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Présentation du dossier Autour d'un livre: Histoire de la littérature québécoise, de Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge

Un texte de Marie-Andrée Lamontagne
Dossier : Autour d'un livre: Histoire de la littérature québécoise, de Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-LaFarge
Thèmes : Histoire, Littérature, Québec
Numéro : vol. 10 no. 2 Printemps-été 2008

Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge

Histoire de la littérature québécoise

Montréal, Boréal, 2007, 694 p.


Présentation : Le roman de la littérature québécoise

L’histoire littéraire est au cœur de la rubrique « Autour d’un livre » qui paraît dans ce numéro, et pour cause. Histoire de la littérature québécoise, des Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge, publié aux éditions du Boréal à l’automne 2007, vient à son heure. Près de deux siècles de soupirs n’auront pas été vains : l’objet existe, cette synthèse en est la preuve. On peut manipuler ledit objet, l’examiner sous toutes les coutures ou l’envisager comme un tout, l’exhiber localement avec une fierté revancharde, timidement à l’étranger. L’objet : la littérature québécoise, dont l’existence, paradoxalement, n’a jamais été aussi attestée que maintenant, alors que l’habit gêne aux entournures. Qui en fait partie ? À partir de quand ? Au nom de quoi ? Et qui reste à la porte ? Plus intéressant encore : qui veut bien rester dehors ?

          Ces questions, et tant d’autres, l’histoire littéraire ne peut les ignorer, et les réponses qu’elle propose ne sont jamais définitives. Mais l’a-t-elle fait jusqu’à présent avec suffisamment de lucidité, sans volontarisme ni idéologie ? À la différence de plusieurs de ses prédécesseurs, l’Histoire de BDNL n’est pas une compilation, même choisie. Elle est d’abord un récit passionnant, tant celui de la mise au point de l’objet que sa description raisonnée, et de surcroît comparatiste. La fortune du roman régionaliste en France ou au Canada anglais, les mouvements d’affirmation littéraire en Pologne, en Italie ou ailleurs, ne sont que quelques-uns des points d’appui utilisés avec bonheur par les auteurs pour s’éloigner de la vision trop étroitement métropolitaine et bilatérale de la critique littéraire passée (même du crû), presque toujours tentée de s’en tenir à un jeu de correspondances entre des modèles français et leurs rejetons «canadiens», «canadiens-français» puis «québécois». Du coup, cette vision élargie n’en montre que davantage les liens organiques qui ont existé et subsistent encore entre la littérature française et ce qu’il faut bien se résoudre à appeler, faute d’un terme plus attentif aux sensibilités de chacun, la littérature québécoise, en proie périodiquement à des démons autarciques.

          Comment bien lire ces écrivains-ci sans connaître en effet tous ceux-là ? À Paris, au tournant du siècle dernier, Anna de Noailles est la gloire poétique de l’heure. À ces grâces lunaires et alanguies répondent, et souvent dans les mêmes salons, la bonne santé de Colette, ses bêtes, ses aubes, ses corps gémissant de plaisir, le sentiment royal de solitude qui s’empare de l’écrivain quand, écrit-elle dans La naissance du jour, tout un petit peuple de personnages répond à l’appel sous le halo de la lampe. Et c’est bien pourquoi un jour une ingénue, dans une rude campagne de conifères, pourra s’approcher à pas comptés, rougissante, mais aussi séductrice que Claudine en son temps, d’un certain lieutenant anglais embusqué du côté de Sainte-Clothilde. Comment lire Anne Hébert, qui revendique elle-même cette lecture, sans avoir lu Colette ? Quelle cécité ne frapperait pas le lecteur des Croquis laurentiens s’il ne lisait pas aussi Homère (sans doute dans la traduction de Victor Bérard) chaque fois que la plume du frère Marie-Victorin, qui n’a pourtant fait que des études commerciales, fait lever des aurores aux doigts de rose du côté de Charlevoix ?

          La liberté du lecteur répond à la liberté de l’écrivain, qui fait sauter les digues, les barrières, les catégories. L’époque présente, mais aussi un examen sans a priori des textes font en sorte que la digue saute sous les yeux mêmes de nos auteurs historiens. Dont acte. L’histoire de la littérature, écrivent-ils dans leur présentation, « se compose également de ce qui résiste aux classifications et aux interprétations qu’elle suppose ». Également ? C’est « surtout » qu’il faudrait lire, puisque ce sont de telles œuvres, résistantes, qui travaillent, à son corps défendant, le grand corps de la littérature, régulièrement malade de ce qui s’emploie à la défendre : les prix, les institutions, les tirages, le tam-tam médiatique, les slogans, la tentation de l’autoréférence qui, redisons-le, mine ici les bienfaits encourus par l’établissement légitime d’une tradition de lecture qu’on peut voir à l’œuvre quand Benjamin Sulte et Gustave Lanctôt relisent et critiquent le baron de Lahontan qui relisait et critiquait déjà les Relations des jésuites, les uns et les autres maintenant relus par BDNL…

          Comme une mise en bouche préparant à la traversée de l’ouvrage, on découvrira d’abord les commentaires demandés à Antoine Boisclair, Jean-Christian Pleau et Maxime Prévost, chercheurs, lecteurs et essayistes d’horizons différents, commentaires auxquels répondent ensuite les auteurs historiens. Cette présentation se fait donc aussi l’écho, au passage, de lectures qui mettent notamment en relief tantôt les qualités narratives de l’ouvrage (Boisclair), tantôt son comparatisme en germe (Prévost), ou encore la question insoluble au cœur de l’histoire littéraire : en être ou pas (Pleau).

Mais aussi bien le dire : la lecture du roman de la littérature québécoise – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit à en juger par l’efficacité de la narration –, outre qu’elle se révèle fort instructive et réinterroge des catégories et des chronologies convenues, risque d’être une sorte d’épreuve pour l’écrivain. Las, le voilà obligé de mesurer à quel point, en littérature, tout (langue, métropole, canadianité, colonie, exotisme, politique, lectorat, complaisance de la critique…) a déjà été dit, dénoncé, regretté, rêvé, dédaigné ou idéalisé dans ce Québec où l’espace public – comment l’ignorer ? – n’entend le mot « Céline » que comme un prénom, presque jamais comme un pseudonyme littéraire.

Ce premier mouvement d’accablement passé, il peut aussi se dire qu’il ne vient pas trop tard, mais enfin. Que tous ceux-là ont si bien lutté contre l’âpreté de leur temps, de l’encre qui gèle dans l’encrier du jésuite épistolier à la nation d’épiciers que fustige Crémazie, qu’ils ont préparé le terrain. Vienne alors l’oubli, le bel oubli qui doit pouvoir s’emparer de quiconque veut écrire. Mais l’oubli est un luxe que seul l’écrivain doublé d’un grand lecteur peut se permettre. Lisons donc. En commençant par les commentaires que voici.

 

Marie-Andrée Lamontagne

 

 

 


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