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Noblesse 2.0 : le retour des privilèges

Un texte de François Charbonneau
Thèmes : Consommation, Culture
Numéro : Argument 2015 - Exclusivités web

À raison d’un peu plus de 60$ par adulte et 45$ par enfant et en ajoutant les taxes, une petite famille de deux adultes et de deux enfants déboursera pas moins de 240$ pour entrer sur le site de La Ronde. C’est sans compter la nourriture, le stationnement et les autres petites dépenses qui nous tombent dessus quand on a la brillante idée d’entraîner des petits monstres dans un capharnaüm de toutous, cacahouètes, crèmes glacées, t-shirts et autres cossins affriolants. Bref, ça coûte un proverbial bras et quelques orteils. Mais une fois sur place, on se rend compte qu’on a, en gros, payé pour faire la queue. Comme un troupeau de vaches qui se pressent pour regagner l’étable, on prend son mal en patience et on explique aux enfants qu’il faut attendre parce que c’est chacun son tour. Or, ce n’est pas tout à fait vrai. Parce que voyez-vous, il est possible d’acheter une passe « flash » qui permet au détenteur d’emprunter une voie prioritaire, qui lui donne préséance sur ceux qui font la queue. Mais même cette passe flash, c’est un peu aussi pour les gueux. Parce que voyez-vous, il existe une passe flash « or » qui donne un accès presque instantané aux manèges et surtout une passe flash « platine », dont la rumeur veut qu’elle coûte pour une seule personne près de 250$, et qui permet non seulement au détenteur de passer devant tout le monde, mais carrément de rester sur le manège pour faire un deuxième tour pendant que le menu fretin ronge son frein dans la file d’attente.

Ce qui me fascine, c’est le sans-gêne des riches qui s’offrent ce genre de choses. On pourra dire qu’il n’y a là rien de nouveau sous le soleil. Après tout, la « première classe » existait déjà sur les bateaux, puis les trains et dans les avions. Tous ne peuvent pas s’acheter une Rolls Royce ou habiter Westmount, et ainsi de suite. Mais il me semble que ce n’est pas exactement la même chose. Celui qui achète un billet de première classe ou qui se paie une voiture de luxe n’enlève rien aux autres, alors que le détenteur d’une passe platine, lui, s’offre un privilège qui a une incidence directe et délétère sur la vie des autres. Quand le riche fait un second tour à La Ronde, il le fait tout en sachant qu’un autre, qui a lui aussi payé pour avoir accès exactement au même siège, devra prendre son mal en patience. C’est franchement dégueulasse.

Les révolutions modernes ont été faites en grande partie pour mettre fin à ce type de privilèges. À un moment donné, il est devenu inacceptable que certains aient des privilèges auxquels d’autres n’avaient pas droit en raison de leur « statut ». Affirmer que certains êtres humains ont une supériorité naturelle qui leur confère des avantages heurtait l’idée humaniste selon laquelle tous les êtres humains sont égaux en dignité. Aujourd’hui les privilèges sont subrepticement de retour, mais sous une forme perverse et presque inattaquable : l’argent. Parce que les privilèges sont maintenant conférés par l’argent, et non par un titre de naissance, on ne les reconnaît plus comme tels. Et ils s’immiscent un peu partout, y compris là où on ne les attend pas.

Les jeux vidéo offrent un exemple absolument fascinant du phénomène. J’adore (le mot est faible) les jeux vidéos. J’ai été l’heureux propriétaire de la plupart des consoles de jeu depuis mon premier Atari 2600 en passant par mon TurboGrafx-16 adoré, les Nintendo, Sega, Wii et jusqu’à ma XBOX One d’aujourd’hui, sans parler des jeux sur ordinateur. Dans le bon vieux temps, jouer à un jeu vidéo à plusieurs joueurs ressemblait pas mal à n’importe quel autre genre de jeux. Tout le monde était à égalité au début de la partie et le joueur le plus habile l’emportait. Mais depuis quelques années, les fabricants de jeux ont trouvé une manière de continuer à faire de l’argent même après vente. Les jeux vidéos comme Call of Duty, Battlefield ou ceux de sport (toute la gamme de EA sports), proposent aux joueurs de payer pour des avantages dont ne pourront pas bénéficier d’emblée les autres joueurs qui n’ont pas déboursé la même somme. Tous ces jeux, qui se jouent en ligne et qui permettent à des joueurs de partout sur la planète de jouer ensemble et les uns contre les autres donnent l’avantage à ceux qui ont payé plus cher pour jouer exactement la même partie. Dans un jeu vidéo de hockey, par exemple, vous pouvez acheter des hockeyeurs plus performants qui vous donneront un avantage au cours de la partie qui vous opposera à un autre joueur, ailleurs sur la planète. Qu’on ne s’y trompe pas : cet autre joueur aura, comme vous, lui aussi payé environ 70$ pour obtenir le jeu, mais comme il n’a pas dépensé un supplément de 10, 20, voire 50$ pour obtenir immédiatement des hockeyeurs plus performants, il sera désavantagé lorsque vous l’affronterez. C’est un peu comme si vous vous asseyiez pour jouer une partie d’échecs avec un ami, mais que celui-ci, parce qu’il aurait payé une somme supplémentaire, commencerait la partie avec trois dames plutôt qu’une seule. Et tout le monde trouve ça normal !

