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De la postmodernité à l’hypermodernité

Un texte de Sébastien Charles
Thèmes : Modernité, Mouvements sociaux, Philosophie, Revue d'idées
Numéro : vol. 8 no. 1 Automne 2005 - Hiver 2006

Alors que vous vous pensiez encore soumis au régime postmoderne, voilà que je vous apprends que les temps sont désormais hypermodernes, comme l’annonce de manière péremptoire le titre de l’ouvrage que je viens de publier en collaboration avec Gilles Lipovetsky. À peine commenciez-vous à vous sentir postmodernes et à vous conforter dans cette idée que je vous force à remettre en question cet acquis en vous affirmant que cette époque est révolue et qu’il vous faut tenir compte du règne actuel de l’hypermodernité. Quelles sont les raisons me permettant de clore la parenthèse postmoderne et que conclure de ce changement brutal de préfixes? Doit-on lire dans cet « hyperlatif » (permettez-moi ce jeu de mot) autre chose qu’un changement d’ordre conceptuel ou bien faut-il y voir uniquement le fruit d’une inflation terminologique?

            Quelques signes me laissent à penser que cette évolution signifie plus qu’une simple adaptation de vocabulaire. Premier élément : l’état d’esprit s’est modifié dans le monde intellectuel, la critique de la notion de postmodernité à titre de concept explicatif ne cesse de faire de nouveaux adeptes, ce qui explique l’émergence de concepts de substitution qui font florès dans les essais contemporains, telle l’ultramodernité défendue par Anthony Giddens ou Yves-Charles Zarka, ou bien encore l’hypermodernité présentée par Frédéric Lenoir[1]. Deuxième élément : un phénomène conjoncturel assez révélateur semble annoncer le crépuscule postmoderne, à savoir la multiplication des références à des événements dont l’« hyper » est le dénominateur commun (hyperterrorisme, hyperpuissance, hyperconsommation, hyperproduction, hyperactivité, hyperlien, hypertexte, etc.). Troisième élément : un changement de paradigme au sein de nos sociétés démocratiques, qui disqualifie le postmoderne au profit de l’hypermoderne, comme si la postmodernité à titre de concept ne parvenait plus à rendre compte de leur évolution récente.

            Attention à ne pas condamner trop vite la postmodernité. D’une certaine manière, le postmodernisme a eu sa raison d’être, mais la rupture qu’il indiquait avec la modernité était plus théorique que réelle. Que nous disait Lyotard dans La condition postmoderne? Que nous étions sortis d’une temporalité soumise aux « grands récits », ces métalangages construits par la modernité selon lesquels l’histoire avait un sens assuré et pour lesquels la notion de progrès était centrale, que ce soit au plan techno-scientifique ou politique. C’est le projet des Lumières où, grâce à l’arrachement au monde de la tradition et à l’entrée dans la sphère de l’autonomie, l’avenir de l’humanité ne pouvait être conçu que comme radieux, soumis au pouvoir régulateur de la raison universelle et de la science bienfaisante. Or, après les catastrophes dont le xxe siècle a été le témoin, ces grands récits messianiques ont perdu tout crédit et la postmodernité s’est définie en creux comme l’abandon de la croyance en un fondement assuré du savoir et le renoncement à la foi dans le progrès technoscientifique. Sur ce point, il est vrai, le constat dressé par Lyotard est toujours valide et les lendemains ne chantent pas plus en régime hypermoderne qu’en régime postmoderne.

