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Contre la charte des valeurs québécoises

Un texte de François Charbonneau
Dossier : La charte des valeurs québécoises en débat
Thèmes : Québec, Religion
Numéro : Argument 2013 - Exclusivités web

Je suis contre la charte des valeurs québécoises. J’ai évité de la commenter dans les dernières semaines parce que le gouvernement du Québec n’en avait pas encore annoncé les détails. C’est maintenant fait. Peut-être que des modifications pourront y être apportées qui transformeront ma perception, mais pour l’instant j’ai peine à croire que le Québec s’embarque dans cette galère pleine de trous pour affronter une mer endiablée.

Je devrais pourtant être favorable à cette charte. Je suis un partisan de la laïcité, nationaliste et critique du multiculturalisme. Mais je suis d’abord et avant tout un libéral et pragmatique. Limiter les libertés doit parfois se faire en démocratie. Mais il faut avoir d’excellentes raisons pour le faire. Le PQ n’en mentionne aucune de valable.

Je n’aime pas le multiculturalisme parce que c’est une vision négatrice d'un Canada conçu comme une entente entre deux peuples, non pas parce que le multiculturalisme fait la promotion du « pluralisme ». Dans une société libérale, le pluralisme est une conséquence inévitable de la liberté individuelle. Bref, que l’on s’attaque au multiculturalisme canadien parce que ce fut une manœuvre abjecte pour faire de nous une « minorité nationale » plutôt qu’un peuple partenaire, j’en suis. Pour le reste, on se trompe de cible.

S’il faut refuser cette charte, c’est à mon sens parce qu’elle est l’incarnation même de ce que Tocqueville nommait la « tyrannie de la majorité ».

En l’état, les cinq « points » de la charte présentée par Bernard Drainville constituent un salmigondis de principes contradictoires qui rend cette charte inapplicable et qui place le Québec du mauvais côté de l’Histoire. Or, il faut avoir les reins solides pour se situer du mauvais côté de l’Histoire. Ce n’est pas le cas ici.

Si le gouvernement du parti québécois avait eu un minimum de courage, et si son véritable objectif n’avait pas été uniquement électoraliste (là-dessus, une récente discussion avec un élu du PQ m’a donné froid dans le dos et m’a convaincu qu’il n’y a rien d’autre à y trouver), il n’aurait pas tenté d’avoir le beurre et l’argent du beurre en demandant la neutralité des employés de l’État tout en conservant le crucifix à l’Assemblée nationale et n’aurait pas offert la possibilité de se soustraire à sa charte. Le PQ prétend se faire le défenseur du principe de l’égalité homme femme? Très bien. Mais peut-on imaginer une institution moins accueillante aux principes de cette égalité que l’Église catholique ? On veut faire du crucifix un symbole de notre patrimoine « qui témoigne de notre parcours historique », alors que celui-ci a été introduit à l’Assemblée législative en… 1936 par Maurice Duplessis pour des raisons purement électoralistes. Faire aujourd’hui de ce crucifix un symbole de notre patrimoine est d’une absurdité sans nom. Que l’on retire ce crucifix pour le placer respectueusement dans un musée, là où on pourra expliquer qu’à une autre époque les « valeurs québécoises » n’étaient pas… celles d’aujourd’hui.

J’écrivais plus haut que cette charte participe d’une forme de tyrannie de la majorité. Je ne nie pas que les Québécois aient le droit de faire de la laïcité un des principes fondateurs de leur État. Mais ils ne peuvent pas demander la laïcité de l’État pour certaines religions seulement. Tout comme ils ne peuvent pas permettre à certaines institutions d’utiliser une sorte de « clause nonobstant » qui aura comme conséquence que dans certaines institutions de l’État, le voile sera permis, alors que dans d’autres, il sera interdit. Qu’est-ce qui est clarifié ici, au juste? Rien du tout. Que l’on affirme haut et fort la laïcité, ou alors que l’on en adopte une version « ouverte », mais de grâce, les mélanges impossibles ne régleront strictement rien et décrédibilisent l’ensemble de l’œuvre. Il y a des saprées limites à la ti-counerie.

Adoptée en l’état, cette charte aura le même effet que toutes les législations dans l’histoire qui ont – volontairement ou non – stigmatisé une partie de la population. Empêchez les gens de porter la kippa, et soudainement la kippa devient importante pour eux. Obligez les Canadiens français de faire le serment du test, et soudainement leur catholicité prend pour eux une importance qu’elle n’avait jamais eue auparavant. Interdisez le port du voile pour les fonctionnaires, et vous en verrez des centaines l’adopter par esprit de contradiction. Par cette charte, le PQ s’apprête à créer des milliers de martyrs religieux. Calvaire…

Et puis… s’apprête-t-on vraiment à congédier des éducatrices de CPE parce qu’elles persisteront à porter le voile? À l’heure de l’information instantanée, on veut vraiment voir ces images d’un Québec intolérant partout à travers le monde? Je n’ai pas de sympathies particulières pour le port du voile tout simplement parce que je trouve toutes les religions à peu près intégralement ridicules. Mais c’est encore plus ridicule de penser qu’en retournant ces femmes voilées à la maison, on les convaincra de ne plus le porter. La tolérance avait jadis ce sens que je trouve sublime : vous avez tort, mais je me refuse de vous forcer de croire le contraire et je vous laisse donc vous situer dans l’erreur. Est-ce qu’il nous en coûte tant de laisser ces femmes se situer dans l’erreur? Même comme fonctionnaires?

La volonté alléguée du gouvernement Marois de clarifier les enjeux est noble. Malheureusement, en l’état, la Charte des « valeurs québécoises » ne clarifie rien du tout, simplement parce que lorsque l’on claironne le caractère inaliénable de ses principes, on ne s’empresse pas par un même mouvement de les trahir. Comme qui dirait, ça décrédibilise…

Cela dit, je ne crois pas par ailleurs que toutes les raisons sont bonnes de s’y opposer. J’entends ici et là des gens pour qui il faut s’occuper « des vraies affaires », comme si la neutralité de l’État n’était pas un véritable enjeu. Soyons sérieux. On peut critiquer le gouvernement québécois tant qu’on le voudra, le Québec a, contrairement au reste du pays, la maturité de discuter publiquement – et somme toute sereinement -  de ces enjeux. Tous les pays au monde sont confrontés aux enjeux du pluralisme et le Québec n’a pas à rougir de prendre cette question à bras le corps. La volonté de clarifier les enjeux est louable, et le Quebec bashing que vomit actuellement le Canada est encore plus abject que la mise en œuvre éventuelle de la charte. Quand le Canada anglais abolira la monarchie (qui a comme conséquence que le chef de l’État du Canada est par la constitution obligatoirement de confession anglicane) on pourra écouter leur opinion. En attendant qu’ils nous fichent la paix.

Cette charte repose sur de faux principes, est inapplicable, ne règle rien et stigmatisera les immigrants, en particulier les immigrants francophones. Une seule question : pourquoi on se fait ça?




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