On pourrait évidemment se dire : les jeux vidéo, quelle importance? Mais les jeunes aujourd’hui passent des centaines, voire des milliers d’heures par année à jouer à des jeux vidéos (et détrompez-vous, ce ne sont plus que les garçons qui jouent plusieurs heures par jour, les jeunes filles sont souvent tout aussi gamers que les garçons). Les jeunes passent pas mal plus de temps à jouer aux jeux vidéo qu’à converser avec leurs propres parents ou avec leurs amis. Je n’ai pas de statistiques là-dessus, mais je ne serais pas surpris d’apprendre que les jeunes aujourd’hui passent pas mal plus d’heures à regarder des vidéos sur Twitch (sorte de réseau qui diffuse des centaines de milliers de chaînes où l’on peut regarder d’autres personnes jouer et commenter des parties jouées sur internet) qu’à regarder des émissions à la télé, par exemple. Bref, pour les plus jeunes presque partout sur la planète, les jeux vidéo représentent l’un des plus importants lieux de socialisation. Et qu’apprennent-ils en jouant à ces jeux? Qu’il est légitime d’avoir un avantage sur les autres pour jouer exactement au même jeu et dans la même partie si on y met plus d’argent que les autres. Le phénomène a même un nom : Pay to win, payer pour gagner.

On pourrait multiplier les exemples. Notre système bancaire offre aux riches qui gardent plus de 5000$ (en moyenne) dans leur compte de banque le privilège de ne pas payer de frais mensuels. Au nom de quelle logique deux individus ayant exactement le même type de compte de banque n’auraient-ils pas droit aux mêmes conditions d’utilisation? De la même manière, pour percevoir des intérêts sur un compte bancaire, il faut maintenant y déposer plusieurs milliers de dollars. Au nom de quel principe un même compte bancaire devrait-il coûter plus cher à celui qui possède moins et offrir un meilleur rendement à celui qui possède plus? On pourra m’expliquer en long et en large les pseudo-raisons économiques qui justifient ce genre de traitement différent, la chose reste à mes yeux odieuse. Deux personnes, un même type de compte bancaire, deux traitements différents. C’est légal? Peut-être… mais ça ne devrait pas.

Radio-Canada annonçait cette semaine qu’elle allait offrir l’excellente série Série noire en accès privilégiée aux abonnés d’un service payant sur tou.tv. La série sera diffusée cet hiver pour ceux qui veulent la regarder gratuitement, mais ceux qui payeront le service « extra » de tou.tv pourront avoir accès dès cet automne à toutes les émissions de la série. Nos cerveaux ont été à ce point pervertis par l’idée qu’il est normal de détenir un privilège pour accéder à exactement la même chose que la mesure fut annoncée comme allant de soi. À ma connaissance, pas un seul commentateur télé n’a jugé la chose inacceptable. Le monde serait-il devenu complètement fou? La télé du service public va offrir un accès privilégié payant à un contenu financé par l’ensemble des contribuables du pays! Je comprends que Radio-Canada soit à la recherche de sources de financement, à un moment où elle souffre des nombreuses coupures faites par les libéraux et les conservateurs depuis plus de vingt ans. Mais la solution consiste-t-elle à utiliser le bien commun au profit du petit nombre qui a les moyens de s’offrir un accès privilégié à ce même bien? On pourra répondre qu’il n’y a pas de quoi s’énerver puisque le montant à payer est seulement de 7$. Ce n’est pas ce montant qui dérange, mais la transgression éhontée du principe selon lequel Radio-Canada ne devrait jamais, en tant que diffuseur public, privilégier un segment de la population. Ça va tellement de soi que de devoir le rappeler aujourd’hui montre l’ampleur de la déchéance radio-canadienne. Les dirigeants de la SRC qui ont pris cette décision devraient avoir honte. Ils sont carrément indignes de diriger un service public.

