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La révolution à l’échelle humaine, une radicalité actuelle concrète

Un texte de Marco Silvestro, Pascal Lebrun
Thèmes : Altermondialisme, Démocratie, Mouvements sociaux, Québec
Numéro : vol. 12 no. 2 Printemps-été 2010

L’univers du militantisme radical et révolutionnaire a souffert un dur coup à la fin des années 1980 quand, après que les économies étatiques ont commencé à montrer des signes indéniables de dysfonctionnement et d’inefficacité, le bloc de l’Est s’est effondré par surprise. C’est comme si, à cet instant, on avait perdu tout espoir de retrouver un projet révolutionnaire « pragmatique » et « réalisable » ; la révolte est alors devenue un sentiment vain associé au romantisme allégué de la jeunesse. L’absence de projet révolutionnaire jugé réalisable n’a cependant pas sonné le glas du sentiment de révolte dans nos sociétés. Après tout, l’idée de la nécessité d’une révolution en a peut-être pris pour son rhume, mais le monde réel, celui dans lequel nous vivons au quotidien, a quant à lui très peu changé et il aurait été surprenant que l’injustice ne cesse soudainement de provoquer la colère et l’indignation simplement parce que les Berlinois et Berlinoises ont abattu un mur qui leur empoisonnait la vie et symbolisait la division de l’humanité en deux camps artificiels.

En effet, les idéaux édictés il y a plus de 200 ans au Siècle des Lumières tardent à se réaliser et il est toujours difficile aujourd’hui de trouver davantage de justice, d’égalité et de liberté dans le monde qu’avant la chute du mur de Berlin. Les événements à propos desquels les militants et militantes révolutionnaires s’engagent ne sont plus les mêmes (de la lutte contre la guerre du Vietnam, on est passé à celle contre la guerre en Irak ; de la lutte pour la redistribution de la richesse à l’échelle nationale, on est passé à celle contre la mondialisation néolibérale), mais, sur le fond, les enjeux ont très peu changé. Alors, que signifie être révolutionnaire aujourd’hui en Occident par rapport aux années de la guerre froide ?

 

L’ABSENCE D’UN GRAND SOIR

 

Le sentiment de révolte qui nourrit les idées révolutionnaires est souvent perçu comme quelque chose de vain par la société en général et même par certains révolutionnaires. En effet, le militantisme radical d’aujourd’hui a peut-être cela de différent d’avec celui des décennies précédentes qu’il est beaucoup plus empreint de cynisme et de désespoir, les révolutionnaires mêmes étant souvent incapables de trouver un horizon constructif à leur révolte. Il faut dire que les grands récits idéologiques des XIXe et XXe siècles ne sont plus mobilisateurs : socialisme, social-démocratie, voire même les fumisteries libérales, après l’épreuve du réel, ne font plus rêver personne.

Mais a-t-on réellement besoin d’un Grand Soir ? Depuis la Révolution française, le mythe d’un soulèvement populaire spontané et brutal est omniprésent dans la pensée révolutionnaire. Pratiquement tous les penseurs révolutionnaires, de Marx à Kropotkine en passant par les Engels et Bakounine, ont vu la révolution comme un horizon réalisable de leur vivant, voire même comme un destin inévitable, sur le point de se réaliser. La vision révolutionnaire classique était ainsi empreinte d’une forte fièvre eschatologique. Plus qu’une étape, il s’agissait pour les révolutionnaires des deux derniers siècles d’une fin en soi, de l’aboutissement prévu de l’aventure humaine, de la « fin de l’histoire »… Cette croyance s’est maintenue pendant longtemps, mais l’histoire ne lui a toutefois pas donné raison.

