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« Ma machine gronde dans les virages ! »

Un texte de Claude Jasmin
Dossier : Autour d'un livre: Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec, de Lionel Meney
Thèmes : Histoire, Identité, Langue, Québec
Numéro : vol 13 no 2 Printemps - été 2011

Je pèse et repèse ce lourd (plus de 500 pages!) et captivant essai de Lionel Meney : Main basse sur la langue. La revue Argument me propose d’écrire un « papier » sur le sujet. En profiter pour parler « langue et littérature. » Meney va me comprendre, comment faire court et clair sur un sujet qui me tient tant à coeur. Merci à Argument de m’avoir invité à commenter.

Il y a très longtemps, je venais de publier, horresco referens pour les académiciens sauce Victor Barbeau, un roman en joual : Pleure pas Germaine. Condamné par le ministre des affaires culturelles, J.-N. Tremblay, mis donc « à l’Index » par le MEC dès 1965, il sera apprécié et répandu, enseigné par tous les jeunes profs de nos collèges. Réimprimé sans cesse et toujours actif en 2010, devenu même un « classique québécois », on ne me fera pas croire que mon histoire ne contenait rien d’autre qu’un affront au « bon français ».

En ce temps-là, au resto « Chez Miville », le linguiste Bélanger[1], conspué par les conservateurs, m’expliquait « qu’un linguiste ne juge pas l’état d’une langue, qu’il constate, examine la chose sans s’en scandaliser. Qu’il a pour métier de démontrer (et démonter) les tenants et les aboutissants de la vie (ou de la disparition, la mort) d’une langue. »

J’apprenais. À cette même cantine de Radio-Canada, j’expliquais au prestigieux porte-parole des campagnes « du bon parler » Bergeron : « Henri, abandonne cette position et proclame plutôt : Exprimons-nous d’abord, nous nous corrigerons ensuite ! » C’était un temps fabuleux, avec luttes pour la libération nationale; Bergeron, intelligent et connaissant très bien l’intimidation des « pères fouettards » du « bon parler », finira un jour par me donner raison.

Lionel Meney, avec intelligence, un brin de nostalgie à l’occasion, un zest de conservatisme – avec humour ici et là –, condamne l’isolement volontariste de certains Québécois. Ceux qui s’accrochent à l’idée saugrenue d’une « langue québécoise ». Ceux qui favorisent un français d’ici, singulier, indépendant des racines, des sources, absolument « à part ».

Je lui donne raison.

Cependant, je donne tort à tous ceux qui s’accrochent à cette vieille scie : « Ceux qui luttent pour un Québec français devraient plutôt lutter contre le « mauvais français » par trop utilisé au pays ». Ignorance! Ils prennent un effet pour une cause, car il y a des raisons précises qui font que nous parlons mal encore. Longtemps « colons colonisés » par les conquérants anglos et puis presque « cent ans sans école » ! Les parents de mes parents étaient analphabètes, honteux, ils signaient les paperasses d’un « X » ! Autre fait têtu et extrêmement nuisible? À nos frontières, un empire colossal, d’un gigantisme inouï, d’une puissance économique renversante, à la population hénaurme, se dresse. Cela « en anglais », dans la langue de nos maîtres. Funeste cause d’infériorisation du français. Causes de son déplorable état.

Sait-on assez, par exemple, que le monde économique, commercial quoi, ses activités, ses échanges, fut un vaste domaine interdit, exclusivement réservé aux conquérants, cela durant quasiment deux siècles? Une autre cause de « paupérisation » des nôtres. Situation qui conduit à cette « langue punie » (Gilles Vigneault).

Avec un pays souverain, normal, j’en suis convaincu, le français des Québécois irait en s’améliorant. Ce déplorable sentiment d’infériorité face « au français des Français » s’arrêterait. Et cette lubie de fonder un français-à-part s’achèverait.

Mais parlons aussi « littérature ». Au début des années 1960, Gérald Godin, (Les Cantouques), André Major (La Chair de poule, Le Cabochon), Jacques Renaud (Le Cassé), moi (Pleure pas Germaine), tous édités à l’enseigne de Parti pris, nous constations que « les gens du peuple » n’avaient jamais la parole en littérature québécoise. Michel Tremblay était encore un inconnu. Il y avait eu de rares écrits en langue populaire. Un créole méprisé par nos gens de lettres au désagréable snobisme mondain. Par exemple, un pharmacien-auteur, monsieur Coderre signant Jean Narrache (sorte de  Richepin québécois), publia de populistes effronteries jugées néfastes ou bien « exotiques ». C’était un français « fautif », écrit au son bien souvent, qui voulait illustrer (de manière un peu stylisée) la langue du monde ouvrier ou agricole. Un français prudemment cocasse et qui amusait : la bourgeoise éduquée d’ici moquait la parlure de sa dévouée « servante ».

