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La Chine d’aujourd’hui à l’ombre de Mao

Un texte de Gervais Lavoie
Thèmes : Altermondialisme, Politique, Revue d'idées, Société
Numéro : vol. 11 no. 1 Automne 2008 - Hiver 2009

Chacun s’entend pour dire que le pays qui a connu le plus grand changement matériel depuis ces trente dernières années est sans contredit la Chine, la Chine communiste, la Chine de Mao. Cette Chine d’antan, ignorée ou même insoupçonnée de tous est devenue le sujet à la mode sur toutes les langues et sous toutes les plumes. On la scrute sur le plan économique, lui trouve des ambitions hégémoniques, lui accorde le statut de grande puissance et se lance à son aide dès que sa terre tremble. Mao lui-même est devenu l’objet d’une nouvelle culture pop. Les athlètes se le font tatouer sur le corps, on le retrouve au dos des t-shirts et on réimprime son petit livre rouge pour les touristes. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a à peine quelques générations, on disait plutôt « la pauvre Chine », pour ne pas dire « la Chine pauvre », pour désigner ce pays étrange embarqué dans la folle aventure du communisme.

En 1976, la Chine n’était rien d’autre qu’un immense plateau habité par des paysans en haillons, aux joues creuses et dont le regard sentait la famine. Dans la majorité des villages ont y transportait l’eau à charge d’épaule. Les plus chanceux jouissaient de l’éclairage d’une faible ampoule dans une ou deux pièces, tandis que les autres vivaient au rythme du soleil. Mao et ses acolytes blâmaient les calamités naturelles… mais on a su plus tard que ceux-ci vendaient la majorité des récoltes à l’urss en échange d’armes et de savoir militaire.

À Beijing, les conditions de vie n’étaient guère mieux. On vivait à trois et même quatre générations dans trente mètres carrés. Les corridors des immeubles en brique rouge, construits à la hâte, étaient réaménagés pour en faire de multiples cuisines individuelles séparées entre elles par des tuiles, des briques voire même par des entassés de cartons. On y cuisait au charbon, si bien qu’au repas du soir, les corridors se transformaient vite en un couloir de fumée âcre et noire, mêlé d’odeurs de fritures, de gingembre et d’ail. Le soir, on tirait le rideau pour que grand-mère puisse dormir en paix dans son coin, pendant que les adultes tuaient le temps à lire et relire les quelques livres clandestins aux pages jaunies par le temps.

Toujours sous haute surveillance, la gare de Beijing était vide, mais celles des villes plus éloignées du pouvoir accueillaient les millions d’immigrants illégaux à la recherche d’une pitance. Enfants en fugue, vieillards estropiés et ‘coolies’ (kuli[1]) s’y retrouvaient entremêlés. Les uns ne pouvaient faire mieux que de mendier, les autres se nourrissaient des restes des quelques restaurants avoisinants, tandis que ceux qui en avaient la force attendaient le prochain déchargement d’un train de passage. Dans toutes les villes, les plus chanceux, pour la plupart des fonctionnaires, se déplaçaient à vélo, les autres s’entassaient comme du bétail dans les quelques autobus existants, tandis que la majorité restait cantonnée derrière les quatre murs de leur unité de travail. Dans les rues bordées d’arbre, l’attelage composé d’un âne et d’un mulet était le véhicule à la mode. La vitesse comptait peu, surtout quand il s’agissait de transporter les détritus humains servant… d’engrais ! L’époque organique battait son plein.

 

Trente-deux ans plus tard, le mausolée de Mao a disparu derrière le temple des Olympiques. On installe en vitesse les dernières fenêtres de la méga tour du Centre de Commerce international, entourée de milliers d’immeubles qui semblent avoir poussé comme des champignons.

