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Promenade sémantique au cœur de l’hébreu biblique

Un texte de Esther Benfredj
Thèmes : Langue, Religion
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

Les lecteurs du célèbre roman 1984 de George Orwell se souviendront, peut-être, de cette prophétie édifiante : « A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint ». Le régime totalitaire imaginé par Orwell avait assurément compris que toute langue porte en elle une pensée ainsi qu’un univers intellectuel et imaginaire qui lui est propre. La pensée est alors indissociable de la langue dans laquelle elle se fonde. La langue hébraïque ne fait pas exception et c’est ce lien entre la langue et la pensée qui constitue le sujet d’étude du récent ouvrage de Shmuel Trigano, L’hébreu, une philosophie.[1]

Dans cet essai d’une grande richesse, l’auteur explore en détail la sémantique de l’hébreu pour appréhender la pensée et la philosophie originelles qui y sont véhiculées. Pour y parvenir, l’auteur nous offre un passionnant voyage au cœur de cette langue sémitique dont il maîtrise toutes les subtilités. Son objectif consiste à mettre en lumière ce qu’il définit comme étant la « philosophie hébraïque ».

L’hébreu biblique est toutefois distinct de la langue actuellement parlée en Israël, que le philosophe nomme l’israélien, même si ces deux langues sont construites à partir de racines de mots communes. A l’évidence, cette évolution linguistique s’explique par l’histoire du peuple juif : la perte de son territoire aux temps antiques et la naissance de la diaspora juive qui cessa de parler hébreu au profit du yiddish, du ladino ou de dialectes inspirés de l’arabo-berbère.

Il est intéressant de souligner, avec Trigano, que l’une des particularités de l’hébreu réside dans l’absence de conjugaison de l’auxiliaire « être » au présent. En effet, ce verbe ne se conjugue qu’au passé et au futur, le présent étant, par définition, fragile et artificiel. Plus intéressant encore, le philosophe explique que la racine de cet auxiliaire, conjuguée au présent, fait directement référence à l’énigmatique et imprononçable Tétragramme, « YHVH ». De sorte que la question de l’ontologie hébraïque pose finalement la question de Dieu et, par extension, celle de l’homme. Voici une originalité tout-à-fait unique dans l’histoire des idées : si Dieu est l’Être, il faut alors définir la place de l’homme, ce second être créé à l’image de Dieu.  

Pour étayer son analyse sémantique et philosophique, Trigano donne de nombreux exemples. A sa suite, on peut évoquer l’histoire croisée des termes « dath » et « Tora ». Le philosophe explique que, d’origine persane, le mot « dath » a été très tardivement intégré à l’hébreu pour désigner ce que nous connaissons, aujourd’hui, sous le vocable de « religion » ; car à l’époque biblique, le terme « religion » n’existait pas. Face à cette curieuse absence linguistique, Trigano développe l’idée que le peuple hébreu était porteur d’une véritable universalité sociétale, d’une civilisation hébraïque, transcendant ce que nous enfermons dans le concept de religion.

Il en va de même pour le terme « Tora ». Restrictivement traduit par le mot « loi », le terme « Tora » connaît de multiples acceptions et renvoie notamment à l’enseignement et à la parentalité - non à la loi pure. Il convient de rappeler que c’est à l’époque de la Septante que s’est opérée une déformation du texte biblique originel conduisant le judaïsme à n’être réduit qu’à « une doctrine : à la loi, désormais antithèse de l’esprit ». Cette labellisation réductrice a également été acceptée par les Juifs eux-mêmes et l’aspect civilisationnel du peuple hébreu s’est perdu au fil des siècles.

Aussi, pour redonner à la civilisation hébraïque ses lettres de noblesse, il faut revenir aux origines sémantiques de sa langue dont la portée philosophique ouvre une nouvelle voie à la pensée - ce qui n’est aucunement incompatible avec l’hébreu moderne. Cet essai confirme alors que la philologie de la langue hébraïque ne peut être ignorée de tout exégète de la pensée biblique et qu’elle est nécessaire à la compréhension des textes fondateurs juifs. Car c’est dans la langue que réside la pensée des pensées et c’est « le mot (qui) donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie » comme l’écrivait justement Hegel.

Esther Benfredj

 



[1] Shmuel Trigano, L’hébreu, une philosophie - Vers une nouvelle pensée juive, Paris, Hermann, 2014. 




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