Laisser de côté ces croyances eschatologiques ne signifie pas nécessairement croire que nos idéaux révolutionnaires ne s’actualiseront jamais. Les façons appréhendées d’amener des changements profonds se sont élargies. Il n’est peut-être plus nécessaire de décapiter les membres de la classe dirigeante ou de prendre la Bastille pour s’émanciper. D’autres moyens s’offrent aujourd’hui, plus en accord avec cette idée que la transformation radicale de la société s’opérera sur une plus longue période et qu’elle ne représentera pas nécessairement la panacée sociale parfaite ; les révolutionnaires d’hier ont souvent l’air de réactionnaires aujourd’hui. Pensons à la misogynie ouverte et assumée d’un Proudhon ; pensons au mouvement ouvrier qui a dit aux femmes et aux écologistes qu’il fallait « libérer le travail » avant de s’occuper de leurs problèmes… Les mouvements révolutionnaires progressistes des deux derniers siècles ont travaillé dans une perspective réaliste à mille lieues de leur idéalisme discursif : « la fin justifie les moyens », cette philosophie chère à Machiavel – lui qu’on ne peut taxer de révolutionnarisme! – fut même l’un de leurs leitmotivs. La stratégie communiste qui consiste à prendre le pouvoir d’État pour arriver à démanteler l’État et le marché capitaliste s’est avéré un moyen d’adapter et de transformer l’État pour opprimer autrement. Les révolutionnaires d’aujourd’hui reprennent plutôt le leitmotiv contraire, affirmant que « les moyens sont aussi les fins » : on ne peut, par exemple, arriver à une société juste en pratiquant, même temporairement, l’injustice. Autrement dit, même Rousseau avait tort : on ne peut « obliger les gens à être libres ». C’est plutôt en leur donnant une idée – réduite ! – de la libération possible qu’ils et elles prendront goût à leur propre émancipation. Certes, la fin du capitalisme ne pourra tout régler d’un coup : la société continuera d’évoluer après la fin du capitalisme et d’autres transformations seront vraisemblablement nécessaires à plus long terme. Toutefois, dans la réalisation du projet révolutionnaire, on ne peut cantonner à la misère et à la souffrance de grands pans de la population sous prétexte que les problèmes « supérieurs » de l’économie mondiale seraient plus importants que leurs souffrances quotidiennes.

Ce sont les nouveaux mouvements sociaux qui nous ont appris cela. De fait, l’apparition de mouvements luttant contre les formes d’oppression « non économiques » comme le patriarcat ou le racisme, dans les années 1960 et 1970, notamment au sein même des mouvements révolutionnaires, constitue un bon indicateur qu’une révolution d’inspiration « traditionnelle » n’aurait vraisemblablement pas mis un terme à ces oppressions à cette époque. Après tout, si les femmes s’étaient senties libérées de leur oppression patriarcale dans les organisations de mouvements sociaux du début du XXe siècle, elles ne les auraient vraisemblablement pas quittés pour fonder des groupes féministes. Christine Delphy illustre bien cette réalité lorsqu’elle soutient que différents systèmes d’exploitation peuvent coexister et se renforcer les uns les autres par leurs interrelations1. Il ne faudrait surtout pas manquer de tirer les enseignements de cette leçon importante de l’histoire récente, sans quoi les révolutionnaires risquent tout bonnement de reproduire encore les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs, dont certaines furent à l’origine des échecs révolutionnaires passés.

 

LE « ICI » ET LE « MAINTENANT »

 

En conséquence de la déception provoquée par l’incapacité des grands récits de se traduire en politique émancipatrice, les militants et militantes d’aujourd’hui délaissent les grandes organisations hiérarchisées à prétention universelle, à la mode pendant les deux derniers siècles ; plutôt, ils et elles ciblent par leurs modes d’action des enjeux bien précis, en travaillant en petits groupes, lesquels sont souvent exempts de hiérarchie interne (et ce, pas seulement chez les anarchistes). En un mot, des pratiques anarchistes classiques sont réapparues sous une forme nouvelle, mises à jour par l’expérience des nouveaux mouvements sociaux. Ainsi, l’expression « ici et maintenant », si chère aux militants et militantes révolutionnaires d’aujourd’hui, n’est pas sans rappeler le courant préfiguratif du mouvement anarchiste du XIXe siècle, un courant quelque peu oublié, laissé dans l’ombre par les éclairs des bombes de la terreur noire. Cette expression n’est pas sans rappeler, non plus, l’idée de la révolution du quotidien chère à l’analyse féministe qui soutient que le privé est politique et que les relations quotidiennes sont façonnées par des inégalités sociales construites. La préfiguration anarchiste et féministe n’a évidemment pas abattu le capitalisme et le patriarcat, mais on ne peut toutefois pas nier que les sociétés capitalistes occidentales jouissent maintenant de plus de libertés qu’à l’époque de l’industrialisation et qu’une partie importante de ces libertés furent revendiquées, et préfigurées, longtemps avant leur acceptation par la société en général. L’absence d’une nouvelle vague de terreur accompagnant le renouveau de l’anarchisme est sans doute un signe que la préfiguration est actuellement perçue comme plus efficace que les bombes pour apporter des changements sociaux, bien que d’autres facteurs sociohistoriques y contribuent évidemment aussi.

