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Revitaliser la démocratie: quelques réflexions sur le dernier livre de Mathieu Bock-Côté sur le multiculturalisme

Un texte de Éric Bédard
Thèmes : France, Histoire, Multiculturalisme, Québec
Numéro : Argument 2016 - Exclusivités web 2016

Pour peu qu’on ait suivi les débats sur les « accommodements raisonnables », ou qu’on s’intéresse à ceux sur l’immigration ou l’identité québécoise, les thèses de Mathieu Bock-Côté sur le multiculturalisme nous semblent familières. C’est que le sociologue ne manque pas de tribunes pour les exposer, souvent de manière très synthétique dans des chroniques, des blogues ou sur les réseaux sociaux. Concision oblige, il est forcé d’aller à l’essentiel, de ferrailler avec d’autres chroniqueurs qui n’ont pas sa culture et ses références. Ces interventions presque quotidiennes passent rarement inaperçues, ne manquent pas de mordant, mais ne rendent pas toujours justice à la profondeur de sa pensée qu’il avait déjà exposé dans trois livres de très haute tenue : La dénationalisation tranquille (Boréal, 2007), Fin de cycle (Boréal, 2012) et Exercices politiques (VLB, 2013). Plutôt que de se donner la peine de les lire – ce qui demanderait du temps, des efforts et une solide formation en sciences sociales – les contradicteurs de Mathieu Bock-Côté se contentent souvent de lui coller une étiquette (« nationaliste conservateur », « homme droite », etc.), de railler la forme de ses interventions, de caricaturer ses arguments, quand ce n’est pas son physique. Ces attaques mesquines, omniprésentes sur les réseaux sociaux, rappellent cette phrase de Nietzsche : « Plus les oiseaux volent haut, plus ils semblent petits à ceux qui ne savent pas voler ». Une prédiction : ces mêmes contradicteurs ne liront pas Le multiculturalisme comme religion politique (Cerf, 2016). Encore une fois, ils montreront leur petitesse et se priveront d’un ouvrage exceptionnel, tant par la forme, claire, haletante, que par le fond, aussi dense qu’informé.

Mathieu Bock-Côté, qui a déjà publié dans des revues aussi prestigieuses que Débat et Commentaire, que le magazine Le Point considère comme l’une des figures montantes de la droite intellectuelle en France, a choisi de publier son magnum opus à Paris, chez un éditeur respecté et reconnu. Dans un admirable essai, Isabelle Daunais constatait récemment qu’aucun écrivain québécois n’avait réussi à inscrire son œuvre dans le « grand contexte » du roman occidental. Notre littérature « sans aventure » serait restée désespérément provinciale. Hormis quelques professeurs de lettre dispersés aux quatre coins du monde, spécialisés dans les « études québécoises », cette littérature ne serait lue que par nous. Ce que j’admire dans le livre de « MBC », c’est précisément son ambition de participer au « grand contexte » d’un important débat occidental, c’est cette volonté de montrer qu’à partir du Québec, inspiré par les termes d’une conversation nationale particulière, on peut – à la condition d’avoir une largeur de vue, des références maîtrisées et un style accessible – contribuer à la réflexion sur ce que sont devenues les nations, lourdes de leur passé, de leur culture et de leurs héritages que les intellectuels dits « progressistes » s’échinent à déconstruire depuis la Révolution culturelle de Mai 68. Avec ce livre très fouillé sur les origines intellectuelles du multiculturalisme, qui mériterait d’être traduit dans plusieurs langues, Mathieu Bock-Côté, après Marcel Rioux, Fernand Dumont et Jacques Beauchemin, montre que la question du Québec peut mener à des réflexions plus larges sur les mutations politiques, sociales et culturelles que vit notre temps.