            Ce n’est donc pas sur le bilan que la postmodernité s’est trompée, c’est sur la rupture qu’elle croyait instaurer avec la modernité. La postmodernité, ce n’est pas l’autre ou l’ailleurs de la modernité, c’est simplement la modernité débarrassée des freins institutionnels qui empêchaient les grands principes structurants qui la constituent (l’individualisme, la techno-science, le marché, la démocratie) de se manifester à plein. Si l’on envisage ainsi la postmodernité, on doit la comprendre non comme une rupture mais comme une parenthèse, assez jouissive au fond, s’étalant des années 1960 au années 1980, et caractéristique de la chute des grands discours traditionnels contre lesquels la modernité s’est en partie construite afin de libérer l’individu de toute sujétion. Rien ni personne ne peut plus légitimement empêcher un individu de construire sa vie, de s’approprier ses références intellectuelles ou sociales. En contexte postmoderne, tout est question de choix : au plan familial, on assiste à l’augmentation des divorces et des unions civiles qui explique en retour l’émergence des familles recomposées; au plan professionnel, chacun assume la carrière qu’il se donne et aucune place dans l’espace public n’est par avance réservée à tel individu plutôt qu’à tel autre; au plan religieux, les dogmes ne s’imposent plus avec la facilité d’antan et c’est à chacun de donner à sa vie ce sens qui n’est plus reçu d’ailleurs; au plan politique, le charisme des hommes politiques et la grandiloquence de leurs messages ne cessent de s’émousser, le vote centré sur la défense d’intérêts catégoriels s’accroît aux dépens de l’intérêt général et fait de l’alternance une habitude démocratique de plus en plus marquée; au plan intellectuel, chacun se choisit ses maîtres et chemine avec eux tant que cela lui convient, etc. Bref, la tradition perd du terrain face à l’autonomisation des individus et le parcours des individus est plus fait de bric et de broc que d’une voie toute tracée par les instances traditionnelles de la socialisation.

            La postmodernité se définit alors, ainsi que l’a présentée Lipovetsky dans L’ère du vide, comme une époque marquée par le culte du présent, d’un présent dont l’accès a été ouvert à la grande majorité grâce à la révolution de la communication et de la consommation de masse. C’est alors que triomphent les valeurs hédonistes du bien-être et de l’accomplissement de soi, le goût des loisirs, l’attrait pour les nouveautés, la promotion des plaisirs de l’existence, éléments qui contribuent à faire de l’individualisme hédoniste une des valeurs phares des sociétés démocratiques.     

            Comment expliquer cette mutation du monde moderne? Comment comprendre que les universaux (le Vrai, le Bien, le Beau) ont perdu peu à peu toute référence transcendante pour n’être plus que des options individuelles variables et éphémères? L’exemple de la dissolution du Beau est intéressant, car il est annonciateur de ce qui se produira par la suite, en régime postmoderne, pour le Vrai et le Bien avec la perte d’influence du politique et du religieux. Une fois l’autonomie de la raison proclamée haut et fort, une fois le libre examen promulgué comme indispensable à l’affranchissement des anciennes formes de tutelle, les certitudes traditionnelles ne pouvaient qu’être minées de l’intérieur. Or, au plan du Vrai ou du Bien, il faudra des siècles pour que la remise en question des dogmes ne soit pas que le fait des libres penseurs mais pour qu’elle ait une vraie légitimité sociale, avec pour conséquence une forme de relativisme dans le premier cas, et une forme de nihilisme dans le second, à relativiser toutefois par le consensus qui s’est instauré à l’égard des valeurs démocratiques.

            Mais, en ce qui a trait au Beau, tout s’est joué dès les balbutiements de la modernité, et la querelle des Anciens et des Modernes en est peut-être l’acte inaugural. En rejetant les règles du classicisme, en critiquant le recours au principe d’autorité dans le domaine de l’art, en vantant la subjectivité du goût et en valorisant le nouveau par rapport à l’ancien, l’individualisme a réussi, et ce pour la première fois, à s’affranchir pour une bonne part du poids de la tradition. C’est donc sur le terrain esthétique que l’on a pu voir les effets de ce que l’on appellera plus tard la postmodernité, quand tomberont les derniers bastions résistant encore au triomphe individualiste. Avec la perte du pouvoir normalisateur des règles esthétiques, on assiste d’une part à une véritable libération dans l’acte de produire avec la reconnaissance du statut de créateur à l’artiste, créateur qui se présente comme affranchi de toute normativité artistique et seul maître de son œuvre. C’est le moment jubilatoire de l’art qui correspond en gros au culte de l’innovation permanente et de la liberté absolue de créer, dont le dadaïsme et le surréalisme sont deux représentants exemplaires. On observe d’autre part la disparition des « grands récits » artistiques, avec le retrait de la thématique théologique ou mythologique en peinture au profit de tableaux vantant le quotidien, ou encore, en littérature, avec le remplacement des héros exceptionnels, membres de la classe nobiliaire, par des individus quelconques, issus des classes bourgeoises, ouvrières ou paysannes. Du côté du spectateur ou du lecteur, on remarque également la valorisation du goût individuel qui permet de se reconnaître dans l’art en privilégiant telle manifestation artistique plutôt que telle autre.               

