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Soumission en quatre instantanés

Un texte de Nicolas Bourdon
Numéro : Argument 2015 - Exclusivités web

Un roman islamophobe ?

À la sortie de son dernier roman, Michel Houellebec a été taxé d’islamophobie. L’observatoire national contre l’islamophobie a ainsi jugé que le roman de Houellebecq « ne peut que favoriser l’expansion de sentiments islamophobes au sein de la société française », tandis que Laurent Joffrin, directeur du journal Libération, a estimé que Houellebecq cautionnait les idées du Front national. Mais le roman de Houellebecq n’est pas islamophobe, il est plutôt une critique amusée et ironique de la docilité et de l’opportunisme des êtres devant un pouvoir établi. Le narrateur, universitaire à la prestigieuse Sorbonne et spécialiste de l’écrivain Huysmans, voit ses collègues succomber aux avantages sociaux consentis par le nouveau régime islamique : l’argent pompé d’Arabie Saoudite assure aux professeurs nouvellement convertis à la religion de Mahomet un salaire plus qu’alléchant et de jeunes épouses dont l’horizon de vie se limite à satisfaire les appétits lubriques de leurs maris. L’argent est à la base de la puissance : la force du roman réside sans doute dans l’illustration de cette cruelle vérité bien plus que dans sa capacité à prédire le proche avenir de la France ou de l’Europe.      

 

Dans le sillage d’Huxley et d’Orwell

Houellebecq suit la voie tracée avant lui par de célèbres auteurs : Orwell et Huxley ont écrit deux chefs-d’œuvre de la littérature d’anticipation. Le premier a conçu un monde totalitaire où les gouvernants imposent leur pouvoir par la botte et la violence, l’autre par le soma et le divertissement. Est-ce le rôle d’un roman d’anticipation de prédire précisément l’avenir ? Sans doute pas. Orwell n’avait pas prévu que le système communiste se lézarderait aussi rapidement si bien que la date 1984 sonne plutôt le début de la fin d’un régime totalitaire que son triomphe. Huxley avait sans doute prévu les orgies de stimuli et de divertissements qui obnubilent la conscience de l’homme moderne, mais son roman décrit une société où tout désir d’individualité est absent, contrairement à notre monde où il est omniprésent : ne voulons-nous pas constamment affirmer notre différence, ne disons-nous pas à nos enfants qu’ils sont « uniques », qu’ils possèdent des talents qui leur sont propres et qu’ils doivent « s’accomplir » ? Ces deux romans portent néanmoins un message universel qui les rend indémodables, même si leurs prédictions ne se sont pas toujours avérées parfaitement exactes : le fantasme ultime des gouvernants de 1984 et du Meilleur des mondes, c’est d’être aimés par ceux qu’ils dominent et ce même s’ils sont leurs bourreaux; ce rêve de toute puissance est achevé quand le narrateur du premier roman écrit au sujet de Winston : « LA LUTTE ÉTAIT TERMINÉE. IL AVAIT REMPORTÉ LA VICTOIRE SUR LUI-MÊME. IL AIMAIT BIG BROTHER. » Contrôler une population par la répression violente, c’est une chose – on peut détester un dictateur, mais avoir peur de le manifester publiquement  – mais entrer dans les esprits et les plier à sa volonté constitue une victoire totale.  

Par son humour noir et désabusé, Houellebecq est plus proche d’Huxley que d’Orwell – on ne rit pas beaucoup dans 1984 et si Winston finit par aimer Big Brother, le lecteur, quant à lui, referme 1984 en ayant le goût de se révolter. Le roman d’Orwell peut être une propédeutique à l’engagement politique. Il n’en est pas tout à fait ainsi pour le Meilleur des mondes et comme le pense d’ailleurs Bruno, personnage des Particules élémentaires de Houellebecq, celui-ci « est exactement le monde auquel nous aspirons, le monde dans lequel, aujourd’hui, nous souhaiterions vivre. » Les personnages du Meilleur des mondes comme le narrateur de Soumission sont des êtres mous et inconsistants qui acceptent volontiers d’être portés par le courant et, s’ils se soumettent au pouvoir établi, c’est qu’ils y trouvent amplement leur compte. La liberté est-elle plus importante que le confort ? Nos principes moraux sont-ils assez fortement ancrés en nous pour résister aux charmes des plaisirs charnels et matériels ?

 

Un écrivain apocalyptique

Mais là où Houellebecq rejoint l’esprit de ces deux romans dystopiques, c’est dans le futur apocalyptique qu’il dépeint. 

