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La faute à Lévesque

Un texte de François Charbonneau
Thèmes : Québec
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

Il y avait quelque chose de triste à voir les trois ténors du Parti québécois, Bernard Drainville, Pierre-Karl Péladeau et Jean-François Lisée tenter de rasséréner les troupes indépendantistes à grand renfort de « jamais », lundi soir dernier. Rarement n’aura-ton atteint un tel seuil de dénégation au sein du Parti québécois. À l’évidence, jamais depuis les années 1970 n’y aura-t-il eu aussi peu de gens prêts à appuyer des partis politiques souverainistes. On pourra ratiociner comme on le voudra : de toute évidence, les Québécois ont rejeté fortement l’idée d’indépendance du Québec. Encore faudrait-il comprendre pourquoi.

Comme l’a rappelé Jean-François Lisée lundi soir, ce n’est pas la première fois que le Parti québécois se retrouve dans cette situation. On imagine qu’il en conclut  qu’il ne faut pas céder à la panique puisque l’alternance politique aura comme inévitable conséquence qu’après quatre ou, dans le pire des scénarios, dans huit ans, les libéraux seront éjectés du pouvoir et alors le Parti québécois aura de nouveau la possibilité de faire avancer son option.

L’affirmation de Lisée était à propos dans le contexte d’un discours fait dans des circonstances difficiles. On ne peut pas lui reprocher d’avoir voulu insuffler un peu d’espoir à ses troupes. Or, quand sera passé le choc de cette défaite historique, il est à espérer que les indépendantistes sincères au sein du Parti québécois prennent un peu de recul sur les véritables raisons de leur échec. Pour ce faire, ils devront tout remettre en question, et en priorité l’héritage des fondateurs du parti.

S’il y a en effet une statue à décatir en priorité, ce serait celle de René Lévesque qui, en adoptant la stratégie de l’étapisme pour le Parti québécois proposée par Claude Morin, a enclenché le cycle infernal dans lequel se trouve aujourd’hui non seulement le PQ, mais le Québec tout entier.

La stratégie de l’étapisme consiste essentiellement, pour le Parti québécois, à demander aux électeurs de lui accorder leur confiance (et donc leur vote) en promettant de ne pas faire la souveraineté une fois élu. Bref, votez pour nous, nous formerons un bon gouvernement provincial. L’indépendance, qui est pourtant notre raison d’être, sera déterminée ultérieurement, dans un référendum lors duquel, même si vous avez voté pour nous lors de l’élection, vous pourrez voter NON.

Cette stratégie a eu quelques mérites à court terme, permettant notamment l’élection du gouvernement Lévesque en 1976. Mais cette victoire, on néglige de le dire trop souvent, en aura été une à la Pyrrhus. Car, une fois au pouvoir, les péquistes sont obligés d’agir comme « bon gouvernement », ce qui suppose de prendre des décisions politiques qui, par définition, ne plairont pas à tous. C’est du moins ce qui s’est passé dans les années 1980, alors que le gouvernement Lévesque a procédé à la rationalisation des dépenses de l’État, ouvrant ainsi la voie à une confrontation directe avec sa base électorale syndicale. On peut penser que la chose a joué légèrement lundi, alors que certaines régions ont pu souhaiter voir réussir le plan nord associé à l’ancien gouvernement.

Mais là n’est pas le principal écueil. En adoptant l’étapisme, Lévesque a offert un cadeau empoisonné aux indépendantistes québécois. En effet, l’étapisme, par lequel on jure lors des élections qu’un vote pour le Parti québécois n’est pas nécessairement un vote pour l’indépendance (puisque vous pouvez toujours voter NON au référendum plus tard) a eu comme terrifiante conséquence que, hormis à l’élection provinciale de 1994 (dans un contexte politique très particulier), les péquistes sont condamnés, à chaque élection, à taire leur option.

C’est en effet la faute à René Lévesque si à chaque élection le parti québécois refuse systématiquement de parler de souveraineté, alors que les libéraux n’ont de cesse de crier au loup sécessionniste. Ce n’est pas un hasard si Pauline Marois a carrément refusé de parler d’indépendance pendant cette campagne et qu’elle n’a eu de cesse de répéter « qu’elle n’en voulait pas de référendum… ». Imaginez! Au Québec, ceux qui veulent de l’indépendance se refusent d’en parler chaque fois qu’il serait pertinent d’en débattre ! Mais les Québécois ne sont pas dupes. Ils savent bien que le Parti québécois existe pour faire l’indépendance. Et donc, ils ne peuvent qu’être inquiets (et avec raison) de constater que jamais ce parti ne parle de son option, comme s’il essayait de leur cacher quelque chose. Le PQ ne parle jamais ni des raisons de faire l’indépendance, ni des moyens nécessaires ou des sacrifices qui seront demandés pour y arriver. Quand un médecin reste muet à la question « ça va faire  mal, docteur ? », le patient est en droit d’être inquiet.

Mais la pire conséquence de l’étapisme, c’est le fait que le PQ soit dans une position intenable où, pour espérer gagner, il se refuse à faire la pédagogie politique qui serait pourtant nécessaire à faire progresser son option dans les esprits. On dit que l’indépendance n’est pas populaire auprès des jeunes générations? Comment pourrait-elle l’être? La stratégie de l’étapisme adoptée par Lévesque oblige le PQ à constamment taire son option pour parler d’autres choses, ce qui suppose que depuis au moins le référendum de 1995, les jeunes n’entendent jamais parler des raisons de faire l’indépendance. Jamais. Ou alors, lorsqu’ils voient un indépendantiste à la télévision, c’est un exalté arborant trop de macarons fleurdelisés qui « hayiiii » les « Anglais ». Comment voulez-vous que ce projet intéresse qui que ce soit? Pensez-y: quand avez-vous eu une discussion sur les raisons fortes qui militent en faveur de l'indépendance dernièrement ? Les indépendentistes sont très bons pour se parler entre eux, mais quand essaient-ils de convaincre ceux qui sont contre la souveraineté? Si on ne le fait pas pendant les élections, alors quand?  

Et donc, bien entendu, les gens ont forcément peur d’un référendum puisque personne n’explique jamais pourquoi il faudrait faire un pays. Pierre Karl Péladeau, en affirmant joindre le PQ pour faire un « pays » (quoi de plus anodin, non?) a paradoxalement plongé le PQ dans l’embarras en l’obligeant… à parler de son option! Et tous les stratèges, journalistes et analystes patentés concluent en coeur que le PQ n'aura pas dû parler de son option... comme s'il s'agissait de cacher quelque chose de honteux.

Mais le comble pourrait être atteint si le PQ commettait l’erreur de faire une mauvaise lecture de ce qui s’est passé dans les six dernières semaines. Il pourrait en effet se convaincre de nouveau que pour gagner, à la prochaine élection, il ne faudrait surtout pas parler d’indépendance. Se poursuivrait ainsi, fatalement, le cercle vicieux amorcé par René Lévesque et qui voit diminuer, élection après élection, les chances qu’un jour le Québec soit un pays de plein droit.




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