            Mais ce triomphe de l’individualisme dans le domaine artistique est resté très marginal, tant au niveau de l’artiste que du spectateur, car il ne s’est produit qu’à l’intérieur des classes privilégiées. De même pour la psychanalyse au début du xxe siècle, qui a eu un effet certain dans le processus d’individualisation, quoique très restreint. Pour le reste, il faut bien convenir que c’est avec la consommation de masse et les valeurs qu’elle a véhiculées (culture hédoniste et psychologiste) que s’est effectué pour l’ensemble de la population des pays occidentaux le passage de la modernité à la postmodernité, mutation que l’on peut dater de la seconde moitié du xxe siècle. En effet, de 1880 à 1950, les premiers éléments qui expliqueront par la suite l’apparition de la postmodernité se mettent peu à peu en place, suite à l’augmentation de la production industrielle et à la diffusion des produits rendue possible par les progrès des transports et de la communication, mais aussi suite à l’apparition des grands procédés marchands qui caractérisent le capitalisme moderne (marketing, grands magasins, émergence des marques, publicité). Seulement la consommation, dans cette première phase du capitalisme moderne, ne concerne encore que la classe bourgeoise.

            La deuxième phase de la consommation, qui naît autour de 1950, désigne le moment où production et consommation de masse ne sont plus réservées uniquement à une classe de privilégiés, où l’individualisme s’affranchit des normes traditionnelles et où émerge une société de plus en plus tournée vers le présent et les nouveautés qu’il apporte, de plus en plus habitée par une logique de séduction pensée sous la forme d’une hédonisation de la vie accessible à l’ensemble des couches sociales. On assiste alors à l’extension à tous les milieux du goût des nouveautés, de la promotion du futile et du frivole, du culte de l’épanouissement personnel et du bien-être, bref de l’idéologie individualiste hédoniste. Il n’y a plus de modèles prescrits par les groupes sociaux, mais des conduites choisies et assumées par les individus; plus de normes imposées sans discussion, mais une volonté de séduire qui touche indistinctement le domaine public (culte de la transparence et de la communication) et le domaine privé (multiplication des découvertes et des expériences singulières). Apparaît alors Narcisse, individu cool, flexible, jouisseur et libertaire tout à la fois. C’est la phase jubilatoire et libératrice de l’individualisme qui s’est vécue à travers la désaffection à l’égard des idéologies politiques, le dépérissement des normes traditionnelles, le culte du présent et la promotion de l’hédonisme individuel. Si les contrepoints négatifs de cet arrachement aux grandes structures de sens collectives pouvaient déjà se faire sentir — il n’y a pas de libération sans une nouvelle forme de dépendance —, il n’en reste pas moins qu’elles ont été quelque peu occultées. Il faut bien comprendre en effet que l’acquisition d’une marge d’autonomie supplémentaire crée en retour un possible assujettissement. Être libéré des discours transcendants produit également une fragilisation de l’existence due à la perte des repères traditionnels. Ainsi, ne voit-on pas les églises se vider et parallèlement les sectes pulluler? Il n’y a rien là de contradictoire car le paradoxe est la manifestation même de nos sociétés modernes qui créent à la fois plus de liberté et plus de dépendance, plus d’autonomie et plus d’irresponsabilité.

            Revenons à l’entrée dans la postmodernité. Il est sûr que l’arrachement au monde de l’hétéronomie a bien été vécu dans l’euphorie caractéristique des années postmodernes. Cela suffit-il pour autant à voir dans le modèle postmoderne une vraie rupture avec la modernité? Encore faudrait-il que les quatre principes autour desquels s’est construite la modernité aient été rendus caduques suite à l’entrée dans le monde postmoderne. Or, rien n’indique que tel ait été le cas. Premier principe : la libération et la valorisation de l’individu dans le cadre du paradigme juridique qui se met en place au xviie siècle, notamment sous la forme du pacte social élaborée pour la première fois par Hobbes dans le Léviathan. Par le contrat, les individus renoncent à leur droit naturel sur toute chose afin d’acquérir en retour des droits civils et une sécurité publique qu’ils ne possédaient pas dans l’état de nature. Ce modèle juridique correspond à l’invention théorique des droits de l’homme qui trouveront peu à peu leur efficacité pratique. Deuxième principe : la valorisation de la démocratie comme seul système politique viable permettant de combiner liberté individuelle et sécurité collective. Troisième principe : la promotion du marché comme système économique régulateur paré de toutes les vertus puisqu’il contribue à la paix entre les nations et à la richesse tant individuelle que collective. Quatrième principe : le développement techno-scientifique conçu comme panacée au labeur difficile des êtres humains et comme garantie de la santé des populations humaines. 