La pratique révolutionnaire contemporaine étend son action simultanément sur deux échelles temporelles, l’une à long terme qui vise la transformation en profondeur de la société, la « révolution », et l’autre à court terme, qui se vit dans le quotidien. Pour les militants et militantes révolutionnaires d’aujourd’hui, l’action qui se place sur cette seconde échelle temporelle est tout simplement indissociable de la vie quotidienne : c’est de relations sociales quotidiennes égalitaires et justes que naîtra la société égalitaire et juste. C’est une façon d’actualiser les principes anarchistes au sein même d’une société qui, a priori, ne permet pas leur existence. Il s’agit ainsi, d’une part, de percer une brèche dans le système à abattre, de semer les graines d’une société nouvelle, d’en montrer l’exemple ; et, d’autre part, de se soulager collectivement d’une structure sociale inacceptable vécue comme une souffrance constante.

Cette attitude de favoriser le changement radical dans l’« ici et maintenant », de vouloir vivre la révolution au quotidien, introduit une certaine nouveauté dans le processus révolutionnaire, nouveauté ancrée dans l’individualisme post-années 1960 que certains appellent l’âge hédoniste2. Il s’agit toutefois d’une arme à double tranchant puisqu’elle admet la possibilité (bien réelle) d’un repli dans l’individualisme militant, celui de la simplicité volontaire ou encore de la consommation responsable – pour ceux et celles qui ont les moyens économiques et culturels d’être simples et responsables… – ainsi que la possibilité (moins en vogue) d’une recherche de gains individuels à travers des modes d’action collective lesquels, soyons honnêtes, restent encore à inventer pour contrer les moyens de contrôle actuels que sont les médias de masse et la culture de (sur)consommation. Dans cette « radicalité du quotidien » peut ainsi se glisser toutes sortes d’aberrations, de dissonances cognitives qui passent inaperçues, influencées par l’individualisme consumériste dans lequel même les radicaux et radicales les plus convaincu-es sont plongé-es.

 

RÉVOLUTION, RÉFORME, RÉFORME RÉVOLUTIONNAIRE

 

Dans un texte sur la relation qu’entretiennent les anarchistes avec la question d’un éventuel État palestinien, l’auteur et militant israélien Uri Gordon soulevait une attitude intéressante des révolutionnaires anarchistes quant aux débats éthiques potentiellement porteurs d’incohérences. Les militants et militantes dont Gordon relate l’action luttent régulièrement aux côtés de familles palestiniennes lorsque celles-ci font face à des menaces d’expropriation ou de destruction de leurs maigres possessions par les autorités israéliennes3. Cette aide n’est pas apportée dans un but de propagande ou de « conversion » à l’anarchisme. On peut donc se demander quel est le potentiel révolutionnaire de sauver une maison ou quelques oliviers. En quoi cela accélère-t-il la venue d’une société nouvelle ? Pourtant, il s’agit bel et bien d’une pratique révolutionnaire.

