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Québec et francophonie canadienne hors Québec, avons-nous encore quelque chose à nous dire

Un texte de Jean-François Laniel, Kateri Létourneau
Thèmes : Canada, Francophonie canadienne, Québec
Numéro : vol. 12 no. 2 Printemps-été 2010

Le Québec et la francophonie canadienne hors Québec entretiennent aujourd’hui peu de liens politiques et culturels, ce qui est pour le moins surprenant dans un contexte où ils partagent à la fois une histoire commune et une condition politique semblable. Nous soutiendrons que ce paradoxe trouve l’une de ses sources dans le rapport problématique à la mémoire du Canada français : par le fait même, la persistance d’intérêts convergents entre francophones de l’intérieur et de l’extérieur du Québec serait occultée. Un rapprochement politique et culturel pourrait pourtant participer à consolider l’avenir de la langue et de la culture françaises.

Avant d’avancer les raisons et les conditions d’un tel rapprochement, rappelons brièvement ce qu’a signifié le déclin du Canada français pour les rapports entre la francophonie québécoise et la francophonie hors Québec, tant aux plans politique et identitaire que mémoriel.

 

LA RUPTURE POLITIQUE ET IDENTITAIRE DES ANNÉES 1960

 

La société québécoise et les francophones à l’extérieur de ses frontières ont longtemps partagé une référence nationale commune : celle du Canada français, une nation que les historiens situent entre 1840 et 1960 et dont les fondements étaient catholiques, francophones et pancanadiens1. Bien que le territoire actuel du Québec en constituait le foyer culturel et politique principal, l’espace national s’étendait bien au-delà de celui-ci. Un vaste réseau paroissial en formait le système névralgique : tant à Moncton, à Ottawa qu’à Hearst ou à Saint-Boniface, l’Église catholique régissait les principales institutions d’encadrement social. Ainsi, au-delà des trajectoires particulières qu’a pu suivre le Canada français avant les années 1960, l’institution centrale, l’« Église-nation2 », en assurait une grande unité politique et culturelle : c’est la Révolution tranquille qui a consacré la rupture politique et identitaire entre les Canadiens français.

La critique du nationalisme canadien-français et l’émergence du néonationalisme québécois, en catalysant la Révolution tranquille, ont aussi signé l’éclatement de la francophonie canadienne. Le « sentiment croissant que l’État du Québec était le seul instrument d’émancipation économique, politique et culturelle dont disposaient les Canadiens français en Amérique du Nord3 » s’est accompagné d’une critique des fondements de la nation canadienne-française. Le catholicisme et la conception particulière de la nation (jugée aétatique et aterritoriale) ont alors été mis sur la sellette : pour cause, leur non-conformité au modèle de l’État-nation civique, séculier et territorialement circonscrit. La redéfinition identitaire subséquente – de Canadiens français à Québécois – excluait de facto les francophones situés hors de la nouvelle frontière politique ; parallèlement, on a assisté au renforcement d’identités francophones provincialisées dans tout le Canada, les Canadiens français hors Québec se dénommant dorénavant Franco-Ontariens, Franco-Manitobains, Fransaskois, etc.

Ce clivage identitaire s’est accompagné d’un clivage au plan des institutions d’encadrement social. Au Québec, les diverses institutions canadiennes-françaises ont été prises en charge par l’État québécois ; hors Québec, ce fut le fait d’un vaste réseau associatif et institutionnel représentant les communautés francophones, appuyé tant par les gouvernements provinciaux (les écoles, notamment) que par l’État fédéral depuis la mise en place des politiques sur le bilinguisme officiel dans les années 1970. Or, l’existence de structures politiques, sociales et identitaires divergentes n’a, depuis lors, que renforcé le sentiment que les destins de chacun ne sont plus liés.

 

LE NOUVEAU RAPPORT À LA MÉMOIRE DU CANADA FRANÇAIS : LE PARI DE L’ARRACHEMENT

 

À cette remise en question du Canada français comme entité politique, culturelle et historique s’est jumelée une profonde redéfinition du rapport à la mémoire canadienne-française. Or, le nouveau rapport entre cette mémoire et le projet politique du Québec post-Révolution tranquille, que nous qualifions de pari de l’arrachement, est pour le moins paradoxal.