L’économie bat son plein avec près de dix pour cent d’augmentation du produit national brut pendant dix années consécutives. Du jamais vu dans l’histoire moderne. Les villes étouffent sous la pollution des voitures et des usines en tout genre, crachant le co2 sans interruption. Qu’à cela ne tienne, la nouvelle classe moyenne se paye un week-end de plein air en banlieue dans sa nouvelle bmw. Elle envoie ses enfants dans des écoles où on leur apprend l’anglais dès le bas âge. Elle envisage l’achat d’un plus grand appartement ou d’une résidence secondaire en campagne. S’il fait trop chaud, elle se paye quelques semaines de vacances où le climat est plus tempéré. S’il fait trop froid, elle se retrouve en Thaïlande, au Vietnam ou en Indonésie, où les forfaits bon marché dans des hôtels quatre étoiles abondent. Sous elle, une armée d’immigrants urbains transpire pour le salut de ses descendants. Affairés à la construction de routes et d’immeubles en tout genre, à l’emploi des entreprises de services et des nouveaux riches, ces domestiques accumulent le temps supplémentaire dans l’espoir d’assurer l’instruction de leurs enfants, une instruction qui à son tour en fera des consommateurs de bmw.

À cela s’ajoutent aussi les fléaux sans lesquels une société ne serait pas moderne. Comme partout ailleurs, la prostitution s’affiche au grand jour, si bien que le gouvernement chinois a cru bon la réglementer. Jeunes et moins jeunes sont les clients réguliers de réseaux de drogue bien structurés. Comme ailleurs les suicides d’adolescents restent inexpliqués. Certains nous disent que c’est le prix à payer pour le développement, comme la pollution et le gaspillage d’énergie. Matériellement parlant, la Chine a donc acquis tous les traits d’une société moderne.

Que s’est-il donc passé depuis ces trente dernières années ? Comment en est-on arrivés là ? Comment la Chine de Mao a telle pu devenir, en si peu de temps, le reflet presque exact de nos sociétés de consommation ? N’est-il pas surprenant que cette nouvelle société chinoise ressemble de si près à nos démocraties ? Après tout, n’avons-nous pas affaire à une société totalitaire ou tout est imposé par le haut, par un seul parti, et où le peuple ne décide de rien ? Doit-on voir dans ces changements les premiers signes d’une Chine qui se dirige vers une société démocratique, pour le meilleur et pour le pire ? À force de boire du coca-cola, les Chinois finiront-ils par exiger plus de libertés individuelles ?

 

DAZHAI ET DAQING

 

À vrai dire, les similitudes sont trompeuses et cachent une réalité troublante, celle d’une nation profondément stigmatisée par l’expérience maoïste. La Chine est une société qui a perdu ses repères, sa tradition et ses valeurs, et dont le tissu social a été pour l’essentiel détruit. Derrière l’indéniable réussite économique se cache un traumatisme qui rend presque impensable un passage à ce qu’il est convenu d’appeler la démocratie.

Pour comprendre comment la Chine a perdu ses repères et s’est lancée tête baissée dans la société de consommation, il importe de rappeler à la mémoire du lecteur comment Mao a entrepris de réformer la Chine dans les années 1964 et 1975.

Tout un chacun se souviendra des multiples affiches de la propagande chinoise des années 1960. Ces affiches sont d’ailleurs revenues à la mode : on les retrouve maintenant dans les cafés branchés partout en Chine. Ces affiches représentaient des clichés idéalistes donnant l’impression que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes de la Chine communiste. Il y en avait pour tous les goûts, de la force militaire du pays en passant par l’unité du pays au-delà de ses multiples minorités, de la force spirituelle du pays avec un Mao flottant dans les nuages, jusqu’à l’idéal romantique de l’artiste paysan. À cette époque, la propagande chinoise reposait principalement sur deux images, tirées de deux mouvements : celui de Dazhai dans l’agriculture et celui de Daqing dans l’industrie.

Dazhai était représenté par une affiche où l’on voyait un paysan en gros plan, une serviette nouée en quatre points sur la tête et une pipe en main, dirigeant un groupe de joyeux paysans, jeunes aux joues pleines et roses, avec en arrière-plan, une culture agricole en paliers. Dazhai, autrefois un village de montagne d’une pauvreté extrême était maintenant devenu un village prospère ou tout le monde y vivait heureux, grâce à la culture en paliers. Le chef du village, représenté en gros plan, était devenu un héros national. Il avait été personnellement reçu par Mao qui le félicitait d’avoir eu le courage et la force de défier la nature et la science en innovant pour le bien des autres.

