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Ce que l’affaire Dorval-Zemmour révèle sur le Québec.

Un texte de Philippe Labrecque
Thèmes : Québec
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

Grâce à la réaction maintenant célèbre de l’actrice québécoise Anne Dorval, le Québec vient de découvrir le journaliste polémiste français Éric Zemmour. Le segment du passage de Zemmour sur le plateau de l’émission française On n’est pas couché (ONPC), qu’on peut trouver sur YouTube, dépasse déjà un million de visionnements. À en juger par les médias sociaux et les médias traditionnels, la réaction des Québécois est à l’image de la réaction horrifiée et émotionnelle de l’actrice québécoise envers les propos de Zemmour au sujet du mariage homosexuel. Serait-il possible que l’incident Dorval-Zemmour en révèle plus sur le Québec que sur la France et davantage sur les Québécois que sur le polémiste Zemmour ?

 Un survol rapide des réseaux sociaux nous permet de constater que, suite au visionnement de l’extrait en question, les Québécois se sont donné le droit de traiter Zemmour de tous les noms, en le transformant en une espèce d’homme des cavernes attardé qui ne comprend absolument rien aux bienfaits des « changements » de la société et de son évolution évidemment inévitable. Certains ont su utiliser le terme « réactionnaire » pour insulter le polémiste, parfois en ne comprenant pas la signification de leurs propres insultes. Très peu d’internautes ont pris la défense du journaliste, soit par approbation dudit consensus, soit parce qu’ils voulaient éviter la lapidation virtuelle.

 Alors que le consensus anti-Zemmour québécois sévissait, rares sont ceux qui ont pris la peine d’inspecter la thèse du livre Le suicide français, soit la critique de l’avènement d’une postmodernité s’affairant à la déconstruction de nos institutions fondatrices. La critique par le journaliste de l’influence du déconstructivisme depuis quarante ans n’a donc pas semblé être d’un grand intérêt pour les Québécois qui sont entrés bien fermement dans la modernité en oubliant toutes références à une autre époque.

 Si les Québécois ont découvert ce soir-là Éric Zemmour, jusque-là peu connu dans la Belle Province, ils ont surtout fait la découverte d’eux-mêmes et de leur ego collectif démesuré. Le Québec s’est reconnu en Anne Dorval, y voyant un reflet moderne de lui-même qui lui plaisait. Dans ce reflet aux allures divines, les Québécois ont vu confirmée la supériorité d’un Québec progressiste, ultra-moderne et au-delà de tels débats à la française qui sont révolus et résolus pour nous. Xavier Dolan, le complice cinématographique de Dorval, se donnait même la liberté de juger la France comme étant « en retard » sur le Québec sur les ondes d’Europe1, en référence au mouvement de la Manif pour tous qui prône un modèle traditionaliste du mariage entre un homme et une femme.

En trois petites minutes, le temps du segment montrant une Anne Dorval dans tous ses émois, le Québec, usant de toute sa sagesse, a mis un terme aux querelles françaises tout en indiquant à la France le chemin vers le futur, vers l’inéluctable utopie progressiste que nous promettent les bonnes âmes modernistes. Qui l’aurait cru, le Québec comme modèle, et la vieille France de surcroît !

Mais dans cette réaction dorvalienne collective, très peu de Québécois ont décelé un vide philosophique, une ignorance immense causée par l’absence presque complète d’une critique de la modernité au Québec. N’ayant aucun « réac » comme Éric Zemmour, et Denis Tillinac, ni même de conservateurs de gauche comme Alain Finkielkraut ou Natacha Polony, le Québec ne peut guère comprendre une conception de la société qui ne serait pas entièrement basée sur la pensée moderniste. Les médias sociaux, si acclamés pour leurs vertus dites démocratiques, semblent même faciliter l’aspect totalitaire de cette modernité qui ne tolère aucune critique, aucune voix dissidente et qui rase toute relique du passé au nom de sa bonté toute moderne.

Du côté français, Éric Zemmour a la fâcheuse habitude de prendre le rôle de « réac » de service. En devenant sa propre caricature, Zemmour incarne tout ce qu’on l’aime haïr, au plus grand plaisir de ses interlocuteurs sur le plateau d’ONPC, Aymeric Caron et Léa Salamé et au plus grand bénéfice des cotes d’écoute de l’émission. Pour leur part, les Québécois ont démontré leur tendance à prendre notre inaptitude à débattre en profondeur des sujets les plus pointus et les plus polémiques avec intelligence et surtout avec des arguments réfléchis, comme un signe d’accomplissement. Quand Zemmour pose la question des conséquences de la déconstruction intellectuelle des institutions fondatrices de la France et de l’Occident depuis les années 60, les Québécois auraient tout à gagner à se poser la même question au lieu de masquer leur peur et leur ignorance de tels sujets par une forme de moquerie enfantine.

Il ne faudrait pas croire la France à l’abri des sursauts épidermiques allant jusqu’à demander la censure quand quelqu’un comme Zemmour émet un discours allant à l’encontre de « l’esprit de l’époque ». Philippe Bilger en fait le constat dans un article récent du Figaro au titre sarcastique et révélateur de la réaction d’une certaine élite française : « Vite, une loi contre Éric Zemmour ! » Dénonçant les éditoriaux critiquant la décision d’inviter Zemmour par l’hôte d’ONPC, Laurent Ruquier, Bilger se fait témoin de la tentation de la censure causée par un « tel émoi », qui est provoqué par la stupéfaction de la découverte « que la contradiction existe, que le langage est capable de brutalité et l'esprit, de vérité ». Comme quoi les Français eux aussi exhibent une tendance à vouloir reléguer certains débats dans les annales du passé au bénéfice du consensus perpétuel.

Il est pertinent de noter que, suite au passage d’Éric Zemmour à ONPC, un débat s’est entamé sur la mémoire collective des Français à savoir si Zemmour réhabilitait le régime de Vichy et son Chef Philippe Pétain dans son livre. Pendant le même cycle médiatique, soit la semaine du 5 octobre, le Québec avait son propre débat de fond collectif, à savoir si Dany Turcotte avait été « méchant » envers la chanteuse Caroline Néron lors de l’émission Tout le monde en parle, prouvant que nous sommes définitivement au-delà des débats à la française.

Plutôt que de se complaire dans leur fausse croyance d’être au-delà d’une critique de la modernité comme celle que Zemmour s’efforce de faire, même si parfois il le fait maladroitement, il est peut-être temps que le Québec questionne lui-même cette modernité. Serait-il possible qu’un tel questionnement nous mène à la source du malaise identitaire, spirituel et social qui nous afflige, mais que nous nous efforçons d’ignorer, terrorisés par un débat qui pourrait nous diviser ? Le Québec n’a pas à juger Éric Zemmour, les Français sauront le faire comme bon leur semble, mais le Québec se doit de cesser de se complaire dans son ignorance, dans sa peur de tout débat, aussi polémique soit-il.

PHILIPPE LABRECQUE



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