Si le Canada français posait une spécificité culturelle et politique de la nation, catholique et pancanadienne, le Québec moderne se souhaita, inversement, résolument séculier, civique et surtout, souverain sur son territoire. Tel un jeu à somme nulle où plus de Québec moderne signifierait moins de Canada français, le Québec français se posa en rupture avec une « Grande noirceur » historique, culturelle, politique et, en quelque sorte, géographique ; la mémoire du Canada français et tout ce qu’elle contenait se sont ainsi trouvés noircis et mis au ban du Québec moderne. Pourtant, le désir d’émancipation collective du Québec – aussi bien souverainiste que fédéraliste – s’inscrivait initialement dans le prolongement d’un combat pour la pérennité du Canada français, voire au nom de ce dernier, dans une sorte de dépassement de soi pour soi. L’intention des États généraux du Canada français de 1967 et de 1969 en fait foi : en soumettant au vote l’autodétermination du Québec après avoir affirmé que « les Canadiens français constituent une nation » et que « le Québec constitue le territoire national et le milieu politique fondamental de cette nation », n’y était-il pas question, en quelque sorte, d’inscrire le projet indépendantiste et, plus largement, le Québec dans la trame du Canada français4 ? Progressivement, toutefois, ce désir d’émancipation en vint à se faire contre un passé et une mémoire « aliénants ».

Ce paradoxe pourrait s’expliquer à partir d’une certaine tension dans l’affirmation néonationaliste : la prise en charge du destin collectif primerait, sans s’y opposer a priori, sur la conservation ou l’affirmation des traits nationaux distinctifs portés par l’histoire. La priorité accordée au projet politique aurait ensuite, peu à peu, conduit à une opposition dichotomique à la mémoire, puis à l’oubli de cette dernière, pourtant à l’origine du projet politique. Pour Maurice Séguin, père du néonationalisme québécois,

la maîtrise de l’agir collectif l’emporte en valeur sur la manière d’agir : la liberté et les moyens d’agir sont bien plus importants que le style de l’agir, c’est-à-dire les lois, les mœurs, la langue d’une nation. Conserver la liberté et les moyens d’agir collectivement est d’un ordre bien supérieur à ‘conserver ses lois, sa langue, etc.’. […] Il faut exister séparément d’abord [avant d’avoir une personnalité collective]5.

 

Autrement dit, si les traits nationaux distinctifs du Québec ont une importance certaine, ils semblent toutefois devoir être écartés, à tout prendre, s’ils apparaissent de quelque manière limiter l’émancipation du Québec moderne.

Seulement, ne pourrait-on pas penser, à l’inverse, que c’est parce que le Québec moderne se pensait au préalable comme une société de moeurs distinctes – qu’une mémoire lui permettait de ressaisir – qu’existait le désir d’en assurer la pérennité ? Ainsi, ne pourrait-on pas dire, en inversant la formule de Séguin, que la conscience de ces « manières d’agir et de penser » serait au fondement du désir d’autonomie collective ? Certes, le désir d’autonomie, qui donne place à diverses stratégies politiques, pourrait acquérir une importance surpassant la simple conservation des traits distinctifs. Mais le projet politique pourrait alors en oublier ses fondements substantiels : le désir d’autonomie courrait alors le risque, à terme, de tarir la source de l’impulsion collective en la subordonnant trop fortement.

Comprenons-nous bien. Si le néonationalisme québécois était légitime en tant que stratégie de pérennisation du Canada français, n’a-t-il pas mené à une impasse par l’oubli mémoriel qui suivit ? Le pari de l’autonomie par l’arrachement radical d’avec la référence à la trame du Canada français aurait conduit à une stratégie de pérennisation faisant fi de la mémoire et de l’histoire distinctives qui en fondaient et en rappelaient l’intention. Autrement dit, la volonté de « normalité » politique du Québec moderne en vint non plus à s’expliquer en référence au Canada français, mais à s’opposer à la mémoire de ce que Fernand Dumont nommait la genèse de la société québécoise. Petit à petit, le moment de refonte mémorielle ayant accompagné la Révolution tranquille aurait fait place à l’institutionnalisation de l’oubli, notamment dans l’historiographie : ainsi, le Québec aurait abouti, selon plusieurs, à une impasse de la mémoire6, la mémoire cessant d’informer le présent et de projeter la collectivité dans l’avenir.