L’établissement littéraire tenait pour écrivailleurs sans importance les rares auteurs de ces insolences. Avant la guerre de 1939, à La Presse, nous lisions les chroniques poltronnes d’un Aldéric Bourgois. « En roulant ma boule ». Facéties exagérées bien souvent. Volonté farouche d’amplifier notre français magané. Personne ne souhaitait inventer un dictionnaire de ce dialecte « de pauvres », ce misérable français vernaculaire. Nos parents un peu instruits  éprouvaient une sorte de honte après avoir ri.

Donc, jeunes socialistes indépendantistes, notre groupe voulait donner la parole (dans les livres !) à la majorité jamais montrée, jamais illustrée, dans nos fictions, totalement absente le plus souvent. Au départ, aucun d’entre nous (à part Léandre Bergeron) ne songeait que notre « jargon » devait se pérenniser. Candides, nous pensions qu’après avoir été lus, la misère langagière mise en lumière crue, la population ouvrière voudrait se corriger. Candides en effet! Notre combat se voulait « une justice », une « reconnaissance », cela, avant tout, d’un ordre idéologique. Mais oui, Godin et moi on en jasait, ayant illustré nos pauvres moyens langagiers, la majorité du peuple – intelligent et capable d’autocritique – en serait plutôt humiliée. Voudra s’en corriger.

Sont venus aussitôt après nous, de jeunes chansonniers extrêmement doués, donc extrêmement populaires, qui feront sans le vouloir, un certain ravage langagier. Ils feront naître une complaisance inattendue. Une mode. Mal parler devenait cool! Le surdoué monologuiste Yvon Deschamps, ses puissantes satires en patois, ou un Robert Charlebois avec son créole si bien rythmé… À bas les corrections. Oui, complaisance.

À Parti pris ce sera rapidement la découverte d’une acceptation enthousiaste de cette triste réalité. Le parler mal ! Aucune flagellation, foin de masochiste, plutôt une sotte glorification. « Quoi ? Quoi ? On est b’in ! On s’comprend si b’in, si vite, entr’nous-autr ! » Il devint de bonne mode, amusant, exotique parfois, de mal parler. Vint la noyade. La paresse. Un français parlé mou, lâche, avec souvent abondante garniture de gros sacres, ceux des forestiers, des charretiers. Mas oui, nivellement par le bas. S’assumer ainsi collectivement par le pire. Écoutons nos jeunesses : stupide glissade qui dure encore en 2010 !

Ce français « puni », dira le très grand poète Gilles Vigneault, se voulut soudain la norme. Ainsi, une bien grosse faction de nos gens, désaxée, se vante-t-elle de mal parler, ils disent « parler vrai » ou « naturel », se servent volontiers du charabia joualesque. Pourtant, c’est ici qu’il faut dire clairement et l’admettre : il y a des jeux phonétiques à inventer, d’une audace étonnante en utilisant cette langue martyrisée. En un certain domaine littéraire où les sons seuls comptent, oui, ce « mal-parler » est étonnant. Un Michel Garneau y a montré des inventions langagières étonnantes. Récemment une dramatique (Sauce brune), gorgée de blasphèmes à répétition, illustra ce jeu littéraire étonnant. C’est une réalité. De l’ordre du Phénomène. On peut faire du solide avec du putrescible en littérature, du fort avec du mou, certes il y faut un talent particulier. Des complaintes théâtrales de Tremblay offrent une sorte de chant émouvant. Oui, cela peut survenir.

Tout cela dit, je proclame que notre avenir est ailleurs. Que le joual – avec et ersatz ou avatars – est sans aucun avenir. Qu’il est urgent d’apprendre aux écoliers à parler français, celui de toutes les nations francophones du monde. Ma foi, il est humiliant de constater que nous n’avons pas « d’oreille »! Notre diction molle, notre articulation lâche, nous rendent « inaudibles », « barbaresques » souvent. Ailleurs dans le monde de la francophonie, on ne nous comprend pas! Une bonne part de notre jeunesse (même instruite) consent volontiers à « la bouche molle », à stagner, à croupir dans ce marécage pourri du patois-à-borborygmes.