            Or, qui ne voit que ces quatre principes sont toujours au centre de nos préoccupations et que la postmodernité ne les a en rien délégitimés? Certes, les deux derniers principes (le marché et la techno-science) sont fortement critiqués de nos jours et ils ont fait naître bien des défiances à leur égard mais, dans le premier cas, aucun modèle alternatif au plan économique ne nous paraît crédible pour remplacer le marché, seules des limitations d’ordre politique et une meilleure redistribution nous semblent nécessaires, et, dans le second cas, personne ne remet en question la légitimité des recherches et des découvertes scientifiques, seul nous paraît important l’encadrement éthique à leur donner. En ce qui concerne la démocratie, si l’on en conteste certaines modalités, personne ne cherche à remettre en question son existence. Quant aux droits de l’homme, ils n’ont jamais été autant célébrés et fait autant consensus qu’aujourd’hui. Au fond, on ne songe plus qu’à moderniser la modernité, qu’à la rationaliser davantage en approfondissant ses fondements, et non à s’évader vers une hypothétique postmodernité, en rupture réelle avec elle.

C’est pourquoi nous sommes entrés dans l’ère de l’hypermodernité, que l’on peut définir comme étant une modernité dépourvue de toute illusion et de tout concurrent, c’est-à-dire une modernité radicale caractérisée par l’exacerbation et l’intensification de la logique moderne au sein de laquelle les droits de l’homme et la démocratie sont devenus des valeurs incontournables, le marché s’est développé de manière exponentielle, jusqu’à envahir toutes les sphères de l’existence, et la biotechnologie a remis en question la notion même d’humanité. L’étape postmoderne aura eu pour effet de nous libérer des grands discours tout en nous réconciliant avec les principes modernes sans pour autant se faire d’illusion à leur propos, elle n’aura en rien aboli la modernité.

À cela s’ajoute un autre élément non négligeable qui permet d’expliquer l’entrée dans l’hypermodernité et qui rend compte lui aussi de cette inflexion qui nous a conduits de cette parenthèse transitoire et jubilatoire de la postmodernité au monde qui est le nôtre désormais, à savoir la rupture avec l’euphorie des années 1970 corrélative au sentiment que le monde devenait de plus en plus inquiétant et difficile à vivre, tant au plan individuel (obsession de la santé et de la jeunesse, craintes alimentaires, peur du vieillissement, etc.) qu’au plan sociétal (problème du chômage et de la précarisation du travail, dérégulation économique, terrorisme, préoccupations à l’égard de l’environnement et de la santé publique, etc.).     

À partir de ce constat, l’on peut caractériser la sortie de la postmodernité par trois éléments essentiels : l’hypermodernité, l’hyperconsommation et l’hyperindividualisme. Par « hypermodernité », il faut entendre une société libérale caractérisée par une logique paradoxale, qui existait déjà dans la modernité mais qui est désormais poussée à l’extrême, où coexistent d’un côté la crispation, la réaction, le conservatisme, le repli identitaire, le retour à la tradition, mais à une tradition recyclée par la logique de la modernité; et de l’autre, le mouvement, la fluidité, la flexibilité, le détachement à l’égard des grands principes structurants de la modernité (la Nation, l’État, la religion, la famille, les partis politiques, les syndicats), qui ont dû s’adapter au rythme hypermoderne pour ne pas disparaître. Veut-on un exemple de cette logique paradoxale hypermoderne? Prenons le cas de l’Église catholique, partagée entre deux approches à l’égard des phénomènes hypermodernes. D’un côté, une radicalisation et une crispation de son message, notamment en ce qui a trait au domaine des comportements sexuels, qui débouche sur un conservatisme fort, personnifié par différents mouvements (celui de monseigneur Lefebvre, l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ); de l’autre, une adaptation aux exigences de la modernité dans le prolongement de Vatican ii avec la valorisation de ce qui importe pour des individus sortis du monde de la tradition (aspect émotionnel et festif du religieux, volonté d’accomplissement de soi, recherche d’une communauté délibérément choisie, etc.). Cette valorisation de l’émotionnel et du communautaire a rendu possible la naissance du mouvement Renouveau charismatique, sorte de pentecôtisme à la catholique.