Daqing était représenté par ce que nous pourrions appeler « l’homme de fer ». L’image représentait un travailleur en gros plan, bien musclé et équarri, brandissant son bras de fer vers le soleil rouge, portant un casque de fer et dirigeant un groupe de travailleurs. L’image devait exprimer la force et la volonté de la nation communiste, avec en arrière-plan les puits pétroliers de Daqing en guise de symbole de réussite industrielle. Dans ce cas, c’est plutôt le groupe, ou pour employer les termes de l’époque, « l’unité de production », qui était mis de l’avant par l’intermédiaire de cette image d’un groupe d’hommes et de quelques femmes qui, à force de persévérance et d’endurance contre les froideurs du nord-est de la Chine, avait découvert le pétrole dont le pays était si assoiffé. Ce que l’on ne disait pas c’est que les produits de Dazhai servaient à nourrir l’urss et le pétrole de Daqing les ambitions militaires de Mao, mais là n’est pas notre propos. Le texte de l’un et l’autre disait : « Que l’agriculture prenne exemple sur Dazhai » et « Que l’industrie prenne exemple sur Daqing ».

Ce que ces deux affiches avaient en commun, c’est qu’ils mettaient en valeur la nouveauté et le renouvellement à travers un certain nombre des traits individuels, dont la force, la persévérance, la détermination, le leadership et l’intelligence. Ces valeurs promues par le régime étaient en opposition directe avec les valeurs de la Chine traditionnelle, comme le respect des ancêtres et de la famille, le respect de l’autorité et le fatalisme face aux éléments de la nature. Bien entendu, l’imagerie communiste ne faisait pas table rase de toutes les valeurs traditionnelles chinoises. Elle mettait aussi en valeur la pauvreté et la simplicité (par opposition au luxe et à l’oisiveté), deux valeurs ancrées dans la philosophie confucianiste et parties prenantes de la culture chinoise. Mais dans l’ensemble, le nouveau régime tente de se projeter dans la figure d’un homme nouveau et désincarné, contributeur désintéressé de la prospérité à venir.

Or, la réception de cette nouvelle image d’elle-même de la Chine communiste a été reçue de manière totalement différente par les Chinois et par les étrangers. Pour leur part, les observateurs étrangers n’y ont vu qu’une propagande de bas étage et n’y ont donc accordé aucune importance, s’empêchant ainsi de comprendre les bouleversements en train de se produire en Chine. Mais en Chine, c’est tout le contraire qui s’est produit. L’idéal productiviste incarné par les images de Daqing et de Dazhai semblait non seulement crédible, mais une représentation fidèle de l’avenir de la Chine.

Pour la masse de paysans et l’armée de travailleurs chinois, l’imagerie socialiste de l’époque était avant tout perçue comme une réalité en devenir, un idéal social et individuel, une réponse définitive aux malaises sociaux économiques. Ce que peu d’observateurs ont compris c’est que pour des millions, pour ne pas dire des centaines de millions de paysans chinois, et des dizaines de millions de travailleurs, ces images sont devenues des forces de mobilisation insoupçonnées. Pour le dire simplement, ces images sont devenues tellement puissantes que les Chinois s’y sont conformés jusqu’à la caricature, au point d’en devenir fous, c’est-à-dire au point où les Chinois se sont mis à prendre ces images pour la représentation de la réalité. La distance nécessaire au jugement et à la mise en circonstance avait été préalablement réduite à néant (nous y reviendrons), si bien que paysans et travailleurs chinois en sont venus à confondre l’image avec le réel.