Le multiculturalisme, soutient Bock-Côté, serait le produit d’une conversion intellectuelle et politique de la gauche, en quête d’une nouvelle utopie et surtout d’un nouveau peuple pour transformer en profondeur les grandes institutions qui ont marqué la modernité (nation, école, famille), et accessoirement pour assurer son hégémonie intellectuelle et politico-médiatique. Cette conversion se serait produite durant les années 1960, approfondie durant les années 1970 et consolidée durant les années 1980 à la faveur d’un « antiracisme » militant, nouveau combat d’une gauche alors exsangue, incapable de convaincre les ouvriers et les classes moyennes de faire la Révolution ou de rompre avec le capitalisme. Durant ces décennies chargées, marquées par le discrédit du modèle soviétique et la fin de la guerre froide, cette même gauche serait passée de Marx à Foucault, de l’égalité-pour-tous à l’ouverture-à-l’Autre et aurait troqué le prolétariat aux « exclus » (immigrés, jeunes, femmes). La thèse de Bock-Côté est que le multiculturalisme est une entreprise réfléchie, pensée, que cette idéologie serait la matrice d’un « nouveau régime » qui associe insidieusement le sentiment national à la xénophobie, voire aux abjections nazies – alors que c’est ce même sentiment, invoqué par Churchill et De Gaulle, qui a permis de vaincre ce totalitarisme brun ; une entreprise qui aurait aussi vidé la citoyenneté « de tout substrat identitaire », réduisant les sociétés à des agrégats d’individus uniquement liés par des droits et des chartes. Cette idéologie offrirait une clef pour comprendre tous ces récits « historico-victimaires » qui dominent les historiographies des nations occidentales et qui ont en commun de faire du passé une effroyable « grande noirceur » hantée par l’esclavage, le colonialisme et le patriarcat ; elle permettrait de comprendre la fascination des élites pour l’Europe et la mondialisation, c’est-à-dire pour un monde sans frontières et sans ancrages où chaque individu serait porté par ses désirs de consommation et d’aventures.

Parce que Mathieu Bock-Côté est un ami, parce que je le lis depuis toujours et que j’ai longuement discuté de toutes ces questions avec lui lors de soupers bien arrosés, j’avais évidemment l’impression de voir exposer plus en profondeur des thèses que je connaissais assez bien. Mais certains aspects de sa pensée m’avaient jusque-là échappé. Des aspects importants que je n’avais pas clairement vus jusqu’à présent. Aussi, derrière cette critique implacable du multiculturalisme, j’ai découvert une volonté de refonder la droite politique sur des bases nouvelles et plus positives, j’ai vu un plaidoyer sincère en faveur d’une revitalisation de la démocratie, laquelle permettrait à des conceptions anthropologiques fondamentalement divergentes de l’homme et de la société de s’exprimer.

MBC n’est pas le premier penseur à critiquer la « société des identités ». Son mentor, le professeur Jacques Beauchemin, qui a dirigé la thèse de doctorat à l’origine du livre, s’était commis sur cette question avec force et conviction dans plusieurs articles et ouvrages. Dans La société des identités (Athéna, 2004), il déplorait cette éclipse d’un vieux monde commun fondé sur la coutume, l’histoire, la culture au profit de logiques particularistes qui avaient pour effet de fragmenter le corps politique et de rendre quasi impossible l’expression d’un « nous ». Mais au lieu d’y voir un plan concerté d’un camp idéologique, Beauchemin, à la suite d’auteurs comme Marcel Gauchet et du courant « néotocquevillien » français, considérait que cette dynamique particulariste, voire individualiste, procédait de l’histoire longue de la démocratie. Même s’il plaidait en faveur d’un retour du politique – dans ce qu’il avait d’ouvertement conflictuel – on sortait de son ouvrage un peu résigné. En effet, comment contrer des forces aussi puissantes qui semblaient aller dans le sens de l’Histoire ? Comment endiguer cette « marée montante » d’une démocratie sapant ses propres fondements ? Quelles alternatives opposées à ce courant de fond où seuls le marché et le droit semblaient tenir lieu de « lien social » ? S’il ne discute pas directement les thèses de son mentor québécois, Mathieu Bock-Côté critique sans détour cette perspective « néotocquevilienne » qui aurait fait du multiculturalisme le « nouveau visage de la démocratie » (p. 44). Ce que constate MBC, c’est que la grande majorité des sociologues et des intellectuels qui se sont penchés sur les nouvelles logiques à l’œuvre, que ce soient pour les célébrer ou les déplorer, ont tous plus ou moins perçu le multiculturalisme comme un « moment » de l’histoire de la démocratie, moment presque fatal, annoncé dès ses débuts. Or une telle lecture de l’avènement du multiculturalisme, d’inspiration hégélienne, accréditerait selon lui la thèse de la fin des idéologies et confinerait à l’impuissance. S’opposer au multiculturalisme, ce serait tourner le dos à la marche de l’Histoire ; le critiquer, ce serait courir le risque d’être associé à une xénophobie populiste et nauséabonde.