Par « hyperconsommation », il faut entendre un approfondissement de la logique marchande qui se manifeste par deux phénomènes : une consommation de biens matériels qui absorbe et intègre des parts de plus en plus grandes de la vie sociale, et une consommation qui fonctionne de moins en moins selon le modèle des affrontements symboliques cher à Bourdieu et qui répond plus à une logique émotive et hédoniste, qui fait que chacun consomme d’abord pour se faire plaisir plutôt que pour rivaliser avec autrui. Le luxe lui-même, élément par excellence de la distinction sociale, est entré dans la sphère de l’hyperconsommation car il est plus consommé pour la satisfaction qu’il procure — un sentiment d’éternité dans un monde livré à la fugacité des choses — que pour le statut qu’il permet d’afficher. Dans ce cadre, la consommation s’agence de plus en plus en fonction de fins et de critères individuels, la valeur distractive l’emporte sur la valeur honorifique, la conservation de soi (notamment les dépenses colossales reliées à la santé) sur la rivalité, le mieux-être sur l’étalage des signes ostensibles. En contexte d’hyperconsommation, l’industrie du bien-être et de la santé a de beaux jours devant elle.

Par « hyperindividualisme », il faut comprendre un individu de plus en plus autonome dans ses choix et de moins en moins déterminé par une logique de classes. L’hyperconsommation explique cet hyperindividualisme puisque, en proposant des produits de moins en moins standardisés et de plus en plus personnalisés, elle a élargi la gamme des choix personnels à l’extrême et affranchi les conduites individuelles des encadrements collectifs. Effectuant une inflexion avec la consommation mimétique de classe, la phase hyperindividualiste représente à la fois une individualisation et une communautarisation de la consommation, dont les effets de mode chez les jeunes offrent l’illustration la plus frappante. La consommation ne suit plus un modèle vertical mais en réseaux, fragmenté et polycentré, dans lequel de micro-groupes identitaires se juxtaposent dans un espace hétérogène de goûts, d’esthétiques et de pratiques, sous-tendu par un réel souci d’affirmation de soi. L’hyperindividualisme doit aussi se voir comme le remplacement de l’individu jouisseur et libertaire des années postmodernes par un individu qui veut mature, responsable, organisé, performant, libéré de ces appartenances de classe. Seulement, ici encore, la logique paradoxale est à l’œuvre. Narcisse mature? Mais il ne cesse d’envahir les domaines de l’enfance et de l’adolescence comme s’il refusait d’assumer l’âge adulte qui est le sien. Narcisse responsable? Peut-on vraiment le penser quand les comportements irresponsables se multiplient, quand les déclarations d’intention ne sont pas suivies d’effet? Que dire de ces entreprises qui parlent de codes de déontologie et qui dans le même temps licencient en masse parce qu’elles ont maquillé leurs chiffres, de ces armateurs qui évoquent l’importance du respect écologique alors que leurs propres bâtiments effectuent des dégazages sauvages, de ces entrepreneurs qui vantent la qualité de leurs produits alors même qu’ils s’effondreront à la moindre secousse sismique, de ces conducteurs censés respecter le code de la route et qui téléphonent en roulant? Narcisse performant? Soit, mais au prix de troubles psychosomatiques de plus en plus fréquents, de dépressions et de burnout caractérisés. Narcisse gestionnaire? On peut en douter quand on observe la spirale de l’endettement des ménages. Narcisse flexible? Mais c’est la crispation qui le caractérise au niveau social quand vient le moment de revenir sur certains avantages acquis. La logique postmoderne de la conquête sociale a été remplacée par une logique corporatiste de défense des avantages sociaux. Ce n’est là qu’un échantillon des paradoxes qui caractérisent l’hypermodernité : plus les conduites responsables progressent et plus l’irresponsabilité s’accroît en même temps. Les individus hypermodernes sont à la fois plus informés et plus déstructurés, plus adultes et plus instables, moins idéologisés et plus tributaires des modes, plus ouverts et plus influençables, plus critiques et plus superficiels, plus sceptiques et moins profonds.