Une famille qui perd son toit : cette situation incarne en quelque sorte les raisons qui poussent une personne à devenir révolutionnaire  puisque c’est un exemple de l’injustice que l’on aspire à faire disparaître. Empêcher la perte d’une maison, c’est empêcher un peu de souffrance de venir s’ajouter au fardeau de l’humanité et c’est aussi mettre des bâtons dans les roues du système que l’on veut abattre. La disparition de cette souffrance, celle provoquée par l’injustice et l’absence de liberté, constitue l’aspiration première du sentiment de révolte. Ne serait-il pas gravement incohérent de délaisser des luttes visant à faire disparaître la souffrance et à ouvrir, ne serait-ce qu’un instant, une fenêtre sur le monde meilleur que l’on désire en tant que révolutionnaires ? Le « ici et le maintenant », c’est aussi ce refus d’une vision du changement social qui voudrait que l’on abandonne ces familles à leur sort pour se concentrer sur l’objectif « plus important » de la lutte globale contre l’oppression. Nous croyons que notre approche permet d’éviter la pire erreur des bolcheviques, soit d’avoir voulu prendre le pouvoir pour changer le monde en oubliant l’importance des gens et de leurs souffrances.

Plus proche de nous, loin des cauchemars de la Palestine ou de l’URSS, la pratique qui consiste à mener des luttes ponctuelles sur des enjeux bien précis vise souvent aussi à réduire l’injustice et à diminuer la souffrance tout en construisant un mouvement d’opposition. L’exemple le plus frappant est peut-être cette série de luttes issues du mouvement anarchiste/antiautoritaire pour l’abolition des certificats de sécurité et pour l’obtention d’un statut légal pour des personnes immigrantes ou réfugiées : en ce sens, Abdelkader Belaouni, Abousfian Abdelrazik et Adil Charkaoui ne sont que quelques victimes récentes et connues de la paranoïa sécuritaire raciste qui frappe surtout des sans-voix. Préfigurer une société meilleure, pour les militants et militantes révolutionnaires de Montréal et d’ailleurs, signifie entre autres continuer à vivre avec ces personnes et de ne pas les abandonner à leur sort sous prétexte que la lutte pour le respect de leurs droits individuels ne fera pas cesser la folie sécuritaire mondiale. De même, il était impensable pour les anarchistes de Pointe-Saint-Charles d’imaginer un monde meilleur dans lequel le Casino de Montréal aurait déménagé dans leur quartier. Il fallait s’y opposer ; le danger était de se cantonner au « pas dans ma cour ». Mais le comité de lutte (composé de plusieurs organisations du quartier) l’a tout de suite compris et cibla la promotion des jeux de hasard contrôlés par l’État. Évidemment, malgré les victoires obtenues dans ces dossiers, les expulsions, les expropriations, les injustices continuent chaque jour et le développement immobilier capitaliste gruge constamment Pointe-Saint-Charles. Il reste cependant qu’Abdelkader Belaouni ne se cache plus, après trois ans en sanctuaire, et demeure dans son quartier ; que le Casino n’a pas déménagé et qu’un débat public sur le jeu promu par l’État s’est entamé. Enfin, il nous reste une communauté locale vivifiée, consciente de ses possibilités, qui n’hésite pas à faire entendre sa voix et à se mobiliser.

Avec cette vision demeure toutefois le risque de glisser dans un schéma de lutte réformiste. En effet, la frontière peut être mince entre une approche révolutionnaire et une approche réformiste lorsque l’on cherche, dans l’immédiat, à améliorer un aspect ou un autre de la société. Si l’atténuation de la souffrance peut constituer en soi un acte révolutionnaire, ce n’est pas systématiquement le cas non plus. Adopter une attitude révolutionnaire lorsque l’on épouse une cause qui pourrait à première vue sembler réformiste suppose en un certain sens de « cultiver » la révolte et d’élargir l’étendue de la lutte. Comme toutes les émotions négatives, la révolte n’amène pas nécessairement à s’attaquer à la cause première de son mal-être, ni même à l’identifier. Les révolutionnaires se doivent en quelque sorte d’alimenter ce sentiment de révolte afin qu’il ne s’estompe pas, mais aussi de le canaliser contre ce qu’ils et elles croient être ses causes premières, incarnées par les institutions centrales de la société actuelle. Il est donc fondamental pour les révolutionnaires qui entreprennent de telles luttes qu’ils ne perdent pas de vue leur objectif à plus long terme de transformation en profondeur de la société et qu’ils et elles agissent en fonction de celui-ci. Sans quoi leur énergie pourrait bel et bien se perdre dans des réformes sans impact majeur.