Cette affirmation n’est pas une opinion, mais un constat. Dans les années 1960, des centaines de milliers de villageois se sont mis à détruire leur environnement naturel afin de reproduire le modèle de la culture en paliers de Dazhai. Ils ont asséché des vallées et élevé des montagnes artificielles pierre sur pierre, afin de créer une culture en paliers, en place et lieu d’une terre déjà très fertile. Dans plusieurs cas, ils ont réussi à rendre incultes des régions autrefois très productives. Quant aux travailleurs, regroupés en unité de travail, ils n’ont guère fait mieux. On a amplement parlé de la campagne des « petits hauts fourneaux » où, pour pallier le manque d’acier national, le Parti communiste a encouragé la création de millions de ces fourneaux pour produire l’acier devant théoriquement alimenter les usines chinoises, et en premier lieu les usines d’armement. On sait que cela a été un échec total. Non seulement l’acier était tout à fait inutilisable, mais en plus tout cela a causé une pénurie de produits aratoires et d’ustensiles, les paysans étant obligés de faire fondre tout ce qu’il y avait d’acier ménager afin d’atteindre les objectifs de production décrétés par le régime.

Comment une société peut-elle en arriver là ? Est-il dans la nature même du communisme de mener à de telles aberrations ? Ce que peu d’observateurs ont noté, c’est qu’avant d’en arriver à proposer l’imagerie socialiste de Daqing et Dazhai, Mao et son parti avaient préalablement détruit le tissu social lorsqu’ils ont décidé d’en finir avec la Chine traditionnelle. Le processus a commencé par l’élimination de la famille, et à plus grande échelle du village, comme principales structures de l’organisation sociale. Hommes et femmes ont été séparés et envoyés aux quatre coins du pays. Crèches et garderies ont pris en charge les enfants et les vieillards ont été laissés à eux-mêmes. En même temps, Mao s’est attaqué à la religion en procédant à la destruction des temples (qu’ils fussent bouddhistes, taoïstes ou confucianistes), à l’élimination des livres et autres objets référant à la culture traditionnelle. La structure morale de la société chinoise, et avec elle la mémoire qui en était porteuse, ont été éliminées en très peu de temps. Comme il l’affirmait, Mao avait fait de la Chine une page blanche sur laquelle il était possible de tout réécrire.

En détruisant le tissu social et la structure morale de la société, le Parti communiste chinois n’a pas compris qu’il détruisait aussi l’équilibre nécessaire au fonctionnement de tout groupement humain, ou de ce que l’on convient d’appeler une société. La destruction des valeurs et institutions traditionnelles était relativement facile, elle faisait appel à la libération du refoulé social, et passait donc par la mobilisation de la jeunesse et des plus pauvres, pour qui le fardeau institutionnel et moral est trop souvent insupportable.

En d’autres termes, les campagnes politiques demandant de prendre exemple sur Dazhai et Daqing ont été initiées sur un vide structurel, sans encadrement, sans règles, où tout était permis, à une exception près. La seule source d’autorité, le seul cadre de référence en matière de moralité (entendu comme ce qui est permis et ce qui ne l’est pas) devenait dorénavant l’autorité du parti. La Chine des années 1970 n’était pas affamée et délabrée à cause de raisons proprement économiques. La Chine pouvait plutôt être décrite comme une société qui avait perdu sa raison, pour ne pas dire sa raison d’être, et qui comme le fou, avait perdu toutes attaches avec le réel, au point même d’oublier de se nourrir.

Ce que l’on peut mieux comprendre avec le recul, c’est que les échecs de cette société ayant perdu la raison avaient sans doute moins à voir avec le système socialiste ou communiste lui-même, mais beaucoup plus à voir avec l’absence de systèmes, c’est-à-dire la suppression de la tradition et des institutions porteuses des repères moraux par lesquels les Chinois comprenaient et se comprenaient dans le monde. Les Chinois se sont accrochés à l’image productiviste de Dazhai et Daqing, comme ils se seraient accrochés à l’image de mère Térésa si Mao avait été catholique.

