par le lionxx ».

 

****

 

Quel devrait être le seuil de cordialité et de bonne-entente entre le Québec et le Canada? Telle est l'une des questions à laquelle nous confronte cette polémique d'une autre époque. Et c'est peut-être Groulx, ici, qui avait le fin mot lorsqu'il nous invitait, en conclusion, à ne pas confondre la réalité envisageable d'une union avec le reste du Canada et la chimère d'une unification culturelle, sociale et politique avec celui-ci. Au mariage de raison, il n'était point nécessaire de substituer un mariage d'amour. Il s'agissait plutôt d'envisager ce qui était « humainement réalisable », en se prémunissant contre tout sacrifice du particularisme national québécois sur l'autel du lien fédéral. « Tenter, sous prétexte d'union nationale, d'amenuiser nos caractéristiques, le fond même de notre être, c'est prendre le risque de les entamer ou de les perdre, sans aucun profit pour nos voisinsxxi ». C'est là un sage conseil de Groulx à son époque et que les rédacteurs de Québécois, notre façon d'être Canadiens gagneraient peut-être à méditer davantage. Car ce n'est pas à moindres frais que se signale leur main tendue vers le Canada. N'est-il pas éloquent, à cet égard, que leur désir ardent d'une « reconnaissance constitutionnelle de la Nation québécoise » ˗ qui plus est avec un « N » majuscule ˗ s'énonce en référence à une définition aussi minimaliste et aseptisée de l'identité québécoise, réduite à ses plus petits dénominateurs communs que sont « une langue, une tradition juridique civiliste et des institutions qui lui sont propres »?

 

François-Olivier Dorais

Candidat au doctorat en histoire à l'Université de Montréal

 

 

 



NOTES

 

i Voir notamment Mathieu Bock-Côté, « Le manifeste du néofédéralisme : faire des Québécois des Canadiens », blogue du Journal de Montréal, 3 juin 2017; Josée Legault, « L'identité québécoise est-elle soluble? », Le Journal de Montréal, 6 juin 2017.

ii Québécois, notre façon d'être Canadiens. Politique d'affirmation du Québec et de relations canadiennes, Gouvernement du Québec, 2017, p. 131.

iii Ibid., p. 145 et 146.

iv Arthur Maheux, Ton histoire est une épopée - Nos débuts sous le régime anglais, Québec, Les Éditions du Bois-Francs, 1941, p. 29.

v Arthur Maheux, Pourquoi sommes-nous divisés?, Québec, Beauchemin, 1943, p. 10.

vi Ibid., p. 126.

vii Ibid., p. 154.

viii Ibid., p. 149.

ix « M. l’abbé Maheux et sa conception de l’enseignement de l’histoire», Le Devoir, 15 janvier 1944.

x Arthur Maheux, Pourquoi sommes-nous divisés?, op. cit., p. 155.

xi Sur les fondements théologiques du bon-ententisme au Canada français, on lira avec profit Michel Bock, « La théologie au service du bon-ententisme à l'Université d'Ottawa : le père oblat Georges Simard (1878-1956), ou comment un groulxiste devient loyaliste », Cahiers Charlevoix, La Société Charlevoix / Les Presses de l'Université d'Ottawa, 2016, p. 215-260.

xii Lionel Groulx, Pourquoi nous sommes divisés, Montréal, Les Éditions de l'Action nationale, p. 36-37.

xiii Sur le paradigme de l'incarnation chez Groulx, voir Norman Cornett, « Théologie, Incarnation et nationalisme chez Lionel Groulx » dans Robert Boily (dir.), Un héritage controversé. Nouvelles lectures de Lionel Groulx, Montréal, Vlb éditeur, 2005, p. 65-82.

xiv Cité dans Lionel Groulx, Pourquoi nous sommes divisés, op. cit., p. 5.

xv Ibid.

xvi Ibid., p. 11-12.

xvii Ibid., p. 24.

xviii Ibid., p. 6.

xix Ibid., p. 28.

xx Ibid., p. 19.

xxi Ibid., p. 24.




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