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les Invincibles : Le bonheur est dans le rang

Un texte de Helen Faradji
Dossier : Le Québec au miroir de ses téléséries
Thèmes : Culture, Québec, Société, Télévision
Numéro : vol. 13 no.1 Automne 2010 - Hiver 2011

En trois saisons très médiatisées et bardées de récompenses, Les Invincibles, qui raconte les aventures de quatre trentenaires déboussolés à l’idée de grandir, a acquis l’aura d’une série quasi-révolutionnaire. Est-ce seulement le cas ?

En 2005, lorsque débutait sur les ondes de Radio-Canada la série Les Invincibles, et malgré les premiers indices laissés par Ricardo Trogi dans Québec-Montréal et Horloge biologique, personne n’avait alors anticipé l’onde de choc, auprès du public des téléspectateurs, que ce miroir tendu aux trentenaires allait provoquer. Constat d’échec d’une génération incapable de trouver sa place dans le monde, regard mi-amusant mi-terrifiant sur des « adu-lescents » qui préfèrent se réfugier dans des plaisirs immédiats et infantilisants plutôt que de s’engager avec patience et efforts à mener leur vie ou à s’intégrer à la société, série porte-étendard de la génération Y, épisodes capables de se gagner les faveurs, au moyen de mille et une astuces scénaristiques, à la fois de ceux qui appartiennent à cette génération, mais aussi de leurs frères, de leurs pères et de leurs voisins : tout, ou presque, a été dit et écrit au sujet de cette aventure télévisuelle qui s’est prolongée pendant trois saisons et a sans aucun doute laissé une trace dans l’imaginaire collectif québécois. La preuve la plus éloquente ? L’expression « Lyne-la-pas-fine », surnom donné à l’une des blondes des personnages, devenue en deux temps trois mouvements une expression fort prisée dans la langue populaire. Engouement indéniable, donc, dont les retombées prennent la forme d’une adaptation de la série en France, diffusée sur la chaîne Arte, un tel voyage outre-Atlantique étant considéré, il faut le dire, comme une consécration dans le petit monde médiatique québécois.

L’adaptation française a d’ailleurs elle aussi beaucoup fait jaser : situations et personnages repris à l’identique, trame narrative rigoureusement calquée sur le modèle québécois, réécriture des dialogues pour effacer un accent que les cousins français ne sauraient entendre : Les Invincibles version France tient plus de l’imitation que de l’adaptation. La pilule de ce calque n’a d’ailleurs pas été avalée aussi facilement (comme en témoignent les parts d’audience, tant au Québec, où la série était rediffusée par tv5, qu’en France même) qu’elle ne l’a été, par exemple, au moment de l’adaptation hexagonale de la série de Guy A. Lepage, Un Gars, une fille. Il faut dire que cette dernière, en traversant l’Atlantique, s’est réellement adaptée aux mœurs et aux coutumes de son nouveau public et a fait vivre ses deux personnages dans une réalité typiquement française, prenant ainsi acte du fait que les relations, qu’elles soient conjugales, amicales ou familiales, ne se pratiquent vraiment pas de la même manière en France qu’au Québec. On pourrait a contrario objecter que Les Invincibles, en raison de son universalité, n’avait pas besoin de correspondre d’aussi près à son public : les problèmes qu’évoque la série ne sont-ils pas les mêmes d’un côté et de l’autre de l’océan ? Ne déplore-t-on pas avec les mêmes arguments l’apathie généralisée d’une génération de trentenaires ici comme là-bas ? Sans doute. Mais peut-on vraiment croire à une entière indifférenciation sociale et géographique de la série créée par Jean-François Rivard et François Létourneau ?