Dans Les particules élémentaires, Houellebecq écrivait à propos de son héros : « Le pays [la France] qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyens-pauvres; fréquemment guettés par la misère. » Ce constat, un cliché, résiste difficilement à une analyse soutenue : l’économie de la France est la deuxième de l’Europe pour ce qui est du PIB et le taux de chômage y avoisine les 10%; cela pourrait être mieux, mais on n’en est pas aux taux catastrophiques de l’Espagne et de la Grèce. Le pays ne connaît pas non plus les guerres civiles qui morcèlent présentement l’Ukraine et la Syrie ou la corruption endémique qui gangrène la Russie. Bref, la France ne ressemble pas exactement à un « pays guetté par la misère ». Peu importe, l’écrivain, qui fracasse des records de popularité, réussit à insuffler à son lectorat « une certaine idée de la France », mais à l’inverse de la « grandeur » qu’imaginait un De Gaulle, c’est celle d’un pays qui apparaît dévitalisé économiquement et qui a perdu ses repères culturels. La grande littérature française qui a essaimé dans toute l’Europe de Louis XIV à Napoléon III, de Corneille à Victor Hugo, semble somme toute assez inutile dans ce monde houellebecquien du tout à l’argent. « Les études universitaires dans le domaine des lettres ne conduisent comme on le sait à peu près à rien, sinon pour les étudiants les plus doués à une carrière d’enseignement universitaire dans le domaine des lettres », songe François qui est pourtant lui-même un littéraire. Les romans de Houellebecq sont peut-être les exacts opposés des romans polyphoniques de Dostoïevski : plutôt que d’entendre plusieurs voix dissidentes, on entend uniquement la voix du narrateur qui décrit avec un certain détachement amusé l’effondrement spirituel de l’Europe.    

 

Où sont les femmes et la laïcité ?

La France de Houellebecq a bien sûr abandonné les repères que pouvait lui donner la religion catholique, mais il est plus étrange qu’elle ait aussi abandonné la laïcité… En 2004, sous le gouvernement de Jacques Chirac, la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques a massivement été appuyée à l’Assemblée nationale autant par les députés  de l’UMP que par ceux du Parti socialiste. Les élèves français ne peuvent donc pas porter de signes religieux ostentatoires à l’école. On le voit : la France est sans doute l’un des pays dans le monde où l’idéal laïque est allé le plus loin. Il est assez étonnant de voir dans Soumission que le passage d’un gouvernement laïque et républicain à un gouvernement islamique se fait somme toute en douceur, sans faire de bruit : les Français acceptent finalement assez bien le régime du président Ben Abbes qui a le mérite de relancer l’économie entre autres en faisant baisser le taux de chômage – les femmes n’occupent plus d’emplois : elles restent sagement à la maison ! Pourquoi Houellebecq n’a-t-il pas plutôt campé son roman en Angleterre ou au Canada, deux pays où l’idéologie multiculturelle s’est imposée ? Il est vrai que cela lui aurait sans doute demandé un plus grand effort de documentation…

La première moitié du roman décrit une France tout de même assez crédible, animée par des dissensions politiques : les sondages avant les élections présidentielles donnent 21% des intentions de vote à la Fraternité musulmane – ici, on se demande tout de même comment un parti souhaitant établir un régime islamique en France réussit à obtenir 21% des intentions de vote, alors que les musulmans ne composent que 8% de la population française – tandis que le Front national est crédité de 32%. Et surtout la France connaît des conflits violents entre les « identitaires » proches du Front national et les islamistes proches de la Fraternité musulmane. On le voit : la France est divisée. Puis, pour bloquer le Front national, au second tour des présidentielles, l’UMP et le Parti socialiste demandent à leurs électeurs de reporter leurs votes sur le candidat de la Fraternité musulmane. À partir de ce moment, les voix dissidentes se taisent, les Français se soumettent de bonne grâce au nouveau régime et il est étonnant de voir qu’on n’entend plus parler du Front national. Les femmes aussi sont complètement absentes : aucune féministe, aucune Françoise Giroud ou Élisabeth Badinter pour monter aux barricades et dénoncer le régime islamiste.

Finalement, l’enjeu de la deuxième partie du roman réside uniquement dans le fait de savoir si le héros se convertira ou non à l’islam. Il n’y a pas là beaucoup de suspense : on se doute un peu qu’un être inconsistant et facilement influençable n’aura pas de mal à être convaincu de se convertir à l’islam en échange d’une existence aisée. La conclusion du roman n’est donc pas vraiment une surprise. Reste quand même l’humour caustique de Houellebecq, son regard acéré sur le monde universitaire et quelques pages lumineuses sur Huysmans. C’est déjà beaucoup. 




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