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HLM : thérapeute de choc

Un texte de Daniel Tanguay
Dossier : Dossier Mencken
Thèmes : Cinéma, Revue d'idées
Numéro : vol. 11 no. 2 Printemps-été 2009

Dans une scène du film Inherit the Wind (1960), E. K. Hornbeck, reporter à l’allure décontractée et à la parole vive, encourage un jeune professeur de biologie dans son opposition à la loi d’un État du sud des États-Unis qui frappe d’interdiction l’enseignement de la théorie de l’évolution. Ce film est largement inspiré d’un procès réel, connu sous le nom de procès « Scopes », qui eut lieu dans la ville de Dayton (Tennessee) en 1925. Ce procès, qui passionna l’opinion publique américaine, marque une date importante dans l’histoire de la défense de la liberté d’expression aux États-Unis. Il sera aussi l’un des points culminants de la carrière, riche pourtant en hauts faits et événements, du journaliste et essayiste américain Henry Louis Mencken (1880-1956), qui couvrit le procès pour le compte du Evening Sun de Baltimore.

Gene Kelly qui interprète le rôle de Mencken, alias Hornbeck, est toutefois tout ce qu’il y a de plus éloigné du Mencken historique. Le journaliste n’avait rien de l’apparence gentille, élégante et proprette, de Gene Kelly. Le célèbre comédien a un visage long et fin et ses mouvements sont empreints de l’élégance d’un danseur accompli. Mencken, petit de taille et replet, avait, quant à lui, un visage rond où pétillaient des yeux intelligents et pleins de malice. Kelly porte dans le film un panama très seyant, alors que Mencken ne se départit presque jamais du chapeau melon qui était à la mode dans sa jeunesse. Curieusement, dans la scène du film mentionné plus haut, Hornbeck mange une pomme, lorsqu’il est difficile de trouver une photo de Mencken sans un cigare à la main. Kelly fut donc utilisé à contre-emploi dans le film : il était décidément trop good guy pour jouer le bad boy que Mencken fut résolument.

Cette image de « mauvais garçon », Mencken l’a cultivée à souhait. Hornbeck dit à propos de lui-même : « Je suis admiré pour mon caractère détestable. » Mencken aurait fort bien pu dire ces paroles de lui-même. On l’a admiré dans ce qu’il avait de détestable et on l’a détesté pour ce qu’il avait d’admirable. Il avait ce don de ne laisser personne indifférent et de susciter ainsi chez autrui les passions les plus contraires. Ennemis et admirateurs respectaient toutefois Mencken pour son amour intransigeant de la vérité et lui pardonnaient souvent la rudesse d’expression, voire sa brutalité de manière, parce qu’elle était inspirée par sa grande probité. Avec Mencken, on savait toujours à quoi s’en tenir, car il ne reculait devant rien pour dire ce qu’il avait à dire. Il rejoint dans cette mesure un archétype profond de la culture américaine, celui du journaliste sans peur et sans reproche, qui brave toutes les autorités pour dire la vérité et rien que la vérité. Le journaliste rejoint ainsi dans l’imaginaire américain le détective privé du film noir américain, cet autre marginal qui révèle toutes les turpitudes et les hypocrisies d’une société qui refuse de regarder en face tous les démons qui l’animent secrètement.

Journaliste, Mencken le fut passionnément[1]. Dès son plus jeune âge, il fut associé à des journaux principalement de sa ville natale – Baltimore – qu’il ne quitta jamais. Un événement survenu au tout début de sa carrière illustre sa détermination et son courage. Le 7 février 1904 éclata un incendie qui allait dévaster la ville de Baltimore, y compris l’édifice qui abritait le Baltimore Herald, journal où Mencken était, à l’âge de 24 ans, un jeune rédacteur affecté à la vie municipale. La journée même de l’incendie, Mencken et son équipe réussirent à faire paraître le journal du soir et à informer les lecteurs de tous les détails de l’incendie qui faisait alors rage autour de l’édifice même du journal. Quand cet édifice fut touché dans la soirée, la vaillante équipe dirigée par Mencken se transporta à Washington et dès le lendemain matin une autre édition du journal couvrant tous les événements de la veille sortit des presses et fut distribuée à Baltimore quelques heures plus tard. Il en fut ainsi les jours suivants. Pour réussir cet exploit, Mencken ne dormit pas pendant trois jours de suite !