Un coup d’œil à cette dernière permet de répondre à la question par l’affirmative. Le script des Invincibles a beau faire de ses quatre super-héros – Rémi le musicien, P.A. le chef scout vivant chez son père, Steve le graphiste et Carlos le contrôleur d’usine (respectivement interprétés par Rémi-Pierre Paquin, François Létourneau, Pierre-François Legendre et Patrice Robitaille) – des citadins habitant Montréal ou sa banlieue, rien ne paraît à l’écran devoir marquer une spécificité locale, qu’elle soit montréalaise ou québécoise. Évoluant dans un milieu urbain plutôt anonyme, parfois attablés dans un bar, le plus souvent filmés dans des intérieurs lumineux et chaleureux, ces « invincibles » pourraient en réalité habiter n’importe quelle ville d’Occident, et cela n’y changerait pas grand-chose. Détail certes anodin, néanmoins révélateur, de cette apparente indifférence au cadre de vie : l’absence totale de la neige, de l’hiver ou du gel dans la série dont les trois saisons se déroulent sous un soleil paisiblement radieux, comme s’il s’agissait aussi de « vendre » l’image d’une Montréal de carte postale, cool, jeune et chaleureuse, aussi insouciante que ses habitants. Il s’agit là d’un fantasme de ville, en somme, qui n’existe que dans l’esprit des publicitaires et du personnel des offices de tourisme, mais qui ne reflète que bien peu la réalité qui consiste à vivre dans une ville québécoise (à cet égard, signalons également l’anglais plus qu’approximatif parlé par Steve ou Carlos, cette méconnaissance de la langue anglaise témoignant de personnages repliés sur eux-mêmes, qui ne montrent aucun signe d’ouverture au monde pourtant pas si lointain qui les entoure). Rendons cependant à César ce qui lui appartient : cette indistinction géographique et culturelle correspond parfaitement à la volonté du réalisateur et du scénariste telle qu’elle s’est exprimée dans de nombreuses entrevues où ces derniers affirmaient n’avoir jamais voulu donner une dimension sociologique à la série télévisée, n’avoir jamais voulu y faire le portrait de la jeunesse québécoise. Pourtant, derrière cette volonté affirmée de ne pas avoir voulu représenter une génération, derrière cette apparente indifférenciation, se lit tout de même en filigrane une vision de la société québécoise, et celle-ci est particulièrement déprimante.

Très tôt, l’image d’une société infantilisante s’impose dans Les Invincibles. Dès la première saison, une psychologue d’entreprise (jouée par Isabelle Richer), qui administre un programme d’aide aux employés en détresse psychologique, incarnera cette idée, en distillant à Carlos des conseils « psychopops » avec un sérieux proche du ridicule. Cette psy, appelée Jeanne, appartient à une « élite » gestionnaire qui, sous une fausse douceur et une empathie de façade, ne rêve que de voir ses moutons rentrer dans le rang. Jeanne représente l’autorité, à la fois condescendante et mielleuse, qui cherche à établir son emprise sur une génération d’« adu-lescents » incapable de se prendre en main et dont les quatre invincibles sont le pur produit. Entre Carlos, qui préfère se réfugier dans l’univers des comics, Rémi, qui refuse de reconnaître que son rêve de devenir un rock-star est derrière lui, Steve, qui n’accepte pas la vérité de son orientation sexuelle ou P.A., qui pratique l’art de la fuite en avant comme nul autre, le portrait des quatre personnages est net : ces trentenaires sont de grands enfants, incapables d’infléchir à leur vie une direction ou une autre, incapables de la moindre décision ou de réfléchir plus loin que le bout de leur nez aux conséquences de leurs choix. Ils sont à l’opposé, par exemple, des pères comme celui de P.A. qui, dans la série, assume sans détour son désir pour une femme ou n’hésite pas à dire non à son fils et refuse de s’embourber dans des mensonges sans queue ni tête comme ce dernier. Ce regard bienveillant et admiratif posé par les concepteurs de la série sur la génération des baby-boomers qui auraient davantage « réussi » leur vie en assumant leurs désirs et la condamnation des trentenaires, génération aliénée par la consommation, rappelle un autre regard posé sur les générations, celui du cinéaste Denys Arcand, dont Rivard et Létourneau paraissent, certes dans un style plus ludique et moins cérébral, partager le cynisme et l’amertume. Le film Les Invasions barbares ne faisait-il en effet pas rigoureusement le même constat quant à l’échec de la transmission des valeurs, d’un héritage anéanti d’une génération à l’autre ? Le film L’âge des ténèbres ne reflétait-il pas une société québécoise totalement infantilisante et morne dont le héros préférait s’évader en cédant à ses fantasmes, tout en épinglant le couple, ce grand méchant loup, comme un éteignoir de liberté et d’indépendance ? L’une des premières phrases des Invincibles, « on ne veut pas se réveiller à 50 ans avec le démon du midi », se fait l’écho, d’une certaine façon, de la crise existentielle que connaît Jean-Marc Leblanc dans L’âge des ténèbres.

