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Boyhood ou le legs parental de la passivité

Un texte de Raphaël Arteau McNeil
Thèmes : États-Unis, Famille
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

Boyhood de Richard Linklater (2014), pour reprendre le lieu commun de la critique cinématographique, est une proposition originale et audacieuse. Boyhood est une fiction sur le parcours d’un jeune garçon, Mason Evans, durant les douze années qui le conduisent de l’école primaire jusqu’à l’université, mais une fiction qui fut filmée sur douze ans afin de suivre l’évolution physique réelle de l’acteur qui joue Mason (Ellar Coltrane). Ce coming-of-age film, selon l’expression consacrée, entremêle ainsi la fiction à la réalité et la réalité à la fiction. Il est difficile de dire laquelle sert le plus l’autre mais, chose sûre, il se dégage de Boyhood un grand sentiment de vérité et de réalisme. Sans grandes péripéties, le film suit Mason et sa sœur Samantha (jouée par Lorelei Linklater, la fille de l’auteur et réalisateur du film) faire leur chemin vers l’âge adulte, tantôt accompagnés par leur mère (Patrica Arquette), tantôt par leur père (Ethan Hawke). Même si les parents ne sont plus ensemble, ils demeurent somme toute en bons termes, ce qui produit son lot de petits malheurs et de petits bonheurs. L’expression n’a ici rien de péjoratif. Les émotions transmises à l’écran sont justes et conformes à notre propre expérience de la vie plutôt qu’artificiellement intenses et surjouées. Nous sommes si habitués aux effets spéciaux  ‒du type Brad Pitt dans Benjamin Button‒ que de voir à l’écran un enfant vieillir pour de vrai, devenir adulte en deux heures trente, changer radicalement tout en restant fondamentalement la même personne, a produit sur moi son effet. Ce coup de génie plutôt que de technologie crée un attachement particulier envers ces personnages qui semblent si vrais et suscite inévitablement une méditation sur le passage du temps. Résumer cette histoire volontairement lente et banale n’est donc pas vraiment pertinent : il faut voir le film et être touché, ou pas, par cet exercice que je qualifierais de contemplatif.

J’ai pour ma part été touché par cette peinture de la jeunesse et du sud des États-Unis du début du XXIe siècle. Il faut dire que je suis père de quatre enfants et que mon expérience parentale y est sans doute pour quelque chose, car ce film ne semble pas être apprécié de la même façon par les jeunes de dix-huit ans, du moins si je me fie au jugement sévère de mes étudiants qui avaient vu le film : c’était, selon eux, beaucoup trop banal. Il est vrai que, à mon sens, Boyhood aurait pu tout aussi bien s’intituler Parenthood tellement je le voyais sous la double perspective de l’enfant devenu adulte et du parent engagé dans l’éducation de ses enfants. Par contre, si la perspective de l’enfant a produit son charme sur moi, la perspective du parent m’a laissé une impression plus amère. Après la projection, je ne faisais que penser à cette phrase de Hannah Arendt au sujet de la relation parent-enfant dans nos sociétés modernes : «C’est comme si, chaque jour, les parents disaient [à leurs enfants] : “En ce monde, même nous ne sommes pas en sécurité chez nous; comment s’y mouvoir, que savoir, quel bagage acquérir sont pour nous aussi des mystères. Vous devez essayer de faire de votre mieux pour vous en tirer; de toute façon vous n’avez pas de compte à nous demander. Nous sommes innocents, nous nous lavons les mains de votre sort.”»[1] Le diagnostic d’Arendt est dur, très dur, mais hélas souvent juste, très juste. Et la justesse qui se dégage de Boyhood rejoint la justesse du diagnostic d’Arendt. Linklater ne dit pas les choses ainsi, son ton n’est pas celui d’Arendt, et les parents de son film ne se lavent certainement pas les mains du destin de leurs enfants, mais ils ont eux-mêmes tellement de difficulté à prendre en mains leur propre destin qu’ils ne se sentent pas autorisés à les guider d’une main sûre et confiante. Nul n’est responsable de ta vie sauf toi, dit en substance le père à son fils lors de leur dernier dialogue : ni moi, ni ta mère, ni ta petite amie, seulement toi. Et quand Mason lui demande quel est le sens de tout ça, le sens de la vie, son père ne peut que rire et lui dire : «Tout ça! Je n’en sais rien!» Linklater fait plutôt bon accueil à cette absence de repères, à ce legs si fragile et si peu consistant que transmettent les parents à leurs enfants. Dans Boyhood, les parents sont des improvisateurs aimants et attachants, dont la vie et l’enseignement se résument à leurs essais, plutôt que des éducateurs aimants et exigeants, dont la stabilité témoignerait de leur maturité. La morale qui se dégage du film va en ce sens : cesser de s’évertuer à saisir le moment pour plutôt se laisser saisir par lui car, comme le conclut Mason, nous sommes toujours dans le moment, comme quoi la passivité devant la vie peut devenir un legs parental.

 Je me permets une dernière référence. Dans son dernier livre,  Montaigne. La vie sans loi, Pierre Manent fait lui aussi une proposition originale et audacieuse : il trouve chez Montaigne l’origine de cette psychologie de la passivité et la morale qui en découle. Aux yeux de Montaigne, écrit Manent, «la variabilité de notre humeur, c’est-à-dire de notre état, est révélatrice de notre condition. Dans sa banalité, elle dit beaucoup sur notre condition. Elle nous invite à la reconnaître pour ce qu’elle est principalement, une condition de passivité[2] Comme Manent et Arendt, je ne me résous pas à célébrer cette morale de la passivité qui crée un monde où «les variations que [notre âme] subit sont plus riches de sens que les vertus auxquelles elle parvient.»[3] Cela étant dit, je retrouve un peu du charme de Montaigne dans Boyhood, un charme qui me touche, certes, mais auquel je tente de résister. Pour bien jouer mon rôle de père.

RAPHAËL ARTEAU MCNEIL


[1]. Hannah Arendt, «La crise de l'éducation» dans La crise de la culture, Paris, Gallimard, 2006, p.245.

[2]. Pierre Manent, Montaigne. La vie sans loi, Paris, Flammarion, 2014, p.357-358.

[3]. Ibid., p.367.




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