Cette grande puissance de travail et de concentration est l’un des traits constants de la carrière de Mencken. Elle l’a aidé à satisfaire sa curiosité insatiable. Un bref coup d’œil jeté sur sa feuille de route nous permet d’en embrasser l’étendue. Tout en continuant sa carrière de journaliste à divers titres (reporter, chroniqueur, rédacteur), Mencken fut le maître d’œuvre de deux des revues littéraires et d’intérêt général les plus remarquables de l’époque : The Smart Set (1914-1923) et The American Mercury (1924-1933). Ces deux revues furent déterminantes dans l’histoire de la littérature américaine. Plusieurs des auteurs américains d’importance – Eugene O’Neil, F. Scott Fitzgerald, W.E.B. Dubois, Sinclair Lewis, et plusieurs autres encore – y firent leurs premières armes ou bien y firent paraître régulièrement des textes. Mencken lui-même régala ses lecteurs avec des essais sur des figures littéraires aussi diverses qu’Henry James, Joseph Conrad, Ambroise Bierce, Theodor Dreiser ainsi qu’avec un nombre incalculable d’essais satiriques sur les sujets les plus variés : les hommes politiques, la démocratie américaine, l’art oratoire, le crime, le célibat, la théosophie, et j’en passe et des meilleurs.

Cette prolixité intellectuelle est l’un des charmes de Mencken. Il touche à tout sans jamais ennuyer son lecteur. Il possède l’art consommé de traiter un sujet en quelques pages et de faire mouche à tout coup. Dès la première ligne de ses essais, Mencken nous entraîne dans le mouvement vif et sautillant de sa prose. On ne peut résister à son charme, même lorsque sa prose toujours combative heurte certaines de nos convictions intimes. Notre irritation ou agacement est bien vite compensé par un trait d’esprit ou un sarcasme bien tourné qui nous arrache un rire franc et sonore. Je connais peu d’auteurs qui puissent ainsi avec une telle régularité déclencher un fou rire chez leur lecteur. On rit avec Mencken de la bêtise humaine, dont le pouvoir d’invention n’a pas, semble-t-il, de limites. Quand il veut en dénoncer les méfaits, il ne ménage aucun effort et il utilise toutes les armes de son vaste arsenal. Ce style impétueux a bien sûr ses défauts. On trouve chez lui beaucoup d’exagérations, de simplifications outrancières, d’hyperboles, de paradoxes parfois forcés, mais sa prose toujours limpide et vivante nous contraint à l’indulgence à son égard. Comme Voltaire, il a toujours les rieurs de son côté, et qui aime passer pour un rabat-joie ?

Les essais de Mencken ont un pouvoir libérateur. On sort chaque fois de la lecture de Mencken ragaillardi, rajeuni, et plus vivant. Son irrévérence a une fonction thérapeutique. Elle vise à nous guérir de l’esprit de sérieux. De quel esprit de sérieux s’agit-il ? De l’esprit de sérieux proprement américain qui a envahi sous des formes diverses le monde contemporain. Ce dernier a à voir avec la présence constante de l’esprit puritain qui survit même lorsque la conviction religieuse qui le nourrissait s’est estompée. L’un des ennemis principaux de Mencken fut donc ce puritanisme et la propension tout américaine à vouloir sauver le monde de la déchéance morale : « Nous sommes en fait une nation d’évangélistes : un Américain sur trois se consacre à l’amélioration et au redressement de ses concitoyens, le plus souvent au moyen de la force ; l’illusion messianique est notre maladie nationale[2]. » Mencken voyait cette propension messianique partout à l’œuvre dans la société américaine et il considérait de son devoir de la dénoncer partout où il la trouvait.

L’attitude de Mencken face à la Prohibition (1920-1933) fut à ce titre exemplaire de cette croisade contre toutes les croisades qu’il a menées durant sa vie entière. Pour Mencken, la Prohibition concentrait en elle toute la menace pour la liberté individuelle et pour la civilisation que représentait l’esprit puritain aux États-Unis. Il l’a donc combattue férocement par l’écrit et il prit des mesures personnelles pour en atténuer les effets dans sa propre vie. Il se fit ainsi construire dans le sous-sol de sa maison, une voûte dans laquelle il entreposa une importante quantité de bouteilles de whiskey, de vin, et de bière, qui devaient lui permettre de traverser les années de sécheresse sans être trop incommodé personnellement. Il fit pendre à la porte de la voûte un écriteau où l’on pouvait lire l’avertissement suivant :

Cette voûte est protégée par un mécanisme relâchant du gaz moutarde sous deux cents livres de pression.

Entrez-y à vos risques et périls !