D’éternels grands enfants qu’il faudrait encadrer, la déshérence des valeurs : le portrait que fait Les Invincibles de la société québécoise est loin d’être flatteur. Or, là où Arcand poussait à fond la thèse de la désillusion en exhortant ses personnages à prendre leurs distances avec les règles sociales (seule façon de renouer avec l’épanouissement personnel ?), Les Invincibles va plutôt prôner l’entière intégration des protagonistes à la société, pour ne pas dire leur totale soumission aux mécanismes sociaux. De toute façon, devant ces personnages incapables de trancher, de décider, de s’assumer, devant ces trentenaires d’un individualisme forcené, incapables de trouver refuge dans la communauté (au début de la deuxième saison, Steve, au cours d’un aveu qui apparemment lui coûte, confiera aux autres : « je ne vais pas bien du tout », sans qu’aucun des trois interlocuteurs ne se donne même la peine de faire semblant de l’écouter) ou de s’engager dans le monde (l’indécrottable apolitisme des personnages est sidérant), la société n’est-elle pas d’autant mieux placée pour imposer ses diktats et ses normes ?

Bien plus qu’un portrait générationnel ou qu’une énième variation du discours sur cette jeunesse incapable d’engagement, Les Invincibles fait d’abord un constat terrible sur la société québécoise, soit celui d’une structure hypercontraignante qui exige de tout un chacun de faire preuve de conformisme. Conformisme dans lequel se trouverait le bonheur et qui s’incarne dans les blondes des invincibles, tout particulièrement chez Lyne, pour qui réussir sa vie semble vouloir dire modeler son existence sur une banalité des plus affligeantes : le plus grand rêve de Lyne, véritable Martha Stewart du pauvre, est de se marier et d’être une parfaite maîtresse de maison. Il ne faut pas s’y tromper : bien que présentés comme tels, les quatre invincibles n’ont rien de rebelles destinés à briser l’ordre des choses contraignant. C’est même plutôt en reprenant à leur compte les modèles traditionnels de réussite sociale, en s’enfermant à leur tour dans les carcans moraux d’une société aux certitudes bien établies, bref en reconnaissant, dans leur mode de vie, la suprématie tyrannique de l’ordre social, qu’ils pourront faire pleinement l’expérience, croient-ils, de l’(illusoire) liberté à laquelle ils aspirent. Ainsi, Steve, en plein désarroi existentiel, ira jusqu’à consulter un « guérisseur » d’homosexualité pour retrouver sa place « normale » au sein du groupe, c’est-à-dire de la société. P.A. et Carlos, eux, ne s’épanouiront que dans la paternité, comme si leur rôle de pères les ancrait précisément dans la société. Pire, ne proposant aucun regard critique sur la tyrannie de la norme qui impose un bonheur préfabriqué, la série poussera l’idée plus loin en en faisant un élément fondamental de la relation entre les quatre gars : n’est-ce pas cette même croyance en des normes capables de les « sauver » qui les pousse à reprendre les carcans régulés de la société, par exemple en soumettant leurs relations aux règles d’un pacte (première saison), d’un certain rallye du bonheur (troisième saison) ou d’un plan d’action conçu par les filles (troisième saison) ? Et n’est-ce pas parce qu’ils ne respectent pas les termes de ces divers plans que les invincibles ne rentrent jamais dans le rang ? En réalité, ces personnages ne veulent pas être libres. Ils attendent plutôt d’une instance supérieure qu’elle les sauve de leur propre désir de liberté. Plus les normes seront contraignantes, plus l’encadrement social sera étroit, plus grande sera l’illusion de liberté individuelle et plus les gens seront heureux… Est-ce là faire preuve de cynisme ? Ou montrer une vision conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire, de la société québécoise ? Dans tous les cas, il reste qu’à bien y regarder, Les Invincibles est loin d’être la série libertaire, jeune, fraîche et décapante qu’on a bien voulu y voir.



Helen Faradji*

 

NOTES

*       Helen Faradji est rédactrice en chef du site web de la revue 24 images, www.revue24images.com, consacré à l’actualité cinématographique. Sa thèse de doctorat en études littéraires, soutenue à l’Université du Québec à Montréal, a fait l’objet d’un livre, Réinventer le film noir : le cinéma des frères Coen & de Quentin Tarantino, paru en 2009 aux éditions Le Quartanier.



 


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