Cette impasse mémorielle, et l’oubli qu’elle suppose, serait anodine si l’on prétendait pouvoir disjoindre entièrement la mémoire, soit l’ensemble des récits interprétatifs d’une collectivité, de l’expérience effective de cette collectivité, en négligeant que la mémoire est porteuse d’une intelligibilité sur le monde. Or, la mémoire apparaîtrait alors, soit entièrement dégagée du contexte sociohistorique qu’elle prétendrait relater – parfaitement extérieure au social –, soit entièrement engagée dans le social et malléable à loisir, au gré des changements sociaux pressentis – en parfaite fusion avec le monde. Dans l’un ou l’autre cas, artefact ou photographie, la mémoire se montrerait impertinente et négligeable pour que se pense une collectivité.

Les hommes ne venant pas « au monde tout constitués et armés de toutes pièces7 », le passé ressaisi par la mémoire n’est-il pas susceptible d’éclairer le présent ? Sans volonté de réifier la mémoire (par une nostalgie du Canada français effectivement révolu) ni de s’en faire les écrivains, il nous importe plutôt de rappeler sa pertinence pour les collectivités francophones du Canada, de considérer avec sérieux ce que narre et porte la mémoire collective.

 

LES CONSÉQUENCES CROISÉES DE L’OUBLI MÉMORIEL

 

Dans le même mouvement qui mena le Québec à cette impasse mémorielle, les diverses communautés francophones hors Québec ont aussi cherché à se redéfinir en faisant fi de la référence au Canada français. Ces redéfinitions identitaires, nous le disions, contribuent à expliquer les liens actuels, ténus et effacés, entre le Québec et les minorités francophones du Canada. Il en est resté, dans l’esprit des Québécois, une certaine indifférence et ignorance quant à l’existence des francophones hors Québec – les livres d’histoire, rédigés par des « historiens de l’oubli », ne les raconteraient plus – et, dans l’esprit des francophones hors Québec, un sentiment de rancune et d’abandon persistant à l’égard du Québec.

La rancune et l’indifférence qui caractérisent respectivement les francophones hors Québec et les Québécois ne constitueraient-elles pas, en quelque sorte, les deux faces d’une même pièce ? D’une part, la rancune témoignerait de l’apparente répudiation des francophones hors Québec, qui reprocheraient aux Québécois de les avoir délaissés, seuls, en terre canadienne minoritaire et de les faire correspondre à une figure honteuse d’un Canada français disparu. Pour les Québécois, les communautés francophones hors Québec évoqueraient, en quelque sorte, la tradition canadienne-française dont ils gardent un souvenir partagé. D’autre part, l’indifférence ou l’ignorance des Québécois à l’égard de la francophonie canadienne témoignerait de la volonté du Québec d’accéder à la majorité nationale et de l’oubli du Canada français pancanadien accompagnant sa stratégie pour ce faire. Se rappeler que ces sentiments réciproques ont la même origine historique permet, nous semble-t-il, de remonter aux préoccupations communes les ayant paradoxalement engendrés : le néonationalisme ne cherchait-il pas, après tout, à assurer une prise sur la destinée collective, notamment afin de permettre la pérennité d’une langue et d’une culture françaises partagées ?

