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Maternité et liberté. Malaise du féminisme moderne

Un texte de Myriam Coulombe-Pontbriand
Dossier : Les filles de Simone
Thèmes : Féminisme, Modernité, Mouvements sociaux
Numéro : vol. 10 no. 2 Printemps-été 2008

Modèle pour de nombreuses femmes de la génération de ma mère et de la mienne, Simone de Beauvoir meurt le 14 avril 1986 à l'âge de 78 ans. Son héritage comprend plusieurs des principes fondateurs du mouvement féministe moderne. Fortement influencée par la philosophie existentialiste, cette « mère » du féminisme moderne affirma haut et fort que le but ultime de tout être humain, et donc de la femme, était d’être libre, d’affirmer sa souveraineté en tant que personne[1].

          Beauvoir déplorait que les femmes de son époque soient confinées  à leurs fonctions biologiques. Trop souvent, fit-elle valoir, celles-ci se sentaient oppressées par une définition rigide de leurs rôles de mère, de femme au foyer ou de « femme-objet », toujours dépendante financièrement d'un homme. Cette infériorité du deuxième sexe, tant sur le plan social qu'économique, constituait à ses yeux l'une des principales causes d'inégalités entre les sexes. La structure même des rapports sociaux entre les sexes empêchait les femmes de décider, de penser, sinon de choisir leur vie. Mères avant tout, soumises à un système patriarcal rigide et sanctionné par la loi, les femmes étaient confinées à la sphère privée. Beauvoir refusera toute sa vie d'être cet « objet de proie », elle s’objectera à ce que sa vie, et celles des autres femmes, soient tracées d’avance. Elle consacrera ainsi son existence à cette quête de  liberté afin que les femmes puissent être libres de choisir leurs modes de vie et d'agir conformément à leurs convictions. Elle militera toute sa vie pour que les femmes soient maîtres de leur destin[2].

De nombreuses femmes avides de liberté suivront ses traces, lutteront courageusement pour obtenir des rapports égalitaires entre les sexes. Ces femmes emprunteront des chemins souvent bien différents de ceux que leurs mères ou leurs grands-mères auront suivis. Certaines refuseront la maternité, d'autres auront des enfants. Aujourd'hui, les premières générations de femmes nées de ces mères féministes sont adultes, elles ont 30 ans, 40 ans, ce sont les « petites-filles de Simone ». Ces héritières sont devenues, dans bien des cas, des femmes autonomes financièrement ; à l’endroit de ces pionnières qui auront milité toute leur vie pour la liberté et l'égalité, elles sont pleines de gratitude. Les jeunes femmes de ma génération ne pourraient concevoir leur vie sans droit de vote, sans accès à la contraception, à l'avortement et, depuis peu, à l'équité salariale. Nous devons en bonne partie à ces pionnières notre autonomie financière, cette possibilité de nous engager politiquement, d'étudier aussi longtemps qu'on le souhaite. Nous leur devons aussi un système de  garderies subventionné, des congés de maternité et de paternité, etc.

 

FÉMINISME ET MATERNITÉ

 

En dépit de tous ces gains, on constate que bien peu de jeunes femmes acceptent de se dire « féministes ». Bien que les jeunes femmes profitent maintenant des acquis du féminisme, plusieurs semblent avoir du mal à s'identifier au mouvement. Le malaise est présent, profond même. Cette situation, je crois, découle en partie du rapport trouble qu’entretient le féminisme moderne avec la maternité. Pour les jeunes femmes qui m’entourent, élevées dans un souci de rapports égalitaires entre les sexes, le peu de discours progressistes sur la maternité a quelque chose de déroutant. Certaines jeunes femmes se posent la question : Est-il possible de se dire féministe et de parler positivement de la maternité ? Sans expliquer à elle seule la difficulté des jeunes femmes à s'identifier au mouvement féministe, l'ambivalence de ce dernier au sujet de la maternité semble en éloigner plus d’une. Le mouvement féministe n'a pas encore résolu cette tension entre la quête de liberté et la volonté d’enfanter.

On le sait, l’idée même de maternité a fait l'objet de plusieurs écrits et a été influencée par les différentes idéologies qui ont marqué le  mouvement féministe. Le choix de devenir mère demeure un sujet délicat qui divise les féministes puisque l'autonomie et la liberté des femmes deviennent plus précaires lorsqu'elles mettent au monde des enfants. Au cours des années, plusieurs féministes ont déploré que la maternité puisse entraîner une perte de liberté ; que le fait d'avoir un enfant puisse avoir des conséquences néfastes comme d’appauvrir bien des femmes, donc d’accentuer les inégalités entre les genres. Beauvoir va plus loin, elle précise dans ses mémoires que même désirée, la maternité est néfaste puisqu'elle impose aux femmes de renoncer à leur souveraineté d'être libre[3].

