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Le jargon des études littéraires ou Comment lire les érudits limousins grâce à un résumé de dix lignes

Un texte de Christian Bouchard
Dossier : L'infâme de notre temps : le jargon!
Thèmes : Langue
Numéro : vol. 12 no. 2 Printemps-été 2010

Mon ami, d’où viens-tu à cette heure ?
[…] – De l’alme, inclite, et célèbre
académie que l’on vocite Lutèce.
Rabelais, Pantagruel

 

L’évidence de l’existence lexicale et la familiarité relative des termes masquent leur polysémie. Au sens le plus fondamental, intertextualité, interdiscursivité et intermédialité apparaissent évidemment dans la coprésence et la corrélation, respectivement, de plusieurs textes, de plusieurs discours et de plusieurs médias. Reste – et ce n’est pas la moindre des choses – à préciser le statut, les modalités et les effets de ces interactions en général et dans des productions attestées. Ce livre entend faire progresser le savoir sur l’objet de connaissance recouvert par chacun des trois termes et qui se crée à leur rencontre. Il convoque différentes disciplines : sémiotique, linguistique, littérature, théâtre, cinéma, architecture, communications, télévision, histoire de l’art, etc. Il étudie différents objets : écriture, textes littéraires, témoignages génocidaires, architecture des lieux de culte, mode vestimentaire, etc.1

 

1) ACCEPTER QUE L’ON RECHERCHE L’ENNUI

 

Les érudits limousins se méfient des joies de la lecture. Leur conscience est malheureuse et leur style, plus malheureux encore. On ne les fréquentera donc que si l’on recherche l’ennui. La lecture de n’importe quelle page de Rabelais, de Voltaire ou de Ferron éveille tous nos sens, quatre ou cinq mots d’un quelconque érudit limousin suffisent à nous endormir profondément. C’est d’ailleurs la seule profondeur que l’on trouvera chez eux, celle du sommeil. Afin d’y résister, je ne vois qu’une solution : vouer un culte à l’ennui, dans l’espoir qu’il nous révélera quelque chose. Il s’agira par conséquent de regarder un texte avec juste assez de ferveur pour nous le rendre désirable. Ce n’est qu’après l’avoir beaucoup regardé qu’il sera enfin possible de le lire un peu. « Patience est tout », disait Rilke ; en matière d’érudition limousine, ce tout nous permettra d’être de la partie.

 

2) ACCEPTER QUE L’ON MANQUE DE CLARTÉ

 

La première fois que je suis tombé sur le résumé de ce livre savant, très savant, savantissime, Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité, j’avais du mal à garder mon calme tellement la « familiarité relative des termes » n’avait pour moi rien de familier. Je constatais, bien sûr, « [l]’évidence de l’existence lexicale », mais cette évidence se transformait assez vite en incertitude : trois inter de suite me laissaient interdit. Je croyais maîtriser le français ; je me voyais incapable de maîtriser mes émotions. Que faire ? J’ai eu un flash : à l’université, lorsqu’un professeur disparaissait derrière un langage abscons, la politesse exigeait que l’on se montrât beau joueur. Moins le professeur était clair, plus on feignait d’être éclairé. C’est ainsi que l’on décroche un diplôme, en ayant l’air de ne jamais décrocher.

 

3) ACCEPTER QUE L’ON PRÉTENDE ALLER AU FOND DU FOND DES CHOSES

 

« Au sens le plus fondamental […] » – les érudits limousins vont tellement profondément au fond du fond des choses que l’on finit par les perdre de vue. Même s’ils nous précisent au passage qu’intertextualité, interdiscursivité et intermédialité, des termes relativement familiers, dont par ailleurs l’évidence lexicale ne fait aucun doute, « apparaissent évidemment dans la coprésence et la corrélation, respectivement, de plusieurs textes, de plusieurs discours et de plusieurs médias ». Après l’évidence lexicale, l’apparition évidente. Ce n’est plus du raisonnement, c’est de la magie. Chaque tournure de phrase devient un tour de passe-passe. J’aimerais avoir le génie d’un Hergé pour esquisser sur le vif deux érudits limousins en plein labeur, alors qu’ils font du fond, et que, bien entendu, j’appellerais les Dufont et Dufond.

 

4) ACCEPTER QUE L’ON ACCOMMODE LES RESTES

 

D’évidence en évidence, on n’arrive à rien. C’est pourquoi s’impose un minimum d’humilité. Après avoir fait preuve de « coprésence » et de « corrélation », « respectivement », faut-il le souligner, plusieurs textes, plusieurs discours et plusieurs médias, le nombre importe peu, seul compte l’indéfini, ont un statut « – et ce n’est pas la moindre des choses – » qui reste à préciser. Comme devront être précisés « les modalités et les effets » des nombreuses « interactions » mises en scène, c’est le cas de le dire, par nos érudits limousins. Un théâtre d’ombres où les « productions attestées » serviront de prétextes à des jeux d’alliances plus ou moins secrètes. Les subventions accordées à certains chercheurs me semblent aussi problématiques que les contrats attribués à certains entrepreneurs en construction. Mais c’est une autre histoire. Celle-là aussi, sans fin.