Plus encore, ces deux faces du rapport à l’oubli semblent informer les rapports qu’entretiennent les communautés francophones à l’égard du Canada anglais8. Car il est permis de penser que francophones hors Québec et Québécois continuent de partager un rapport semblable à l’altérité canadienne-anglaise : si les francophones hors Québec ont acquis plus de droits et d’institutions depuis les années 1960, ils peinent à se reproduire ; et si les Québécois ont acquis une autonomie supérieure, ils n’ont ni accédé à l’indépendance, ni réintégré la Constitution canadienne, et ils ne sont pas, non plus, épargnés de la force d’attraction de l’anglais. On peut alors craindre que, par la rancune et l’indifférence respectives, la francophonie hors Québec en oublie son statut national au sein du Canada, et le Québec, son statut de minoritaire. En effet, tandis que les francophones hors Québec tendent à se comporter comme un groupe parmi d’autres au sein du Canada multiculturel – sans plus ni moins de droits –, le Québec tend, de son côté, à se comporter comme un majoritaire dans un ensemble politique et démographique où il est toujours, en dernière instance, minoritaire. Le rapport Bouchard-Taylor n’exhorte-t-il pas le Québec, « minorité culturelle au sein des Amériques », à adopter une « identité forte pour calmer ses inquiétudes et se comporter en majorité tranquille9 » ?

Dans les deux cas, l’oubli mémoriel se conjugue à l’oubli de l’une des deux particularités, nationale et minoritaire de la francophonie canadienne, qu’incarnent respectivement le Québec (statut national) et les francophones à l’extérieur du Québec (statut minoritaire). Ces oublis respectifs conduisent alors à l’impasse : les deux entités francophones canadiennes se départissent des éléments mémoriels permettant de comprendre ce à quoi elles peuvent aspirer (statut national), et le chemin qu’il leur resterait à parcourir pour y arriver (dépassement de la condition minoritaire). Or, ces spécificités de la collectivité canadienne-française ne pourraient-elles pas plutôt fonder et aiguillonner un désir d’émancipation ?

Bref, la rancune à l’endroit du Québec contribue à bloquer l’accès au statut national chez les francophones hors Québec, et l’indifférence à l’égard de la francophonie hors Québec conduit à une certaine naïveté majoritaire au Québec. L’absence de reconnaissance mutuelle porte donc à conséquence, et ce, alors même qu’émerge une nouvelle génération de francophones canadiens qui, n’ayant pas connu le Canada français, n’hérite que d’une mémoire sans projet et d’un projet sans mémoire.

 

QUELQUES AVENUES DE RAPPROCHEMENT

 

Nous nous proposons, à l’encontre de cette tendance vers l’écart entre la francophonie hors Québec et le Québec, d’esquisser quelques terrains sur lesquels ces derniers pourraient trouver matière à un rapprochement, par-delà leur fragmentation actuelle. Ce rapprochement ne serait possible, toutefois, qu’à plusieurs conditions que nous tenterons de préciser.

D’abord, il nous paraît possible d’imaginer un rapprochement politique du Québec et de la francophonie hors Québec sans tomber dans la nostalgie du Canada français. Ce souhait s’inscrit d’ailleurs dans une longue tradition de pensée : plusieurs des grands intellectuels de notre passé, dont André Laurendeau, ont souhaité que se maintiennent des liens entre francophones du Québec et hors Québec. Dans la foulée des travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (1969), celui-ci rappelait la pertinence d’une « volonté d’intervention du gouvernement du Québec dans le but de venir en aide aux minorités », et ce, comme « État national des Franco-Canadiens », mettant par le fait même « en évidence le fait que le gouvernement fédéral avait toujours refusé d’agir comme État binational10 ». Le renouvellement d’une telle conception nationale de la francophonie canadienne, qui justifierait le statut distinct du Québec sans négliger la question de l’assimilation des francophones hors Québec, ne pourrait-il pas contribuer à un rapprochement entre les diverses composantes de la francophonie canadienne ?

Un projet politique améliorant les possibilités de pérennité de la culture francophone pourrait alors être entrepris. Celui-ci serait certainement confronté, en priorité, au défi démographique que connaît la francophonie canadienne11. L’assimilation relative (soit la baisse du poids relatif des francophones au Canada) et absolue (soit la baisse du nombre total de francophones au Canada), accélérée par la sous-natalité et le vieillissement de la population, pose un risque certain pour l’avenir des francophones hors Québec, mais également pour le Québec : le processus pourrait en effet diminuer le poids politique du Québec au sein de la fédération canadienne. Dans le pire scénario, l’affaiblissement démographique des francophones hors Québec pourrait même préfigurer le sort du Québec. Si l’accueil d’immigrants francophones est une solution adoptée à la fois par le Québec et par certaines communautés francophones minoritaires pour pallier la chute démographique, les défis que pose l’intégration en contexte minoritaire sont nombreux et se présentent en des termes similaires au Québec et hors Québec – l’intégration des allophones se faisant en faveur de l’anglais, dans les deux cas12 – d’où la pertinence, à notre avis, d’une réflexion commune sur cette question.