Effrayant? L’ouvrier le plus démuni, en France, en Belgique, en Suisse, aussi en Afrique, possède une langue autrement plus belle qu’au Québec. Réglons vite cette anomalie. Ici, des gens brillants se montrent des locuteurs gravement handicapés, inaptes, souvent comme paralysés aux microphones qu’on offre désormais aux places publiques.

J’ai subi un choc violent quand je fis un premier séjour en France. Ce fut la découverte accentuée que nous parlions un charabia. Certains ne protestent pas, stupide crainte de passer pour snobs. Pour des renieurs, quelle connerie! Lucidité que de l’admettre : nous sommes incapables d’utiliser une langue claire, un langage « précis », ce qui est encore plus dangereux. Les Meney de ce monde ont tout à fait raison. Nous corriger avec courage, rapidement, est une urgence nationale! Il est criminel de ne pas bouger. Cette parlure du Cabochon de Major ou de ma Germaine était une illustration flagrante de notre mal. À un vaste congrès de mille professeurs de français à Trois-Rivières, en 1980, il y eut de vives protestations dans la salle quand, au micro, j’ai voulu tenir ces propos. Indignée, une jeune enseignante, rouge de colère, vint au micro de la salle pour me crier : « Jasmin, vous devriez avoir honte d’oser renier votre merveilleuse, votre magnifique Germaine !

Quelle impasse! Il y eut des cris, brouhaha, des menaces proférées contre ma présence! Cul-de-sac inouï! Voyant ce chahut devenir agressif, des organisateurs m’aidèrent à quitter la salle par une porte dérobée. Provocateur sans le vouloir, j’avais raconté une anecdote. À une halte d’autoroute près de Macon, j’avais entendu, épaté, un motard casqué de cuir noir, bardé d’un blouson clouté, disant à son compagnon: « Dis-donc, ma machine gronde dans les virages ! », et j’avais ajouté, « Ici, j’aurais entendu : « Ostie ! Mon bike buck dans lé curves, tabarnac ! »

Le tollé et ma sortie en vitesse. Scandale d’avoir admis la supériorité là-bas. En 1980, le mal profond. Cette anecdote d’il y a trente ans fait voir un des aspects négatifs de notre évolution ( ?). Il est temps de faire cesser l’auto-mépris qui est un racisme inverti. Jadis, 1960, nous devions nous redresser d’un duplessisme enfin assassiné, fallait nous affirmer comme nation à faire s’épanouir, bien, nous sommes débarrassés de nos complexes, (oui ?), nos dominateurs anglos et nos assimilés « anglaisés » sont disparus pour la plupart (oui ?). Il est temps, il est tard, abandonnons nos piètres façons de parler et d’écrire. Aux écoles (surtout) comme dans les familles (inaptes souvent, certes), à l’ouvrage ! Une entreprise de salut national, vaste ouvrage essentiel très urgent.

Les Lionel Meney parlent et écrivent vrai : notre avenir est lié au redressement de notre langue. Amusant de rigoler parfois de nos fautes cocasses ou sur un plateau de télé, sur une scène d’humoriste ou pour étonner un touriste de France, de passage. Cette humiliation « nationale », géante faille, handicap vraiment écoeurant, « différence » absurde, oh que tout cela devienne caduc le plus tôt possible ! Sinon… notre fin prochaine. Ni le « chiac » des Acadiens, ni « l’argot » des Parisiens, ni le « slang » des Londoniens, n’ont d’avenir. Ailleurs, tout « créole » reste un signal de pauvreté. Comme en Haïti. À l’écurie à jamais notre joual – jument efflanquée – qu’il n’en sorte plus. Assez de cet aveu d’impuissance. Le temps est venu de parler mieux. Le temps est venu de corriger cet héritage « historique », certes explicable, excusable. Mais impardonnable en 2010. Ne prenons pas l’amusement poli du francophone africain en visite, il n’est ni éloges, ni louanges, mais une politesse ! Ce « Gardez votre accent, c’est si charmant ! », est une pitié polie. Une délicatesse qui nous est nuisible.

C’est un S.O.S., vite, très vite, corrigeons-nous collectivement. Oh oui, « La machine gronde dans les virages ».

 

Claude Jasmin*

 

NOTES

*      Claude Jasmin est écrivain. Il est l’auteur notamment de Pleure pas Germaine, roman publié en 1965, écrit en joual.

[1]       Henri Bélanger est l’auteur de Place à l’homme. Éloge du français québecois, Montréal, Éd. HMH, 1972.



 


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