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« J’ai enlevé vos filles ! » : les horreurs qui continuent de changer ma vie

Un texte de Marie-Andrée Bergeron
Thèmes : Féminisme
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais jamais me remettre.

 -Virginie Despentes, King Kong Théorie


Entre deux nouvelles insipides, l’horreur peut se présenter sous deux jours : soit elle s’enfonce dans les dédales de cet ensemble creux que forment les ramassis de mots marmonnés par les lectrices et lecteurs de nouvelles télévisées, soit elle frappe encore davantage que d’ordinaire parce qu’elle contraste violemment par rapport au reste. Quand le 6 décembre 1989, vers 18h, on apprend que 14 étudiantes[i] en génie ont été assassinées par un anti-féministe à Montréal, quand on apprend qu’en Inde, le viol ¾ la forme la plus aigüe de violence dirigée vers les femmes, pour Kate Millett ¾ est perpétré si souvent qu’il devient commun, qu’on apprend que Jyoti Singh Pandey, 23 ans, a succombé à ses blessures après que six hommes l’aient violée à répétition dans un bus, notamment à l’aide d’une barre de fer rouillée[ii], qu’on apprend que quelques mois plus tard, dans le même pays, une femme de 20 ans a été condamnée à être violée collectivement par les hommes de son village, Subalpur; quand on apprend que 223 Nigérianes ont été enlevées, en plein jour, dans leur école, par des islamistes radicaux qui les gardent toujours captives, en ont fait des esclaves et menacent de les vendre ou de les marier de force au nom d’Allah, quand on apprend que la dame de la rue d’à-côté a été battue à mort, quand on apprend cela, on perd un peu de soi; on a envie de mourir, mais on ne meurt pas tout à fait. Et notre vie change. Oui, parfois, l’horreur change des vies en forçant la solidarité. Cette dernière peut instantanément être exprimée sur les réseaux sociaux : « Bring back our girls » peut-on lire partout sur le web depuis quelques jours (nous sommes en mai 2014). La solidarité d’un clic est néanmoins parfois difficile à concrétiser sur le terrain des luttes; il faut être fortes de la collectivité que nous formons, filles, femmes, féministes. De partout, il nous faut nous trouver, nous rejoindre.


Vivre dans la peur. Ne pas en crever

 

            Les femmes connaissent bien la peur latente d’un quotidien mené en société patriarcale où la culture du viol est banalisée, la violence conjugale impunie, le harcèlement et sifflement pour mini-jupe omniprésent et la valse des « Mets ton voile ! », « Enlève ton voile! », « Mets-le parfois », « Surtout, ne choisis pas !» aliénante, harassante. Il m’est d’avis qu’à différents degrés et dans différentes mesures, toutes les femmes de la terre apprennent à vivre dans la peur, une peur générée par la seule condition d’être femme. Allant de tenir érigées ses clefs entre les jointures d’un poing serré en rentrant chez soi le soir jusqu’à apprendre comment barricader une classe si jamais un misogyne et anti-féministe entre armé dans un cours ou fixer de rage les oncles aux mains baladeuses, les profs mâles qui se jouent de leur autorité ou n’importe quels hommes qui nous harcèlent ou nous ignorent parce que femmes, nous, nos mères, nos sœurs, nos amies, nos collègues, nos nièces : on finit par apprendre à se protéger, autant que faire se peut, des attaques contre notre intégrité. La peur habite singulièrement chacune de nous et dans différents contextes, mais elle participe de la même culture, tout autant qu’elle est favorisée par la même structure. J’ai déjà dormi avec un bat de baseball tout près de moi : il faut parfois des moyens pour nous sentir plus fortes (à tous les points de vue) que notre adversaire. «  Jamais semblable, avec nos corps de femme. Jamais en sécurité, jamais les mêmes qu’eux. Nous sommes le sexe de la peur, de l’humiliation, le sexe étranger », écrit Virginie Despentes dans sa King Kong Théorie[iii]. J’ajouterais, humblement, que pour se protéger des effets destructeurs de la peur elle-même, cette peur que des horreurs se produisent encore et toujours, il faut s’unir à travers elle et, par elle, se faire exister comme groupe de pression sur la place publique, entrer dans le politique, entrer dans la lutte par différents moyens, une action dont la prise de parole est sans doute le phare. C’est d’ailleurs la raison de la publication de mon essai ici; il faut oser la prise de parole féministe et surtout, la diffuser par différents vecteurs, par l’investissement, comme sujet féministe, de différentes scènes d’énonciation. Notre peur, plurielle mais singulière, sérielle et reproductible, notre peur peut être le moteur de notre colère, de notre parole puis de nos actions.