 

5) ACCEPTER QUE L’ON TIENNE À FAIRE RÉGRESSER LE SAVOIR

 

« Ce livre entend faire progresser le savoir sur l’objet de connaissance recouvert par chacun des trois termes et qui se crée à leur rencontre », lit-on dans le résumé d’Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité. Cet objet de connaissance est-il recouvert ou englouti ? Cet objet de connaissance, qui se crée à la rencontre de ces trois termes, est-ce le vaisseau amiral d’une nouvelle approche théorique, ou l’épave complètement vide d’une fumisterie doctrinaire dont raffolent encore certaines facultés des lettres et sciences humaines ? Lesquelles, par ailleurs, devraient craindre un jour de perdre quelque faculté. Les étudiants, en effet, ne sont pas tous comme ces poissons des abysses, condamnés à se nourrir de n’importe quoi, dans l’obscurité la plus totale.

 

6) ACCEPTER QUE L’ON CONFONDE LE PROFANE

 

Les disciplines convoquées dans cet ouvrage savant, très savant, savantissime, « sémiotique, linguistique, littérature, théâtre, cinéma, architecture, communications, télévision, histoire de l’art, etc. », me semblent plutôt assignées à résidence : hors de ce livre, point de salut. Les auteurs de ce grimoire sont des clercs ; et les auteurs qu’ils analysent, des martyrs.

 

7) ACCEPTER QUE L’ON TRANSFORME LE MONDE EN DÉSERT

 

On ne peut écrire lourd sans aboutir à de lourds pavés. Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité compte 495 pages. Le résumé s’étend sur 10 lignes, à peine un quart de page qui m’a semblé aussi long à lire que si j’avais marché des jours et des jours dans le Sahara. Heureusement que j’ai l’habitude des mirages, que je reconnais comme tels, le jargon pédagogique ayant déjà fait de moi un touareg.

 

8) ACCEPTER QUE L’ON PRIVILÉGIE LE SOLILOQUE

 

Les érudits limousins ignorent les plaisirs de la conversation. Ils se parlent à eux-mêmes. De fins psychologues diraient qu’ils sécurisent ainsi leur environnement ; ils se mettent à l’abri du risque d’être critiqués par des pairs qui maîtrisent un tant soit peu le français. Comment critiquer ce que l’on ne parvient jamais à saisir ? Et à l’université, ce que l’on ne saisit pas n’est pas toujours critiquable. Je n’entends rien à la physique quantique ni à la chimie des solutions, et je me vois mal en train de critiquer des spécialistes en ces matières. Mais toute la question est là : les auteurs d’Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité sont-ils de respectables scientifiques, ou des savants fous ? Des professeurs Tournesol qui tourneraient mal ?

 

9) ACCEPTER QUE L’ON SOIT UN LECTEUR IMAGINAIRE

 

Les érudits limousins s’adressent à des lecteurs imaginaires. Les seuls qui méritent leur attention. Que dis-je ? Leur dévouement. Les lecteurs imaginaires ont l’avantage d’être toujours attachants, jamais grincheux. Ils se font discrets au point de s’évanouir dans la nuit des études littéraires savantes, très savantes, savantissimes. Ils ont l’humilité des sots et la complaisance des cuistres. Ce sont des taiseux. Diplômés pour se taire. Ils ne lisent pas Rabelais, ils lisent Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité. Ils ne croient pas au pouvoir des mots ; ils croient au seul pouvoir des pédants. Leurs maîtres.

 

10) ACCEPTER QUE L’ON INTERDISE LE LANGAGE COURANT

 

Pantagruel reproche à l’étudiant limousin de contrefaire « le langage français ». Après lui avoir frotté les oreilles, après l’avoir pris à la gorge, après l’avoir menacé de l’écorcher tout vif, Pantagruel relâche son étreinte et laisse tranquille l’étudiant limousin parce que, enfin, celui-ci se met à parler naturellement.

Le sage Rabelais n’est plus de ce monde, et ses précieux conseils ne sont plus de saison. Il faudra donc s’y faire : accepter que pour certaines études littéraires l’on interdise encore longtemps, très longtemps, le langage courant.

 

TRAVAUX PRATIQUES D’INTERMACHINATION

 

Décrypter le passage suivant :

L’intertextualité caractérise la relation entre un hypotexte, le texte premier qui contient le fragment intertextuel, et un hypertexte, le texte second qui le prélève. Lorsqu’un second hypertexte, lié au premier, s’approprie ce même fragment, une nouvelle relation s’établit. Le préfixe « co- » catégorise donc ce rapport entre deux hypertextes, le premier devenant le texte-intermédiaire et le second, le texte en aval. On remarque ainsi que la position du ou des textes-intermédiaires est mouvante : il est d’abord l’hypertexte du texte en amont, tant qu’une relation co-intertextuelle n’est pas révélée. Lorsqu’elle est mise au jour, le texte-intermédiaire devient l’hypotexte du texte en aval, mais conserve sa valeur d’hypertexte pour le texte en amont2.

 

 -Christian Bouchard


NOTES

1 Louis Hébert et Lucie Guillemette (dirs.), avec la collaboration de Mylène Desrosiers, François Rioux et Éric Trudel, Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité, Québec, Les Presses de l’Université Laval, Collection « Vie des signes », 2009, 495 p.

2 Intertextualité, interdiscursivité et intermédialité, Op. cit., p. 63.




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