Augmenter le texte Diminuer le texte

Jean Le Moyne, hier et aujourd’hui

Un texte de Gilles Marcotte
Thèmes : Histoire, Livres, Revue d'idées
Numéro : vol. 11 no. 1 Automne 2008 - Hiver 2009

Il n’a publié, de son vivant, qu’un seul livre, Convergences[1], constitué de textes écrits de 1941 à 1961. Cela commence par un « Dialogue avec mon père », où un jeune homme « de dix-huit ans, de vingt ans, s’entretient avec son père du concile de Chalcédoine et du Brigandage d’Éphèse ». Ce sont là des événements avec lesquels la presque totalité de ses lecteurs ne sont guère familiers, c’est le moins que l’on puisse dire. Il sera aussi question, dans ce dialogue, d’un certain Jean Cassien, de l’enseignement de Gamaliel, du chêne de Membré, et j’arrête ici la liste des noms propres qui apparaissent dès la première page, et qui ont sans doute plongé un grand nombre de lecteurs, fussent-ils porteurs de soutanes, dans une profonde perplexité. Nous sommes en 1961.

Un deuxième livre de Jean Le Moyne, Une parole véhémente[2], paraîtra en 1998, donc une quarantaine d’années plus tard, après la mort de l’auteur (1996), composé de textes d’amis, de souvenirs – notamment ceux, particulièrement émouvants, d’Anne Hébert et de Monique Bosco –, de textes déjà parus ici et là et de réflexions inédites de l’écrivain. On y lit le récit d’une aventure particulièrement étonnante. Jean Le Moyne, passionné de locomotives depuis son enfance, a obtenu des autorités ferroviaires l’autorisation de faire le voyage de Montréal à Lévis et vice-versa dans la locomotive de tête, en compagnie de ceux qui la conduisent. En fait, il y en aura deux. La première sera une locomotive à vapeur, au bord de la retraite ; le retour s’effectuera sur une diesel-électrique. Cela s’intitule « un adieu et une révélation ». L’adieu à la vapeur, qui enchante Jean Le Moyne depuis son enfance ; et la révélation – mélange d’ascèse et d’acceptation – des pouvoirs abstraits de l’électricité, un adieu (sans doute incomplet) aux rêves de l’enfance, où la passion de la vapeur s’associe à celle de l’orgue.

On aura sans doute remarqué que dans ces deux textes Jean Le Moyne ne se soucie guère d’expliquer aux ignorants que nous sommes ce qui s’est passé à Chalcédoine et à Éphèse il y a très longtemps, non plus que le fonctionnement des diverses locomotives qui ont fait son bonheur. Il va son chemin avec un bonheur communicatif, et tant mieux ou tant pis si nous y participons peu ou prou.

Ces deux textes paraissent également, au départ, n’avoir pas grand-chose en commun, si l’on excepte la prose même de Jean Le Moyne, riche, pleine d’images étonnantes, une des plus belles, des plus fortes, qui se soient écrites au Canada français (permettez que j’utilise cette expression, l’écrivain n’aurait pas voulu de la québécoise, trop restrictive à son goût). Ils nous disent quelque chose d’essentiel sur l’auteur : la coexistence sans résidu entre ce qu’il appelait « la considération théologale », les aventures de la foi, et, d’autre part, la « mécanologie », c’est-à-dire la science des machines, qu’il avait étudiée dans l’œuvre d’Henri Simondon. Le contraire d’une telle coexistence, qui fait peut-être l’essentiel de son œuvre, s’appelle le « dualisme », et c’est l’hérésie, particulièrement florissante au Canada français, qu’il a passé sa vie à combattre, une hérésie qui impose « une impossible pureté » et réussit « à tout empêcher en enfermant tout dans un faux péché, au profit d’une fallacieuse réalité spirituelle ».