Cette pratique de dénonciation de l’esprit de sérieux n’est toutefois pas sans danger. Elle peut devenir par trop prévisible et agacer le lecteur par son caractère convenu et répétitif. Quand elle devient une pose ou un tic, l’irrévérence produit une vision appauvrie de la réalité. Les écrivains satiriques qui, comme Mencken, déchirent le voile jeté pudiquement sur la réalité par les conventions, les préjugés et les lieux communs, nous font voir le réel sous une lumière crue et nous aide à guérir notre regard de certaines illusions. Ne sont-ils pas toutefois victimes à leur tour d’une autre illusion, celle de croire que la vie humaine pourrait se passer d’illusions et qu’une société saurait subsister sans demi-vérités et sans faux-fuyants ? Une forme d’esprit de sérieux encore plus profond n’habite-il pas l’écrivain qui veut à tout prix révéler toute la vanité et le ridicule de l’homme ? À trop vouloir dire toute la vérité sur la condition humaine ne manque-t-on pas sa vérité plus profonde qui demeure et doit aussi peut-être demeurer à jamais soustraite à notre regard inquisiteur ?

Mencken ne l’entendait pas ainsi. Selon son credo fondamental, toute vérité était bonne à dire. Les maîtres de sa jeunesse étaient ces penseurs et écrivains qui avaient mené un combat héroïque pour la vérité contre les autorités en place et contre la stupidité des préjugés du plus grand nombre. Dans son panthéon personnel, figuraient C. Darwin, T. H. Huxley, G. B. Shaw, H. Ibsen et à la place d’honneur, F. Nietzsche. Mencken a lu et pratiqué ses auteurs dès son plus jeune âge. Il a même consacré, tout jeune encore, un ouvrage à Shaw et un autre à Nietzsche : George Bernard Shaw (1905) et The Philosophy of Friedrich Nietzsche (1907). Ce dernier ouvrage, l’une des premières synthèses parues en langue anglaise de la pensée de Nietzsche, contribua grandement à la popularisation de certains thèmes de cette pensée. Ce travail précoce sur Nietzsche permit à Mencken d’imprimer une forme plus définie aux intuitions qui avaient jusque-là guidé sa pensée. L’une d’entre elles est la stricte division de l’humanité entre deux classes d’hommes : les individus forts et courageux qui n’ont pas peur d’affronter la dureté d’un monde sans dieux ni consolations et la masse des individus faibles qui est toujours prête à s’abuser elle-même, incapable qu’elle est de vivre sans illusion et sans mensonge. Mencken a même forgé un mot nouveau pour qualifier cette seconde part de l’humanité : la booboisie, c’est-à-dire la classe des philistins, des idiots et des gens vulgaires. Le lexique de Mencken est très riche lorsqu’il s’agit de décrire toute la palette de la stupidité humaine.

Devant l’idiotie de la booboisie, le seul recours de l’individu fort et créatif est de passer à l’attaque. C’est pourquoi l’iconoclaste – l’esprit libre appelé de ses vœux par Nietzsche – aura pour mission « d’attaquer l’erreur chaque fois qu’il la voit et de proclamer la vérité à chaque fois qu’il la trouve. C’est uniquement au moyen d’un tel iconoclasme et prosélytisme que l’humanité peut être aidée[3]. » On peut se demander d’ailleurs comment une humanité aussi incurablement stupide peut être aidée par la proclamation de la vérité. Cette veine nietzschéenne chez Mencken n’avait rien pour le disposer favorablement à la démocratie américaine. Il fut d’ailleurs un critique féroce de cette démocratie, comme en témoigne son ouvrage intitulé Notes On Democracy (1926)[4]. Cette critique sans compromis du régime démocratique américain ne conduit pourtant pas Mencken vers une quelconque forme d’autoritarisme ou d’étatisme. Tout au contraire, il se manifeste comme un farouche défenseur des droits de l’individu contre l’État. À cet égard, il rejoint une puissante tradition américaine qui remonte au moins à Emerson et à Thoreau. Selon cette tradition, le meilleur dans l’expérience américaine est précisément l’affirmation de l’individu libre et indépendant et par extension de ses droits. Il n’est dès lors pas surprenant de trouver sous sa plume la profession de foi suivante : « Ma théorie littéraire, comme ma politique, s’appuie principalement sur une idée, à savoir l’idée de liberté. Je suis, par conviction, un libertarien de la variété la plus extrême, et je ne peux imaginer aucun droit humain qui est à moitié aussi précieux que le simple droit de poursuivre la vérité en toute liberté et de l’exprimer quand on l’a trouvée[5]. » Par cette défense sans compromis de la liberté, Mencken nourrissait une affinité plus grande avec l’esprit américain qu’il aimait peut-être le penser lui-même. L’Amérique de la première moitié du xxe siècle demeurait, malgré ses défauts et limites, une terre de liberté de parole et de pensée.