C’est pourquoi les actions d’opposition décrites ci-haut s’accompagnent aussi d’un autre type d’action, les réalisations concrètes qui visent à instaurer des changements réels, à réaliser des projets –, et ce, de façon la plus autonome possible par rapport au marché et à l’État. Ainsi, une lutte pour la gratuité du transport en commun, par exemple, peut très bien devenir une lutte révolutionnaire si elle est pensée, expliquée et organisée en ces termes, c’est-à-dire si elle n’est pas posée comme une fin en soi, mais plutôt comme une étape dans un processus plus long de transformation visant une révolution. C’est l’idée de « réforme révolutionnaire » qui transforme radicalement un secteur de la société ainsi que les mentalités par rapport à ce qu’il est possible de faire. Dans le cas de la gratuité du transport en commun, un objectif révolutionnaire à viser pourrait par exemple être l’autogestion du service par ses employé-es et/ou ses usager-ères. Non seulement cette autogestion peut-elle être considérée comme une fin en soi mais, elle peut, en outre, être posée comme un moyen pour atteindre la gratuité. Il serait alors essentiel de mobiliser en fonction de cette vision bien ficelée de ce que devrait être le service de transport en commun, en tant que partie seulement de ce que devrait être la société. Le sentiment de révolte d’une partie de la population à l’encontre des frais toujours plus élevés du transport et des incohérences du service pourrait donc être canalisé dans une lutte radicale et révolutionnaire si on réussissait à convaincre qu’une telle lutte serait souhaitable.

On peut donc constater qu’il existe deux types de lutte potentiellement révolutionnaire, les unes, « défensives », et les autres, « offensives ». Elles ne vont toutefois pas l’une sans l’autre, une même action présentant souvent ces deux dimensions. Par exemple, l’occupation d’un bâtiment privé dans Pointe-Saint-Charles en mai 2009 par l’organisation du Centre social autogéré (CSA) visait ultimement à obtenir le bâtiment pour y installer des activités socioculturelles et politiques alternatives, à bâtir un lieu préfiguratif d’innovation humaine et sociale. Bien que l’obtention de ce bâtiment ait été différée par une intervention des forces policières, il n’en demeure pas moins que le projet de construction de condominiums sur ce lieu a été abandonné et que le squat y a directement contribué. Du reste, contester frontalement le droit de propriété individuelle – droit presque divin dans notre société – est un exemple de lutte potentiellement révolutionnaire. Et c’est sans doute l’une des raisons de l’intervention policière rapide : laisser le temps aux membres du CSA de s’organiser et de démontrer leur capacité aurait été très dommageable pour le régime capitaliste.

En définitive, il est important de souligner la cohérence dont ont besoin les militants et militantes révolutionnaires. Aux prises avec des luttes qui peuvent sembler réformistes, les révolutionnaires d’aujourd’hui ont développé un argumentaire puissant reliant leurs actions à un changement radical de la société contemporaine. L’échec horrible et lamentable du projet bolchevique à fournir le bonheur et le bien-être à l’humanité révèle qu’il est peut-être même plus pragmatique d’agir de la sorte que d’oublier la dimension humaine de la lutte pour la réalisation d’un projet révolutionnaire.