Si cette avenue politique nous paraît bénéfique pour affronter les défis communs qui se posent à la francophonie du Canada, les embûches à la réactualisation d’un tel projet franco-canadien à caractère national sont toutefois nombreuses. Avant même d’en considérer la possibilité, les francophones canadiens devront tout d’abord reconnaître leur condition semblable dans l’ensemble canadien, ainsi que leur passé commun, et ce, au-delà de la fragmentation qui caractérise aujourd’hui leurs appartenances. Or, cela paraît improbable dans un contexte où les intellectuels hésitent aujourd’hui à parler d’une francophonie canadienne, préférant la référence diluée aux « francophonies multiples ».

Autre défi de taille, les francophones hors Québec devront reconnaître le statut distinct du Québec au sein du Canada, celui-ci ayant constitué, depuis la fondation du Canada français, le centre névralgique de la francophonie canadienne. Inversement, un rapprochement ne pourrait se faire que si le Québec reconnaissait la parenté qui le lie toujours aux francophones hors Québec. Cela exclut que le projet envisagé s’inscrive dans l’idéal projeté d’une francophonie s’étendant à toutes les Amériques, à l’instar des récentes politiques québécoises13 : adopter une telle conception « postnationale » de la francophonie reviendrait à négliger la trame mémorielle du Canada français.

Posons également que l’option souverainiste ne peut être écartée comme voie possible pour assurer la pérennité de la francophonie canadienne, une éventualité qui pourrait être acceptée par les francophones hors Québec à condition que le Québec s’engage à toujours reconnaître le partage d’une même communauté d’histoire et de culture avec les francophones hors Québec. Car l’espoir d’un Québec souverain ne peut continuer à servir de repoussoir, ni à la mémoire du Canada français, ni à l’élaboration de nouvelles stratégies politiques.

Ouvrons, en terminant, sur la possibilité de réactualiser et de fortifier l’imaginaire de la francophonie canadienne comme voie de rapprochement. L’ambivalence identitaire du francophone en situation minoritaire, exprimée par François Paré dans La distance habitée, fait en sorte que, s’il penche parfois pour l’appartenance francophone, « affirmant haut et fort la spécificité de la culture commune14 », il souhaite également tendre vers l’universel en participant de la culture majoritaire canadienne-anglaise ou américaine. Ce choix déchirant, trop souvent posé dans les termes binaires du « repli » et de l’« ouverture », comporte à notre avis une troisième voie, celle d’un dépassement de l’exiguïté par la participation à une francophonie canadienne nationale. Celle-ci apparaîtrait comme un « universel concret » qui, tout en permettant d’éviter l’assimilation culturelle, élargirait les horizons de chacun. Ce rapprochement identitaire pourrait être facilité notamment par les échanges culturels : la diffusion de la production culturelle québécoise, plus riche et diversifiée en raison de sa taille, peut continuer d’enrichir l’expérience culturelle des francophones hors Québec ; et inversement, les biens culturels francophones produits à l’extérieur du Québec, considérables compte tenu de ce bassin de population francophone, peuvent être pour le Québec un rappel de la diversité des expériences francophones au Canada. Mais, somme toute, les avenues seraient multiples pour que réapparaissent les contours d’un imaginaire et d’un projet communs aux Québécois et aux francophones hors Québec, celui d’un univers culturel porteur d’une trame nationale par-delà et au travers des expériences particulières, divergentes mais complémentaires, des communautés francophones du Canada.