Au début des années 1970, la société chinoise était avant tout à la recherche d’une raison d’être et non pas à la recherche d’une société basée sur une économie de marché. En 1970, si vous demandiez à un chinois qu’est-ce qu’il espérait le plus au monde, la réponse était instantanée : la liberté de choisir. La liberté de choisir son lieu de résidence, de choisir sa ou son partenaire, de choisir d’avoir un ou des enfants au moment voulu, de choisir son domaine d’études, son université, de choisir quand et quoi manger, etc. Et quand on lui demandait s’il ne voulait pas avoir plus d’argent, il n’arrivait pas à comprendre le sens de la question, de l’argent pour en faire quoi ? Or toutes ces demandes de liberté de choix n’étaient rien d’autre qu’une demande pour des institutions et des valeurs humaines. Le droit de choisir son partenaire, son métier, sa profession, de procréer, ne sont-ce pas là autant de valeurs qui donnent à l’homme son caractère humain ?

 

APRÈS MAO

 

À la mort de Mao, ce qu’espérait le Chinois moyen après l’évident échec de Daqing et de Dazhai, c’était d’abord, bien évidemment, la promesse d’un meilleur sort matériel. Mais c’était aussi la promesse d’un retour à un système social stable basé sur un certain nombre d’institutions, de repères et de valeurs morales lui permettant de reprendre son souffle après toutes ces années d’expérimentations. Succédant à Mao, Deng Xiaoping lui a proposé une solution toute trouvée : la prospérité à l’occidentale. Si nous avions été au xie siècle, il lui aurait sans doute offert l’Islam et au premier siècle, Rome. Mais, on s’en doute, le passage ne pouvait pas se faire sans heurt, car tout comme il n’est pas facile de ramener un fou à la raison, l’horizon moral d’une société ne peut pas se créer ex nihilo, sans tradition ni institutions. Aussi il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les difficultés surgissent et que dans son incompréhension du contexte chinois, l’Occident s’enflamme en dénonciations. La Chine corrompue, la Chine qui fait fi des lois commerciales, la Chine qui copie tout ce qui lui tombe sous la main, la Chine qui ne respecte pas les droits de la personne, qui fait fi des droits d’auteurs, et j’en passe. Pour dompter la bête, la communauté internationale a forcé la Chine à devenir membre de l’Association du Commerce International en pensant naïvement qu’une carte de membre allait tout résoudre. Mais encore là, la Chine se montre délinquante. Sa monnaie est toujours surévaluée, ses exportations subventionnées et sa concurrence locale toujours déloyale.

Ce que l’on n’a pas compris c’est qu’en l’absence d’institutions fortes et créatrices d’une conscience morale collective, la société chinoise n’a aucune sorte d’autonomie morale. La seule entité attitrée à énoncer le bien et le mal étant le Parti communiste, les Chinois se comportent face à celui-ci comme le font les enfants devant leurs parents. En présence du parent, l’enfant se comporte correctement, mais dès que celui-ci a le dos tourné, alors l’enfant se sent habilité à faire tout ce qui lui plaît sans autre considération morale que le plaisir égoïste qu’il peut en retirer. De même en Chine, le pcc n’a d’emprise sur la société que lorsqu’il sort les muscles. Lorsqu’il a le dos tourné, les Chinois ne respectent pas les lois et les règles qu’il a édictées.

En Chine, c’est le pcc qui offre arbitrairement les repères du juste et de l’injuste, du bon et du mauvais, du bien et du mal. Prenons comme exemple le policier. En Chine, les patrouilles de police ne respectent que peu sinon pas du tout les règles de la circulation. Si on essayait d’expliquer à un policier chinois qu’à moins d’une urgence il devrait respecter les feux de signalisation, cela n’aurait pour lui aucun sens. Puisque c’est lui qui décide quand ils sont verts ou rouges, les signaux sont pour lui toujours verts, ou plutôt, ils n’ont tout simplement pas de couleurs. Selon notre logique occidentale, on serait tenté de conclure qu’en Chine le policier est « au-dessus de la loi », or ce n’est pas tout à fait cela. En Chine, le policier est la loi et là est toute la différence. L’instrument et la conscience ne font qu’un, car en Chine, être policier n’est pas une profession, mais un statut, une fonction, au même titre que le général d’armée. Contrairement à ce qui s’est fait en Occident il y a plus de 400 ans, en Chine, la séparation entre le pouvoir civil et le pouvoir étatique ne s’est pas opérée, le pcc y joue le même rôle que l’Église à l’époque médiévale.