Plus près de nous, il suffit de lire quelques articles du numéro hors série de La vie en rose de 2005 pour comprendre que la lutte pour l'égalité entre les hommes et les femmes, pour plusieurs, s’est fondée sur un besoin critique, nécessaire, d'éloignement de la maternité. Françoise Guénette résume bien cette tension vécue entre liberté et maternité : « Je ne serai plus jamais libre, seule à décider de mon corps et de ma vie[4]. » Idem pour Marie Cardinal qui exprima ainsi ses craintes lorsque sa fille lui annonça sa grossesse :

« […] j'ai fait semblant d'être émue. J'ai mis mes deux mains devant ma figure et je me disais : Bon Dieu, quelle merde ! Je ne pensais qu'à l'avenir, comme c'était dur d'élever un enfant. J'étais incapable de voir autre chose […]. Mais personnellement, si mes enfants n'avaient pas eu d'enfants, j'aurais été très contente[5]. »

 

Pionnière du mouvement féministe, ardente défenseure du droit des femmes et mère de sept enfants, Simone Monet-Chartrand déplorait, dans ses mémoires,  la démarche individualiste de Simone de Beauvoir pour qui liberté et bonheur ne pouvaient aller de pair avec la maternité[6].

Le mouvement féministe est composé de différents courants idéologiques appelés à évoluer selon les contextes sociaux et les réalités propres à chaque époque. Ainsi, plusieurs féministes qui s'étaient prononcées sur l'importance d'une distanciation critique envers la maternité, sont maintenant les premières à valoriser leur rôle de grand-mère. De nouvelles réalités émergent : les femmes ne sont plus limitées comme avant à leur rôle reproductif. La grossesse peut  maintenant, dans la plupart des cas, être désirée ou encore lucidement non choisie. La lutte féministe a permis cette autonomie reproductive dans les pays occidentaux. Toutefois, le choix de devenir mère demeure un sujet délicat qui divise les féministes car plusieurs d’entre elles semblent avoir du mal à résoudre cette tension entre liberté et maternité.

 

LE BESOIN D'UN NOUVEAU DISCOURS PROGRESSISTE SUR LA MATERNITÉ

 

La maternité peut maintenant être un choix, ce qui n'est pas sans conséquence. Celles qui ont investi la sphère publique, c'est-à-dire le marché du travail, le monde universitaire ou celui de la politique, constatent que certains milieux voient la maternité d'un  mauvais œil. Ce n'est pas tant l'entrée des femmes dans ces milieux qui pose problème mais bien leur retrait temporaire de ces milieux causé par la maternité. Les femmes enceintes font le choix de quitter momentanément le travail afin de mettre au monde un enfant tout en étant pleinement conscientes des impacts de ce retrait pour l'organisation. Ce choix est parfois mal reçu et certains milieux sélectionnent systématiquement les femmes en fonction de leur désir ou non d'avoir des enfants. Si Beauvoir déplorait l'enfermement des femmes dans la sphère familiale au nom de la reproduction, aujourd'hui, certaines jeunes femmes autonomes déplorent le risque d'un certain enfermement au sein de la sphère publique au nom du travail.

Au cours de la dernière année, j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec une vingtaine de jeunes femmes autonomes au sujet de la maternité. La distanciation critique envers la maternité, bien que nécessaire, a fait place à de nouveaux enjeux sociaux avec lesquels les jeunes femmes doivent aujourd'hui composer. Plusieurs soutiennent que le projet de famille est de plus en plus difficile à réaliser. Annie, vingt-huit ans, coiffeuse, note que c'est la précarité de l'emploi et des couples qui demeure le principal obstacle à la maternité. Pour ces jeunes femmes rencontrées, la maternité entre en conflit avec d'autres valeurs et réalités sociales, notamment au sein des milieux de travail et des milieux universitaires. 