Il serait facile de donner d’autres exemples. L’école privée financée à même les fonds publics au Québec; la fermeture de plages publiques en France pour que de riches magnats du pétrole puissent en avoir la jouissance exclusive; la décision de Citizens United aux États-Unis qui permet à un individu de dépenser sans limites pour influencer le résultat d’une élection, privilège que n’a pas le citoyen plus pauvre; les immigrants investisseurs au Canada qui accèdent plus facilement au statut de résident permanent que les autres demandeurs moins fortunés; et ainsi de suite. Notre société accepte aujourd’hui au nom de l’argent ce que jadis on aurait accepté au nom du privilège de la naissance. Mais cette noblesse de l’argent est bien différente de la noblesse de l’Ancien Régime. Si les deux formes de privilèges sont odieuses, au moins la noblesse d’hier s’accompagnait-elle d’obligations à l’endroit de la roture. Comme le voulait la formule, « noblesse oblige », c’est-à-dire que les titres de noblesse s’accompagnaient, selon un système complexe et variable selon les époques et les lieux, d’obligations à l’endroit des non-nobles, comme celles de maintenir les routes et les moulins en état de fonctionnement, de prendre l’épée pour défendre le pays, et ainsi de suite.

La noblesse 2.0 d’aujourd’hui est d’autant plus odieuse qu’elle s’exhibe sans complexes et sans responsabilités à l’égard d’autrui. Mais le plus étonnant, le plus effarant même, c’est la réaction des gens ordinaires devant l’étalage éhontée et sans complexe de la richesse. Au Beach club de Pointe-Calumet au début de l’été, des milliers de crétins (il n’y a pas d’autres mots) ont payé pour avoir le droit de se pâmer devant un certain Dan Bilzerian qui, selon Wikipédia, « doit sa notoriété principalement de l’usage qu’il fait des réseaux sociaux, mettant en avant sa fortune et affichant un style de vie débridé ». Le playboy est arrivé en hélicoptère, entouré de pitounes et a été applaudi (pourquoi, au juste?) par des milliers d’admirateurs en délire. Le roturier d’hier enlevait son chapeau en passant devant le noble, tout en rêvant secrètement du jour où éclaterait la révolution. Le roturier 2.0 paie pour avoir le droit de regarder jouir le riche, et toujours à distance, de ses privilèges. Vous avez dit déprimant?

Que faire de tout cela? D’abord reconnaître le phénomène. Nous sommes collectivement obsédés, et avec raison, par tout ce qui ressemble à une forme de discrimination basée sur l’ethnie, l’orientation sexuelle ou le handicap. Mais quid des privilèges indus réservés à ceux qui ont de l’argent? On ne les voit même plus. Et c’est parce que nous ne savons pas reconnaître ces petites indignités pour ce qu’elles sont qu’elles peuvent exister.

Étape suivante : agir. Dans le cas des banques, de Radio-Canada ou de la Ronde, le législateur public peut carrément interdire par la loi ce genre de discriminations. Un politicien qui promettrait de s’attaquer à la prolifération de ces petites indignités aurait mon vote. En attendant, vous pouvez toujours écrire à Radio-Canada, à La Ronde ou à votre banque pour dénoncer ce type de pratiques (les adresses apparaissent ci-dessous). Dans d’autres cas, ce sera plus difficile, par exemple en ce qui concerne les fabricants de jeux vidéo. Il n’en reste pas moins que la première étape consiste sans doute à nommer ces petites indignités qu’on ne voit même plus. Si on commence à en parler, peut-être que l’idée fera son chemin jusqu’aux oreilles des nobles 2.0 et qu’ils en concevront avec le temps une certaine gêne, laquelle leur fera remettre en question la pertinence de faire l’étalage éhonté de leurs privilèges. Après tout, leur opulence crasse et sans vergogne risque, à terme, de susciter comme réponse quelque chose comme une révolution 2.0.

 

 

FRANÇOIS CHARBONNEAU


*L'auteur tient à remercier Marie-Andrée Lamontagne et Patrick Moreau de leurs commentaires judicieux.

 

1-Écrire à la Ronde :

https://www.laronde.com/fr/larondeFR/plan-your-visit/contact-us

2- Écrire à Radio-Canada

auditoire@radio-canada.ca

3-Écrire à votre banque ou à votre caisse… tapez « plainte et le nom, de votre institution financière » dans Google. 

 




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