 

CONCLUSION

 

Quelle est donc la pertinence de l’action révolutionnaire dans un monde « sans révolution » et sans grand récit mobilisateur ? Pour faire court, on pourrait dire qu’elle est la même qu’au XXe ou qu’au XIXe siècle. Les sociétés se sont transformées, les formes d’oppression ont quelque peu changé, mais très peu de personnes sur terre diraient qu’aujourd’hui fut un jour « qui a chanté sous le soleil »… Le projet et l’action révolutionnaires seront pertinents tant et aussi longtemps que subsisteront l’injustice systémique et les souffrances qui l’accompagnent. Par ailleurs, on peut considérer avec un tour d’horizon historique que l’action révolutionnaire contemporaine, aussi « désenchantée » soit-elle, n’est pas plus vaine que celle des décennies passées où l’on croyait encore à l’inéluctabilité et à l’imminence de la révolution. Après tout, si les révolutionnaires du passé n’ont pas réalisé leurs projets, la société actuelle porte tout de même les traces de leur action  et elle est, par le fait même, moins insupportable aujourd’hui qu’à leur époque.

De plus, ne plus croire aujourd’hui que la fin du capitalisme approche à grands pas ne justifie en aucun cas l’abandon du projet révolutionnaire. Garder un tel projet à l’esprit est peut-être d’autant plus important aujourd’hui que la pensée néolibérale dominante remet en cause la possibilité même d’identifier des objectifs collectifs, surtout lorsque ces derniers se fondent sur une vision progressiste du monde. L’action révolutionnaire contemporaine, même à petite échelle, et surtout lorsqu’elle est victorieuse, permet de remettre les pendules à l’heure et de redonner espoir à ceux et celles qui rêvent d’un monde meilleur sans plus oser y croire.

Il n’en reste pas moins que, pour les radicaux et les révolutionnaires d’aujourd’hui, plusieurs écueils sont à franchir, dont le premier reste le plus important : comment définir un projet et mettre en œuvre un plan révolutionnaire qui serait à la fois mobilisateur et adapté à la situation présente ? Comment défaire le narcissisme et l’insouciance individualiste qui sont de grands obstacles à la poursuite d’objectifs collectifs ? Comment ne pas se prendre le pied dans le piège de la société libérale si « libre » mais, en même temps, si réductrice de l’autonomie des personnes et de leur capacité politique ? Les révolutionnaires d’aujourd’hui n’ont plus la prétention de savoir ce qui est le mieux pour toutes et tous, mais ils et elles ont la volonté d’expérimenter et l’humilité de le faire à petite échelle.

Finalement, est-il si terrible de ne plus pouvoir espérer un jour prendre les armes et renverser d’un seul coup tout l’ordre établi et oppressif ? Est-il si odieux de ne pas vouloir établir et contrôler des frontières nationales ? Est-il si irrationnel de ne pas vouloir décider pour des milliers de personnes ? Après tout, les révolutions de l’ère moderne qui servent encore de modèles à « la » révolution ont abouti à des régimes que l’on pourrait difficilement qualifier de meilleurs par rapport à leurs prédécesseurs. Prenons par exemple la France, la Russie ou l’Iran qui sont tombés, après leurs révolutions respectives, aux mains des Napoléon, Staline et Khomeyni. Le projet révolutionnaire n’a peut-être jamais eu autant de chances de réussir maintenant que les erreurs sanglantes de l’autoritarisme guerrier peuvent être évitées ?

PASCAL LEBRUN et MARCO SILVESTRO


NOTES

Pascal Lebrun et Marco Silvestro sont membres du collectif La Pointe Libertaire, un groupe d’affinité basé à Pointe-Saint-Charles (Sud-Ouest de Montréal) qui cherche à implanter une dynamique autogestionnaire dans le quartier. Voir www.lapointelibertaire.org. Adresser tout commentaire à lapointelibertaire@yahoo.ca. Les auteurs remercient les membres du collectif ainsi que la revue Argument pour les commentaires pertinents sur la première version de ce texte.

1 Voir C. Delphy, « Pour une théorie générale de l’exploitation. En finir avec la théorie de la plus-value », Mouvements, no. 26, mars-avril 2003, pp. 69-78.

2 Voir par exemple les écrits de M. Onfray, G. Lipovetsky, M. Maffesoli.

3 À ce propos, voir U. Gordon, « Anarchisme, nationalisme et nouveaux États », Réfractions, no. 19, 2008, pp. 78-86.




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