Pour d'autres, ce sont les réalités liées au refus de la maternité en milieu de travail qui pose problème. Cette réalité est présente notamment dans les milieux de travail non conventionnel. Par exemple, Julie, jeune actuaire dans la fin trentaine, mère de deux enfants, a renoncé volontairement à travailler dans son champ d'expertise, malgré de nombreuses années d'études, puisque la première question qu'on lui posait systématiquement en entrevue concernait son désir ou non d'être mère. Une analyste dans les milieux financiers, dans la jeune quarantaine, mère de deux enfants, a dû se résoudre à rester à la maison après avoir constaté que de nombreux employeurs refusaient de lui offrir moins d'heures de travail par semaine. Quant à Karine, celle-ci se dit très heureuse des conditions de travail dont elle bénéficie. Toutefois, avoir un troisième enfant est perçu comme un caprice. « Tu en as déjà deux ! » commentait-on lorsqu'elle confiait souhaiter agrandir sa famille. Mais pour Karine, c'est la réaction de sa mère envers son désir d'avoir un troisième enfant qui l’a surprise le plus, « pauvre fille, pourquoi te mettre dans le trouble, ça va nuire à ta carrière ». Laure, une médecin spécialiste, m'a fait part de l'immense pression qu'elle vit à l'idée d'annoncer sa grossesse à ses collègues. Puisqu'elle ne sera pas remplacée lors de leur congé de maternité, elle craint que son absence déstabilise son équipe et crée une surcharge de travail. Encore là, la maternité ne semble pas la bienvenue. Béatrice, trente-six ans, retarde quant à elle son projet de famille. Elle sait très bien qu'elle n'aura pas accès à sa bourse d'études lui permettant de terminer son doctorat si elle est enceinte. Les risques associés à une grossesse tardive l'inquiètent et elle déplore le peu d’appuis accordés aux mères étudiantes. C'est à ce moment de leur vie que le besoin d'un nouveau discours progressiste, féministe et intergénérationnel sur la maternité se fait sentir.

Des femmes qui auront des enfants en cours d'études ou qui effectueront un retour aux études, voilà des réalités de plus en plus présentes. Pour ma part, il y a quelques années, j'effectuais un retour aux études. J'étais une jeune infirmière qui travaillait pour payer ses études et qui souhaitait réaliser un plan de carrière stimulant. Au cours de ces années, j'ai annoncé à quelques professeurs, pleine d'enthousiasme, que j'étais enceinte. Certaines d'entres elles  m'ont dit : « Es-tu déçue ? » Tu étais pourtant vouée à une brillante carrière. » Je n'avais jamais imaginé ce type de réaction, encore moins que l'annonce de ma grossesse puisse susciter de tels commentaires, alors que cet enfant, je le souhaitais. Je découvrais alors que la maternité pouvait être perçue comme un choix de second ordre. Cette réaction à l'annonce de ma grossesse a été le moteur de mon engagement féministe.

 

CONCILIER LIBERTÉ ET MATERNITÉ

 

Aujourd'hui encore, c'est à travers le projet de maternité que plusieurs jeunes femmes vivent les inégalités les plus marquantes entre les sexes. Ces dernières désirent trouver un moyen permettant de concilier la valeur de la liberté transmise par leur mère et la réalisation d'un projet de famille. Trouver la façon de concilier liberté et maternité constitue l'un des défis, sinon le défi le plus important du féminisme moderne. L'une des grandes missions des « petites-filles de Simone » ne serait-elle pas là ? La famille est indispensable à la vie, prendre soin d’un enfant exige du temps, la présence attentive d'une mère et d'un père. Pour plusieurs des jeunes femmes rencontrées, la famille est un projet commun qui implique un partage des libertés entre un homme et une femme ainsi qu'un partage des tâches et des responsabilités domestiques. C'est à travers ce partage des libertés que l'égalité entre les hommes et les femmes au sein de la famille peut se réaliser. Bâtir un projet commun engendre toutefois des tensions entre les genres lorsqu'il s'agit de partager cette liberté entre homme et femme. De nouveaux modèles restent à définir. Donner la vie et devenir ainsi responsable d'autrui ne s'inscrit pas dans une pure logique de liberté sans contrainte telle que présentée par le couple Beauvoir et Sartre. Pour ces derniers, la liberté devait être sans emprise, sans engagement envers autrui. « Pour Sartre, l’amour était un combat opposant deux sujets libres, chacun essayant d’asseoir son emprise sur la liberté de l’autre tout en essayant de se libérer soi-même de l’emprise de l’autre[7]. »

