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L’âme du parc Laurier

Un texte de Carl Bergeron
Thèmes : BBQ
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

(Lettre ouverte amicale et narquoise à M. Luc Ferrandez, maire de l’arrondissement du Plateau Mont-Royal).


Monsieur le maire,

Le parc Laurier est l’une des grandes réussites de votre administration : vous y avez présidé des travaux majeurs qui l’ont transformé de fond en comble et qui font de lui, plus que jamais, l’un des organes vitaux du quartier. Certains soirs d’été, la fréquentation est écrasante ; le parc déborde littéralement. Un parc est un carrefour, qui joue, dans l’urbanisme, un rôle aussi fonctionnel que les rues ou les places, mais c’est aussi un lieu de rencontre et de repos, de divertissement et d’heureuse solitude. Que le parc Laurier de la petite famille ne soit pas le même que le parc Laurier du célibataire, que celui de l’étudiant ne soit pas celui du retraité n’empêche pas que, malgré une diversité extrême qui frôle l’anomie, un écosystème en est venu au fil des ans par se constituer et à en régler la vie au jour le jour.

J’observe cependant avec regret que cet écosystème improvisé est compromis depuis le début de l’été par une tendance lourde. Nos amis Québécois, qui ne sont pas de mauvais bougres, semblent avoir beaucoup de difficulté, la belle saison venue, à résister au désir démoniaque de transformer leurs plus beaux parcs en terrains de camping. Voyez ces merveilleuses plages de verdure, qui se prêtent si bien à la lecture, au bronzage et à la drague, se faire piétiner soudain le soir (surtout le week-end) par une armada de loustics en bermuda, un BBQ portatif, une chaîne stéréo, un frisbee et un sac de chips sur les bras, résolus à « prendre du bon temps » entre amis et à faire grimper en flèche le niveau de décibels et de toxicité fumigène ambiant. Badminton, blagues hurlantes et foireuses, tables de pic-nic alignées ; il ne manque plus que les histoires de fantômes autour du feu et les jeux de fléchettes. Pour les poètes qui savent goûter l’élégance cachée du parc, sa mélancolie simple, sa beauté à la fois immuable et fugace, c’est une blessure au cœur.

Le parc, me rétorquerez-vous peut-être du haut de votre charge publique, appartient à tout le monde. Ce à quoi je réponds : oui et non, monsieur le maire. On ne prend pas possession d’un parc comme d’un champ. La beauté et la distinction ont leurs exigences.

Le parc Laurier a survécu à de nombreux traumatismes : les orages (qui ont foudroyé plus d’un arbre), la prolifération d’écureuils, les graffitis des vandales, la mode du jogging – pour ne citer que les catastrophes les plus notoires. Mais saura-t-il survivre au BBQ portatif ? Je ne sais, mais j’ai mes craintes. J’ai cru comprendre que cette pratique n’était pas le fait que du populo mais qu’elle était aussi répandue chez une frange de la population aisée dans la vingtaine et la trentaine, qu’on aurait pu croire socialement plus avertie. Quelle est, au juste, l’émission de cuisine (type Ricardo) qui lui a mis dans le crâne que faire migrer dans un parc public son BBQ, c’était chic ? Empester de merguez son prochain n’est pas un droit, ni un privilège. Il faudra bien que, tôt ou tard, une autorité quelconque – par la voie d’une réglementation – lui dise l’âpre et cruelle vérité, à savoir que ce qu’elle croit être le fin du fin du chic décontracté ne se révèle n’être qu’abominablement vulgaire.

Par un doux et ensoleillé avant-midi, j’ai vu cette semaine un garçon nerveux, à l’allure assez sympathique au demeurant, se décider à aborder une jolie Asiatique (début vingtaine) aux jambes dorées, qu’il reluquait depuis une table perpendiculaire à la nappe de soleil où, sous l’ombrelle de son livre papier, elle déroulait sa vénusté avec nonchalance. 10 minutes plus tard, le couple se levait dans la majesté du parc désert pour aller dans un café du coin. L’anxieux, métamorphosé comme par magie en conquérant, dissimulait sa joie sous une affectation de désinvolture qui faisait plaisir à voir. Voilà, monsieur le maire, le parc Laurier que j’aime, le parc Laurier que je chéris. Le commerce frémissant entre les sexes (celui qui émeut et trouble) a besoin d’air et d’espace pour s’épanouir et briller. Il est incompatible avec la doctrine anti-esthétique des amateurs de camping et de saucisses sur grill.

L’évolution démographique et immobilière du quartier a favorisé ces dernières années un mode de vie familial, festif et communautaire au détriment d’un certain génie bohème et élitiste, frondeur et sexy, d’où le Plateau avait tiré sa singularité historiquement. Il est peut-être inévitable dans les circonstances que le parc s’empetitbourgeoise et que se multiplient les « activités plein air » pour adultes et enfants, les projections cinéma, les spectacles pétaradants, les BBQ portatifs et autres fétiches de l’hédonisme de consommation, mais cette régression ne devrait pas aller sans une sérieuse réplique, monsieur le maire. Chez les habitués du parc Laurier, il se trouve des partisans d’un parc ludique et familial et, à l’opposé, d’un parc sensuel et mystérieux. J’espère que ma petite missive aura su se faire, avec humour et abrasivité, la porte-parole de la sensibilité souvent bafouée et méconnue des seconds, et qu’elle confirmera son efficacité en défonçant avec violence, au milieu des insultes et des rires complices, le plafond des « J’aime » Facebook du site d'Argument.

CARL BERGERON

 


 

 

Crédit photo: Par Luke [Public domain], via Wikimedia Commons




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