«“Il était une fois” est un mensonge[iv] ». Féminisme en progression

 

            On gomme souvent l’individualité des victimes de violence sexiste. Anonymes et sans visage, elles deviennent banales : de simples cas de figure qui se fondent dans une masse de violences que le tourbillon du discours social rend indifférentes. Mais on a tout faux. L’incarnation de la violence parfois extrême faite aux femmes est nécessaire pour la rendre tangible. Oui, cette violence existe et menace chacune de nous personnellement, à des degrés divers ¾ et je peux dire aujourd’hui que dans une certaine mesure, en tant que femme, je suis moi aussi meurtrie par les viols collectifs en Inde. C’est pour cette raison que chaque drame particulier nous appelle à continuer. Chaque visage de femme tuméfié nous transforme, comme féministe, et chacun nous pousse vers la sincérité d’un engagement réel. Mais quelles en sont les conditions ? Oui, Facebook, Twitter sont des outils qui brisent l’isolement et qui peuvent permettre de vraies rencontres. De même, l’information qui voyage à une vitesse effarante nous rend conscientes des enjeux et des luttes des autres femmes ailleurs dans le monde; la mobilisation peut-être instantanée, car les horreurs sautent à la face des internautes, photos à l’appui. Cela, on l’a dit jusqu’à plus soif. Mais l’internationalisation des luttes n’est pas apparue avec Internet, la solidarité des femmes préexiste au web même si ce dernier facilite le partage. On trouvait déjà dans Québécoises deboutte! des articles qui observaient sous une loupe féministe les enjeux des femmes dans l’Algérie indépendante[v], l’exploitation historique des femmes autochtones, une exploitation pointée comme corolaire à la colonisation, mais qui perdurait en 1972 et encore aujourd’hui[vi] : «  Les statistiques officielles canadiennes démontrent que les Amérindien/nes viennent au dernier rang des catégories ethniques en ce qui concerne le niveau de vie[vii] », dénonçait le collectif féministe.  Pouvait-il même croire que nous devrions nous battre encore bec et ongles et militer, en 2014, pour qu’une enquête digne de ce nom soit menée afin de faire la lumière sur la disparition et le meurtre de centaines (1186) de femmes autochtones[viii] ? Il faut donc continuer de parler entre nous. Un dialogue sororal avec nos compatriotes autochtones, par exemple, nous permet d’au moins concevoir leur oppression spécifique et de comprendre que l’on parle d’où l’on est. Dans son récent essai Les filles en série, Martine Delvaux souligne : « Le « “Il était une fois” est un mensonge : ce que ces mots disent, au fond, c’est “il était une fois” et il y en aura encore d’autres, infiniment, jusqu’à la fin des temps. […] Les justicières sont ce que les filles de contes de fées deviennent quand elles s’improvisent superhéroïnes. Elles sont des filles en série politisées, qui trouvent dans le fait  de n’être pas une force la force d’être une collectivité[ix].» Je suis privilégiée ¾ pour moi, la prise de parole est non seulement envisageable, mais possible. C’est une grande chance que n’ont pas toutes les féministes et encore moins toutes les femmes. Je la conçois dès lors comme une responsabilité, laquelle est partagée entre mon acte de discours et le besoin de favoriser la prise de parole d’autres femmes.

 

MARIE-ANDRÉE BERGERON



[i] Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte.

[ii] Les slut-shaming advices que le gouvernement a donnés pour seule réaction a suscité un tollé, partout dans le monde : «  Elle n’aurait pas dû tenter de résister à ses violeurs ! », pourrai-je résumer.

[iii] Despentes, Virginie, King Kong Théorie, Paris, Grasset (Le livre de poche), 2006, p. 34

[iv] Martine Delvaux, Les filles en série, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2013, 224 pages.

[v] «  Les Algériennes », dans Québécoises deboutte !, vol.I, no. 7, juillet-août 1973, 11-22

[vi] « Les Amérindien-nes », dans Québécoises deboutte!, vol.I, no. 2 décembre 1974, p. 4-8

[vii] Ibid., p. 8

[viii] « Femmes autochtones disparues ou assassinées », sur www.ici.radio-canada.ca, [Consulté en ligne le 7 mai 2014]; « Marche commémorative annuelle pour les femmes autochtones disparues ou assassinées », sur www.ffq.qc.ca, [Consulté en ligne le 7 mai 2014]; « Revendication d’une enquête nationale pour les 1186 cas reportés de femmes autochtones disparues ou assassinées » sur http://www.faq-qnw.org, [consulté en ligne le 7 mai 2014].

[ix] Martine Delvaux, op.cit. p. 121




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