La foi, donc. Il ne cesse d’en parler dans ses essais ou ses conférences, quel que soit l’auditoire – il osera donner pour titre à une conférence destinée à des journalistes, « Le journaliste et l’intérieure occupation », qui fleure bon les traités de spiritualité d’autrefois. Mais le discours croyant s’accompagne toujours chez lui d’une critique violente des façons qu’il se donne au Canada français. Quelques phrases, à la fin du texte intitulé « L’atmosphère religieuse au Canada français », sonnent comme des coups de fouet : « Il y a certes chez nous des points d’équilibre : à quatre pattes. » « Ils regardent Sodome et Gomorrhe et sont pétrifiés. Le sel de la terre sert à faire des statues. » « Sacré-Cœur. L’humanité divine au siège de l’angine. » Ajoutons que celui qui fait ainsi le procès de la catholicité canadienne-française, de sa condamnation aveugle de la chair et de la joie d’être au monde, est également un des premiers fondateurs du Mouvement laïque de langue française, un partisan du sionisme, enfin celui qui, dans plusieurs textes de Convergences, exige qu’on accorde les pleins droits à la femme dans l’Église. Cette exigence n’était guère à la mode dans les premiers débats de la Révolution tranquille. « L’avenir, écrit-il en conclusion de son essai sur « La femme et son avenir ecclésial», verra peut-être des Mères des conciles siégeant à côté des Pères des conciles. Que serait-ce alors, sinon une pentecôte ? » Ailleurs, sans ambages : « Avec le féminisme, une autre ère de l’humanité s’est ouverte. » Ces deux déclarations s’écrivaient en 1961. L’année précédente, le Frère Untel avait publié ses Insolences ; et depuis plusieurs années déjà, la revue Cité libre s’employait à saper les mauvaises habitudes du cléricalisme québécois, et d’ailleurs recevrait favorablement – sous la plume de Gérard Pelletier – les Convergences de Jean Le Moyne. Mais personne avant lui ou après lui ne dénoncera avec plus de violence et de lucidité les mauvaises habitudes de la pensée canadienne-française.

Le plus étonnant, c’est que les scandales de cet écrivain peu commode – je l’entends comme un hommage, dans ce pays de revendications si aimablement mesurées – n’aient pas provoqué plus de remous, de protestations, de polémiques, de condamnations. Les prix n’ont pas manqué à Convergences : celui du Grand Jury des lettres de Montréal, ceux du Gouverneur général et le David, plus tard le Prix France-Canada (qu’il partage avec le peu clérical Jacques Godbout), enfin le Prix Molson du Conseil des arts du Canada. Je n’ai souvenir – mais il est possible que ma mémoire soit en défaut – d’aucune critique fortement négative. Il est vrai qu’au début des années 1960, l’Église, l’officielle ou l’autre, ne condamnait pas avec la même virulence que dans les premières décennies de l’après-guerre. Mais, tout de même, Cité libre avait échappé de justesse à la condamnation ecclésiastique. Est-ce grâce à la « considération théologale » fortement affirmée que les Convergences ont échappé aux semonces de la hiérarchie ?

Plus étonnante encore fut la faible réprobation des milieux nationalistes, de plus en plus militants à l’abordage de la Révolution tranquille. Pourtant, les charges menées par Jean Le Moyne sur ce terrain étaient aussi radicalement hérétiques que celles des bordées qu’il lançait, dans des chapitres voisins, contre l’atmosphère délétère du catholicisme québécois. Sur le nationalisme, vache sacrée de ces années-là et de celles qui suivront, il a écrit les textes les plus cassants qu’on ait publiés au Québec. Il y en a plusieurs, dans Convergences et dans les textes posthumes réunis dans Une parole véhémente. Je retiens ces phrases qui ouvrent sa grande étude sur « La femme dans la civilisation canadienne-française » : « Soit neuf et justifié, soit rétrograde et néfaste, l’esprit nationaliste est toujours une manifestation de primitivité. Immédiat, irrationnel et passionné, il est avant tout un témoin des moyennes inférieures de la collectivité, je veux dire de ces zones instinctives qu’un peuple n’a pas encore assumées en conscience ou dont, par suite de crises survenues au cours de son évolution, il a perdu possession. »