JEAN-FRANÇOIS LANIEL ET KATERI LÉTOURNEAU 

 


 

NOTES

Jean-François Laniel est candidat au doctorat en sociologie à l’Université du Québec à Montréal et Kateri Létourneau est étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université d’Ottawa. Ils sont cofondateurs, avec Serge Miville, du journal La Relève, qui s’intéresse à la question de la francophonie canadienne. La Relève est disponible sur la plupart des campus universitaires francophones, de même que sur le web au www.journallareleve.com.

1 Si l’Acadie constituait toutefois un pôle national relativement à part, la rupture identitaire avec le Québec ayant été consommée dès la fin du XIXe siècle. Toutefois, l’influence unificatrice de l’Église catholique y était également présente.

2 Le terme est notamment utilisé par Roberto Perrin dans Ignace de Montréal. Artisan d’une identité nationale, Boréal, Montréal, 2008, 303 p.

3 Fernand Harvey, « Le Québec et le Canada français : histoire d’une déchirure », dans Simon Langlois (dir.), Identité et cultures nationales. L’Amérique française en mutation, PUL, 1995, p.54.

4 Cité dans Marcel Martel et Robert Choquette (dirs.), Les États généraux du Canada français, trente ans après, CRCCF, Ottawa, 1998, p. 417.

5 Pierre Tousignant et Madeleine Dionne-Tousignant (éd.), Les normes de Maurice Séguin : le théoricien du néo-nationalisme, Guérin, Montréal, 1999, p. 161.

6 L’expression fait référence au livre dirigé par E.-Martin Meunier et Joseph Yvon Thériault, Les impasses de la mémoire. Histoire, filiation, nation et religion (Montréal, Éditions Fides, 2007), qui explore davantage cette thèse.

7 Jeremy Bentham, cité par Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Éditions du Seuil, Paris, 1985, p. 98.

8 On pourrait également noter la persistance, dans toutes les communautés francophones du Canada, d’une affiliation significative à l’Église catholique au-delà des années 1960 et jusqu’à aujourd’hui. Ce catholicisme culturel serait un indicateur, en plus de la langue, d’une similitude culturelle et d’une origine historique commune. Voir E.-Martin Meunier, Jean-François Laniel et Jean-Christophe Demers, « Permanence et recomposition de la religion culturelle. Aperçu socio-historique du catholicisme québécois (1970-2006) », Religion et modernité au Québec, Robert Mager et Serge Cantin (dirs.), Ste-Foy, PUL, 2010, pp. 79-128 (à paraître) et Raymond Lemieux, « Le catholicisme québécois : une question de culture », dans Sociologie et sociétés, vol. 22, no. 2, octobre 1990, pp. 145-164.

9 Gérard Bouchard et Charles Taylor, Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation, Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Québec, 2008, p. 189.

10 Fernand Harvey, Op. cit., pp. 55-56.

11 Entre 1951 et 2006, la proportion de la population canadienne de langue maternelle française est passée de 29,0 % à 22,3 %. Les chiffres de 1951 et 2006 sont tirés, respectivement, de Charles Castonguay, « Assimilation linguistique et remplacement des générations francophones et anglophones au Québec et au Canada », Recherches sociographiques, vol. 43, no. 1, 2002, p. 151 et de Statistique Canada, Recensement de la population de 2006.

12 En 1996, dans la région métropolitaine de recensement de Montréal, seuls 36,6 % (74 886 personnes) des allophones ayant adopté une nouvelle langue d’usage à la maison ont choisi le français, alors que 73,4 % ont choisi l’anglais (129 444 personnes). Dans le reste du Canada, le taux de francisation relative des allophones est de 0,3 %. Voir Charles Castonguay, « Assimilation linguistique et remplacement des générations francophones et anglophones au Québec et au Canada », Recherches sociographiques, vol. 43, no. 1, 2002, pp. 160 et 169.

13 Voir Linda Cardinal, « Le Québec est de retour ! Réflexions sur la politique au sein de la francophonie canadienne », Monde commun, octobre 2008, 10 p. http://www.mondecommun.com/uploads/PDF/TexteCardinal.pdf

14 François Paré, La distance habitée, Ottawa, Le Nordir, 2003, p. 30.




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