Le rapport à la démocratie américaine n’est pas le seul et le plus troublant des paradoxes de Mencken. Il demeura toute sa vie un défenseur d’une forme assez crue de darwinisme social, celle qu’il a trouvé formulée chez Huxley et Spencer ou bien chez leurs nombreux disciples américains d’avant la Première Guerre mondiale. Ce darwinisme social a aussi une composante raciste qui n’a pas épargné Mencken. Encore là, il n’est pas le seul de son époque à embrasser cette conception. Il aura ainsi tendance à interpréter la division nietzschéenne entre « castes supérieures » et « castes inférieures » en termes de races : « Les castes ne sont pas faites par l’homme, mais par la nature. » Une telle conception conduit Mencken à exprimer un jugement franchement raciste en 1910 dans son ouvrage de polémique Men Versus the Man : « Le Noir éduqué est aujourd’hui un échec, non parce qu’il rencontre des difficultés insurmontables dans la vie, mais parce qu’il est un Noir[6]. » On pourrait trouver chez Mencken plusieurs citations choquantes du même acabit qui témoignent de son racisme pernicieux[7].

Sans vouloir excuser ce qui est inexcusable, remarquons toutefois que Mencken a fort heureusement fait preuve dans sa vie d’une conception moins étroite du rapport entre les « races ». Dans les années 1920, il a consacré de nombreux articles à la question noire aux États-Unis et il a été l’un des premiers à attirer l’attention des lecteurs sur les écrivains afro-américains qu’il faisait régulièrement paraître dans les pages de The American Mercury. Le lynchage horrible d’un Noir survenu dans la petite ville de Salisbury (Maryland) en décembre 1931 révèle de manière plus saisissante encore le paradoxe au cœur de l’attitude de Mencken à l’égard de la question raciale. Mencken s’engagea alors corps et âme comme journaliste pour que les responsables du lynchage soient punis par loi. Cette prise de position suscita une réaction violente d’une partie de l’opinion publique blanche plus ou moins acquise aux idées du Ku Klux Klan. Suite au lynchage de Salisbury, Mencken se joignit à un mouvement national faisant pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il adopte une loi anti-lynchage. Pour la petite histoire, il est bon de rappeler que le président Roosevelt, pour ne pas indisposer les leaders démocrates du sud des États-Unis, ne fit rien pour que cette loi soit adoptée. Les paradoxes de Mencken ne sont donc pas seulement les siens, mais aussi ceux de toute une époque de l’histoire américaine.

La pensée de Mencken ne fait heureusement pas véritablement système. Il semble d’une nature trop généreuse et exubérante pour être arrêté par ses propres principes. Il les défend certes vivement, parfois avec une rare férocité verbale, mais son esprit est assez mobile et souple pour donner libre cours à une réflexion libérée de tout dogmatisme, même de son propre dogmatisme. En tout cas, la lecture de Mencken à une époque qui comme la nôtre est si pieuse sans le savoir vraiment fait l’effet d’une thérapie de choc libérant le regard tout en dilatant la rate. Nul besoin d’ailleurs pour ressentir tous les bienfaits de cette cure d’épouser toutes les opinions du thérapeute qui nous l’offre si généreusement dans des écrits toujours si plaisants et amusants à lire.

Daniel Tanguay

 

NOTES

[1] J’ai puisé tous les détails biographiques concernant Mencken dans l’excellente biographie écrite par Marion Elisabeth Rogers : Mencken. The American Iconoclast. The Life and Times of the Bad Boy of Baltimore, Oxford, Oxford University Press, 2005. Toutes les traductions des extraits de Mencken cités ici sont de moi.

[2] Cité par Marion Elisabeth Rogers, Mencken. The American Iconoclast, op. cit., p. 197.

[3] Henry-Louis Mencken, The Philosophy of Nietzsche, Port Washington, Kennikat Press, 1967 [1908], p. 201.

[4] Le lecteur intéressé par la question plus générale des rapports de Mencken aux États-Unis pourra lire le recueil d’essais de l’auteur sur le sujet, rassemblés par S. T. Joshi sous le titre Mencken’s America (Athens, Ohio University Press, 2004).

[5] Cité par Marion Elisabeth Rodgers, Mencken. The American Iconoclast, op. cit., p. 105-106.

[6] Robert Rives La Monte et Henry Louis Mencken, Men Versus the Man: A Correspondence Between Robert Rives La Monte, Socialist, and H. L. Mencken, Individualist, New York, Holt, 1910, p. 115-116.

[7] Mencken peut difficilement échapper à l’accusation d’antisémitisme qui lui a été souvent faite, même si la question s’avère plus compliquée chez lui qu’il n’y paraît de prime abord. Pour un traitement modéré et bien informé de cette question, voir Marion Elisabeth Rogers, Mencken. The American Iconoclast, op. cit., pp. 353-356, pp. 456-460, p. 507.



 


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