Ce diagnostic est, venant de Jean Le Moyne, d’une généralité et d’une modération exceptionnelles. Ailleurs, il ira plus loin – particulièrement lorsqu’il parlera de littérature. « Il m’est extrêmement désagréable de déclarer que dans le monde de la littérature canadienne-française, ma familiarité séjourne plus qu’un peu par devoir et métier ; qu’elle n’y trouve pas beaucoup de quoi se nourrir et qu’elle y mange ordinairement très mal. Je dois ajouter qu’elle pourrait s’absenter complètement de ce monde-là sans se sentir privée d’aucun aliment nécessaire. » Atténuons un peu. Au début de sa carrière journalistique, au journal Le Canada, durant les années 1940, Jean Le Moyne a commenté avec une rare intelligence la production littéraire canadienne-française. Et plusieurs de ses articles méritent d’être relus. Mais le Jean Le Moyne des années 1940, ou même du milieu des années 1950, dont les textes ont été reproduits dans Une parole véhémente, n’est pas tout à fait celui qui écrit le texte célèbre, douloureux, d’une rare violence, qu’il consacrera à l’œuvre de Saint-Denys-Garneau en 1960. Il écrit, dans le premier : « Je ne doute point que Regards et jeux place de Saint-Denys-Garneau aux premiers rangs des poètes français. […] Les lettres françaises offrent bien peu d’exemples d’une conscience égale à celle de Garneau et encore moins celles du Canada français, pays d’élection des gens peu regardants. » Le grand texte de 1950, « Saint-Denys-Garneau, témoin de son temps », qui commence par les phrases fameuses, est d’une autre encre : « Je ne peux pas parler de Saint-Denys-Garneau sans colère. Sa mort a été un assassinat longuement préparé, parce que nous ne saurions faire l’honneur de la conscience à ceux qui l’ont empêché de vivre. » Entre ces deux textes, il y a eu la lecture et la publication par Jean Le Moyne et Robert Élie des Poésies complètes (1949) et du Journal (1954). Et, surtout, l’expérience de la psychanalyse. J’ose penser que, malgré des différences flagrantes, les deux textes de Jean Le Moyne sur son ami méritent d’être lus, médités ensemble, que le deuxième n’abolit pas le premier.

Nous voici maintenant arrivés au chapitre complexe de la considération littéraire chez Le Moyne. Au lecteur, à l’écrivain. Il était un grand lecteur, un des plus constants et des plus profonds que j’aie connus. Proust, Rabelais, et les Pickwick Papers de Dickens (je me rappelle tout à coup le grand Fernando Pessoa se disant tristement, après sa lecture des Papers, qu’il ne connaîtrait plus jamais le plaisir de les lire pour la première fois !), il s’y plongeait chaque année, il en connaissait de grands passages par cœur. Henry James aussi, beaucoup d’autres Anglais. Je ne cite que quelques noms, je ne fais pas l’inventaire. Il lisait aussi parfois quelques écrivains canadiens, mais c’était par devoir ou par amitié plus que par plaisir. Essentiellement, il se nourrissait ailleurs, dans des œuvres de fortes dimensions, où le rire se mêlait volontiers à la profondeur de la pensée. « J’envisage la très générale formation humaine, disait-il, plutôt que la particulière formation littéraire. » Il avait tout de même besoin de la deuxième pour nourrir la première, quoi qu’il en disait parfois. « Je me sens très à l’aise, écrivait-il encore, pour dire que je dois autant aux fourmis qu’à Homère, aux poissons qu’à Cervantès, à la basse-cour qu’à l’École. » Mais ce ne sont ni les fourmis, ni les poissons, ni la basse-cour qui ont fait de lui l’écrivain magnifique, peut-être le plus grand prosateur, le plus original, le plus inventif qui soit né au Québec et dans quelques autres provinces. Je ne rentre jamais dans un de ses livres sans ressentir l’étonnement qui m’avait saisi au premier contact, de cette alliance inédite de la familiarité et de la grandeur qui est la marque propre de son écriture. Je le retrouve également, cet étonnement, lorsque je lis ses textes sur la musique, voire ses considérations mécanologiques, aussi profondément empreintes de poésie – une poésie de prose, osé-je dire – que ses chroniques musicales[3]. Glenn Gould a fait de Jean Le Moyne un « théologien », et il y a du vrai dans cette définition. Mais je ne connais pas d’autre théologien qui entretienne avec le langage des relations aussi profondément jubilatoires, même lorsqu’il traite les sujets les plus ardus. Par exemple, la philosophie des machines, à laquelle j’ai fait allusion plus haut, qui l’a beaucoup occupé durant les dernières années de son existence, à la fois comme source de réflexion et source de plaisir. Les trains lui inspiraient des élans poétiques dont j’ai été le témoin privilégié lorsque nous fîmes ensemble le voyage de Paris à Cerisy-la-Salle, pour participer à un colloque sur le Québec. Il ne tenait pas en place. C’était en 1968, et le plaisir du train l’emportait sans coup férir sur les mouvements divers de la grande révolte étudiante !