Peut-être est-il nécessaire que la pensée féministe se penche encore davantage sur les difficultés associées au partage des libertés entre conjoints au sein de la famille ainsi que sur les impacts de la maternité et de la paternité au sein des sphères publique et privée ? Si de nombreux milieux de travail composent difficilement avec les départs pour congés de maternité, cette réalité est encore plus criante pour les congés de paternité puisque ceux-ci sont volontaires. Nicolas, ingénieur, n'aurait probablement pas envisagé de prendre son congé de paternité s'il n'avait pas décidé de changer son emploi après la naissance de sa fille. La pression exercée par certains employeurs, la culture organisationnelle et les préjugés envers les pères qui s'absentent pour s'occuper de leurs enfants freinent encore la présence des pères au sein de la famille. Tout naturellement, c’est encore aux femmes que reviennent les corvées ménagères et les soins aux enfants. Dans plusieurs cas, ce partage inégal des tâches se poursuit bien après le retour des femmes sur le marché du travail. Ce sont elles qui sacrifient la plus grande part de leur liberté à la famille. Heureusement, nous assistons à la présence de nouveaux pères, dont certains sont les enfants de femmes féministes. Ces pères s'engagent auprès de la famille dès la naissance et partagent ces tâches. Les libertés sont ainsi partagées. Pour ces raisons, plusieurs jeunes femmes souhaitent un discours féministe qui souligne davantage la contribution de certains hommes, en accord avec le mouvement féministe, qui s'engagent au sein de la famille.

Il est vrai que l'enjeu est de taille. Les valeurs sociales contemporaines posent de nouveaux défis. Qu'on le veuille ou non, avec la précarité de la durée de vie des couples, les carrières réciproques qui exigent temps et efforts, les pressions économiques et les structures sociales actuelles, les rapports entre les femmes et les hommes sont de plus en plus  influencés par un calcul coûts-bénéfices. Les choix de vie en viennent à s’opposer, le temps de présence auprès des enfants à diminuer ; l'amour et le projet de vie commun s’en ressentent. Tel que le précise la féministe Lucie Bélanger en parlant de sphère privée, « ne s'agit-il pas justement du lieu, par excellence de l'affrontement entre les hommes et les femmes[8] » ? Les dangers associés à la montée d'un masculinisme radical réactionnaire ne fait rien pour améliorer la situation. Ces mouvements peuvent même laisser penser que l'égalité entre les hommes et les femmes est atteinte, que les inégalités entre les hommes et les femmes sont choses du passé. Le risque de réduire à nouveau la femme à sa fonction biologique et de perdre les acquis sociaux obtenus en matière d'égalité entre les sexes existe réellement, la monoparentalité et la pauvreté aussi. Ce sont encore principalement, et de loin, les femmes qui paient le prix de la maternité. De même, certaines jeunes femmes ne réalisent pas encore les acquis et les efforts qui ont été consacrés à la lutte pour l'égalité entre les hommes et la femme.

Entre les « superwomen » épuisées, les femmes sans enfant ou celles qui font le choix d'être à la maison, aucun de ces modèles semblent parfaitement correspondre à l’aspiration d'égalité entre les hommes et les femmes. Le problème reste donc entier. L’historienne Micheline Dumont pose bien la question : « Pourquoi la famille ne figure-t-elle pas encore dans les champs d'action du mouvement féministe ? […] Pourquoi s’intéresser à la famille est-il jugé comme une position conservatrice[9] ? » N'est-ce pas là, justement, dans ce partage des libertés entre homme et femme au sein de la famille que les jeunes femmes pourront le mieux s'identifier au courage de leur mère et reprendre le flambeau afin de poursuivre le combat pour l'égalité entre les genres ? Nous, petites-filles de Simone, devons rendre hommage à celles qui ont consacré leur vie à faire avancer la cause des femmes ; nous, petites-filles de Simone, avons le devoir de poursuivre la lutte pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Le besoin d'un nouveau discours féministe progressiste, ouvert et intergénérationnel doit émerger, un discours qui intégrerait les nouvelles réalités associées à la maternité et à la paternité.

 

Myriam Coulombe-Pontbriand*

 

NOTES

* Myriam Coulombe-Pontbriand est intervenante en santé publique, détentrice d'une maîtrise en santé communautaire et infirmière.

[1] H. Rowley, Tête à tête. Beauvoir et Sartre, un pacte, Paris, Grasset, 2006, p. 253.

[2] Ibid., p. 12.

[3] Ibid., p. 253.

[4] F. Guénette, « Vieille peau, jeunes angoisses », La vie en rose (hors série), éditions du Remue-Ménage, octobre 2005, p. 66.

[5] H. Pedneault, « Les grands-mères de l’année du Dragon », La vie en rose (hors série), éditions du Remue-Ménage, octobre 2005, p. 53. Entretien avec Marie Cardinal, automne 1988.

[6] S. Monet-Chartrand, Ma vie comme rivière : récit autobiographique, 1919-1942, Montréal, éditions du Remue-Ménage, 1981, p. 13.

[7] H. Rowley, op. cit., p. 136.

[8] Cité dans M. Dumont, Les défis du féminisme d’aujourd’hui. Pour une réflexion collective. Voir http://sisyphe.org/article.php3?id_article=528. Site consulté le 19 août 2007.

[9] Ibid.

 


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