Ce que propose MBC, on reconnaît encore là son admirable ambition, c’est de nous déprendre de ce grand récit sur l’avènement de la démocratie, et de renouer avec les premiers critiques conservateurs des dérives soixante-huitardes, à commencer par Raymond Aron, sa grande référence intellectuelle, mais aussi Louis Pauwels, Maurice Druon et Georges Pompidou dont il cite des essais percutants publiés durant les années 1970, sans parler des auteurs américains qui donneront naissance au « néoconservatisme ». Le multiculturalisme, martèle Bock-Côté, n’aurait absolument rien d’une fatalité. Cette idéologie, ce « nouveau régime », doit son succès à une élite intellectuelle et politique qui a inspiré un état d’esprit, des tabous, une morale, un nouveau rapport au passé, mais aussi des lois, des politiques publiques, des programmes scolaires qui en seraient venus à s’imposer en douce, faute de vrais adversaires. MBC reproche en effet à la droite, la droite française surtout, d’avoir renié son conservatisme anthropologique. Depuis la présidence de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), la droite tiendrait un discours essentiellement matérialiste, adopterait pour l’essentiel les vues de la gauche culturelle sur l’Europe, l’immigration, le pédagogisme débilitant et l’éclatement des familles. Elle laisserait à la gauche les grandes aspirations eschatologiques sur les fins dernières, sur le sens de la vie et de l’histoire. Face à une gauche qui entend faire table rase du passé, qui rêve de régénérer l’homme, qui croit que le Mal a une adresse et qui poursuit une « quête religieuse de l’homme originel » (p. 316), la droite ne saurait plus comment formuler d’autres aspirations existentielles tout aussi fortes, mais différentes, lesquelles se fondent sur l’idée de durée, de transmission, de liberté intérieure, de grandeur. Les conservateurs, rappelle Bock-Côté, se considèrent comme des héritiers ; ils ont généralement une conception tragique de l’histoire, car ils sont convaincus que personne ne sait de quoi l’avenir sera fait. Ils se méfient des prophètes qui annoncent des temps meilleurs et croient que cohabitent en l’homme les vertus les plus hautes et les passions les plus viles. Or cette sensibilité conservatrice ne trouverait plus sa place dans l’espace public.

Ce qui se dessine dans Le multiculturalisme comme religion politique, c’est « la nature passionnelle et conflictuelle du politique » (p. 310). Depuis les années 1970, la droite se contente de critiquer une gauche dépensière et se présente à nous comme une gestionnaire prudente et responsable. Au Québec, de François Legault à Philippe Couillard, elle promet de s’occuper des « vraies affaires ». Or la politique n’est pas qu’affaire de comptabilité et de gestion, insiste MBC. En se conformant, sur les grandes questions de sens, à « l’hégémonie progressiste » (p. 285), en singeant ses valeurs, son style, sa morale, la droite libérale bon teint aurait repoussé les valeurs conservatrices aux marges de la Cité. Récupérées par des démagogues sans envergure, des aventuriers inconstants et de vulgaires populistes, aspirant davantage à transgresser les normes du politiquement correct qu’à formuler un programme de gouvernement crédible et rassembleur, la droite aurait fait du conservatisme une véritable « pathologie », ce qui aurait appauvri le débat politique, dévitalisé la démocratie. En somme, par-delà sa critique sans concession du multiculturalisme, Mathieu Bock-Côté en appelle au retour d’un conservatisme décomplexé, à un débat plus transparent sur des enjeux de fonds : école, souveraineté nationale, immigration. Devenue la chasse gardée des experts, des techniciens et des juristes, la politique, dans ce qu’elle a de passionnel, doit impérativement retrouver son lustre. Voilà une proposition qui invite à l’action et qui rappelle, encore et toujours, que l’histoire est faite par les hommes.




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