Une grande partie, une partie essentielle de l’œuvre de Jean Le Moyne, nous demeure interdite : une correspondance extrêmement riche, où les considérations originales sur les sujets les plus divers, les manifestations d’amitié se mêlent à des explosions de langage époustouflantes. J’insiste : cette correspondance mérite vraiment de faire partie de son œuvre – comme celle de Flaubert, par exemple, fait partie de la sienne. On a beaucoup parlé des idées de Jean Le Moyne, notamment de sa critique du catholicisme et du nationalisme québécois. Le temps est venu de le lire vraiment, c’est-à-dire de se perdre dans cette forêt de langage où nous attendent les plus savoureuses découvertes.

 

Extrait

 

«J’envisage la très générale formation humaine plutôt que la particulière formation littéraire. D’abord parce que je suis trop peu écrivain, ensuite parce que la littérature pure, abstraite de tout contexte religieux, métaphysique, scientifique ou social n’a aucun sens pour moi, enfin parce que je ne sépare absolument pas entre elles les sources, les pédagogies et les influences culturelles et naturelles. Certes, j’établis une hiérarchie par rapport à la souveraineté de l’intelligence en exercice spécifique, mais cette hiérarchie est vivante et je la considère comme un organisme de conscience.

Si on n’oublie pas que les ordres ne sont pas confondus, je me sens très à l’aise pour dire que je dois autant aux fourmis qu’à Homère, aux poissons qu’à Cervantès, à la basse-cour qu’à l’École.»



Jean Le Moyne, « Éléments et influences » (1960), Convergences, Montréal, Fides, coll. « Le Nénuphar », 1992 [Hurtubise HMH, 1962], p. 13.



Gilles Marcotte*

 

NOTES

* Gilles Marcotte a été journaliste au Devoir et à La Presse, a travaillé à la Société Radio-Canada et à l'Office national du film. Sa carrière universitaire – à l'Université de Montréal – a commencé en 1940. Il a publié plusieurs ouvrages de critique littéraire et de fiction.

[1] Jean Le Moyne, Convergences, collection du Nénuphar, Montréal, Fides, 1992 (HMH, 1961). Présentation de Maurice Lemire. Toutes les citations du présent texte sont extraites de ce livre.

[2] Jean Le Moyne, Une parole véhémente, textes réunis et présentés par Roger Rolland, avec la collaboration de Gilles Marcotte, Montréal, Fides, 1998. Témoignages d’Anne Hébert, Paul Beaulieu, Gérard Pelletier, Roméo Leblanc, Monique Bosco, Patrick McDonald, Mario Pelletier, Jean-Marie-Roger Tillard, o.p., André Burelle, Naïm Kattan, John Hart, Gilles Marcotte, François-Marc Gagnon.

[3] Cf. J. Le Moyne, « Rêveries machiniques », Écrits du Canada français, vol. 41, 1978, p. 79-88.

 


Téléchargement PDF

Retour en haut

LISTE D'ENVOI

En kiosque

19-2
Printemps-été 2017

Trouver UN TEXTE

» Par auteur
» Par thème
» Par numéro
» Par dossier
Favoris et partager