En Occident, la création d’institutions et de codes moraux reliés au monde moderne s’est faite graduellement, au fil des générations, non sans heurts évidemment, mais très certainement de manière parallèle au développement de la technique moderne. Pour reprendre l’exemple des règles de la circulation, l’apprentissage des codes de la vie et des repères moraux commence en Occident dès le bas âge, à la maternelle avec les cordons d’enfants traversant les rues et devant regarder à gauche et à droite. En Chine, les voitures ont inondé les rues avant même que les règles de conduite apparaissent. Or, toute forme de codes, qu’il s’agisse d’un code de civilité routière ou de conduite en société n’a à peu près aucune chance de se développer. Dans la Chine d’aujourd’hui, c’est le pcc qui personnifie seul la loi et encore, seulement quand il a la possibilité de faire sentir sa puissance. En effet, il faut entendre « personnification de la loi » au sens propre du terme, c'est-à-dire que le pcc est à la fois le corps et l’âme de la loi, à la fois son instrument et sa raison. Ainsi, en Chine, quand la patrouille n’y est pas, on passe volontiers sur le feu rouge, tout comme on pollue l’environnement, tout comme on copie sans se préoccuper des droits d’auteur, etc. Contrairement à ce que nous pourrions penser, tous ces actes ne sont pas des actes de délinquance intrinsèques à « l’âme chinoise », mais beaucoup plus les signes extérieurs de la faiblesse de la société civile chinoise, un rappel de la perte de ses assises, pour ne pas dire de la défaillance mentale de sa société. On a vu ce qui s’est passé à la Place Tiananmen en 1989 et plus récemment au Tibet. En réalité ces deux événements sont le produit du même régime social et même si la forme diffère, la cause en est la même. Les Chinois n’étant plus autonomes moralement, le parti au pouvoir doit imposer l’ordre que par la force.

Rien n’indique que les choses s’apprêtent à changer, même si la Chine se retrouve maintenant avec une économie de marché. Chose certaine, de par son rôle hégémonique dans la Chine d’aujourd’hui, le pcc reste dans l’esprit populaire la source à la fois de tous les bienfaits de la société de consommation, mais aussi de tout le mal qu’il risque de générer. Une économie de marché peut-elle perdurer longtemps dans un pays où l’ordre social ne dépend pas de l’autonomie morale de sa population, mais uniquement de la force du parti au pouvoir ? Seul l’avenir connaît la réponse à cette question.

Chose certaine, l’équilibre socio-économique reste fragile. En Chine, l’équilibre entre le poids de la démographie, la rareté des ressources naturelles et l’équilibre environnemental est et ne sera que plus difficile à maintenir. Les assises économiques de la Chine ne sont pas plus solides que ses assises sociales. Obnubilée par les concepts modernes de progrès, changement et nouveauté, la Chine en oublie de créer les garde-fous la mettant à l’abri non seulement des tares sociales inhérentes aux sociétés modernes, mais aussi des limites d’une économie de marché. Or il reste encore une masse de plus de 700 millions de paysans rêvant de « l’homme moderne », et il est fort à penser que s’ils ne deviennent pas eux-mêmes la cause du déséquilibre, ils seront sans doute la source d’une nouvelle image et par conséquent d’un renouveau du tissu social.

 

Gervais Lavoie*

 

NOTES

* Ethnologue de formation, Gervais Lavoie habite en Chine depuis 1976 ou il occupe présentement les fonctions de président-directeur général de Fruits & Passion – China Limited.

[1] Le mot coolie que nous utilisons en français est directement tiré de la prononciation phonétique du mot chinois kuli, formé de deux caractères, « ku » et « li » et dont le sens respectif est « amer » et « force ». Coolie : le travail qui fait mal.

 


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