Ce qui a surtout changé entre la parenthèse postmoderne et les temps hypermodernes, c’est le climat social et le rapport au présent. À partir des années 1980, le règne exponentiel hypermoderne a bouleversé nos modes de vie et nos comportements, rendant la lecture du monde plus délicate. La sortie de la guerre froide et l’émergence du monde multipolaire qu’elle a entraîné, l’explosion de la mondialisation libérale ou encore le développement des nouvelles technologies de l’information ont eu leur part dans cette évolution. En gros, l’on peut dire que dans l’hypermodernité, la désagrégation du monde de la tradition n’est plus vécue sous le régime de l’émancipation mais sous celui de la crispation. C’est la peur qui l’emporte et qui domine face à un avenir incertain, une logique de la mondialisation qui s’exerce indépendamment des individus, une compétition libérale exacerbée, un creusement des inégalités, un développement effréné des technologies de l’information, une précarisation de l’emploi et une stagnation inquiétante du chômage à un taux élevé. Tout inquiète et effraie. Au niveau international, le terrorisme et ses ravages, la logique néolibérale et ses effets sur l’emploi; au niveau local, la pollution urbaine, la violence dans les banlieues; au niveau personnel, tout ce qui fragilise l’équilibre corporel et psychique. Bref, le credo n’est plus « Jouissez sans entraves » mais « Craignez à tout âge », et le Rémy Girard obsédé par la maladie et la mort des Invasions barbares de Denys Arcand a pris logiquement la place du Rémy Girard dilettante du Déclin de l’empire américain.

Le règne de l’hédonisme se poursuit sans doute, l’offre de divertissements explose mais ne contrebalance pas la montée anxiogène caractéristique de l’âge hypermoderne. La société hypermoderne est bien complexe et paradoxale puisque, dans le même temps, elle stimule les plaisirs (l’hédonisme, la consommation, la fête) et produit des comportements anxiogènes et pathologiques. Le paradoxe tient au fait que l’augmentation des loisirs s’accompagne d’une difficulté de plus en plus réelle à vivre, que les gestes responsables progressent en même temps que les actes irresponsables. La société hypermoderne fondée sur l’hyperindividualisme et la perte normative traditionnelle implique que chaque individu, livré à sa propre liberté, est soumis à des injonctions paradoxales qui opposent à la fois les exigences de l’hédonisme et celles de la responsabilisation avec pour conséquence une sorte de société schizophrène prise entre une culture de l’excès et un éloge de la modération. Nos sociétés proposent à la fois aux individus qui les composent la promotion du bien-être et le souci de soi, la jouissance de l’instant et la prise en compte de l’avenir, la relaxation et la performance, l’évasion et la sécurité, l’harmonie et la compétitivité. Tout devient objet de choix, de litige, de planification individuelle, même les plaisirs.

La société hypermoderne se présente sous la forme d’un « chaos organisateur », détruisant d’une part des formes de limitations traditionnelles en valorisant le goût du nouveau, de l’innovation permanente, du dépassement de soi, de la conquête de nouveaux territoires, de l’expérimentation personnelle, et imposant d’autre part de nouvelles normativités compatibles avec la logique hypermoderne et qui continuent d’orienter les comportements collectifs et individuels. Prenons un exemple simple, celui des prescriptions alimentaires. Par le passé, la normativité religieuse gérait la temporalité alimentaire, faisant se succéder périodes de jeûnes, de carêmes et de fêtes. Aujourd’hui, chacun est libre de manger ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut et selon la quantité qu’il veut. Que voit-on face à cette autonomisation alimentaire? Deux séries de phénomènes : une responsabilisation individuelle qui fait que l’on surveille son alimentation et sa santé (régime, souci de l’alimentation biologique, crainte des ogm, plaisir des sens sans excès, etc.) et une déresponsabilisation complète pensée sous la logique de l’abondance de nourriture qui conditionne une déstructuration alimentaire dont l’explosion de l’obésité dans nos sociétés est un signe manifeste.

Certes, nos sociétés valorisent la responsabilisation, l’excès étant perçu comme en rupture avec la norme, mais les excès n’en existent pas moins et ne cessent de prendre de l’ampleur. Alors qu’ils s’exprimaient par le passé au plan social sous la forme de fêtes bien localisées temporellement permettant d’exorciser les débordements paroxystiques, ils contaminent désormais hic et nunc toutes les sphères de l’existence, tant publiques que privées (explosion de la logique financière, villes et centres commerciaux tentaculaires, sports extrêmes, accroissement infini des données informatiques, etc.). Ces excès permettent de comprendre en retour pourquoi nous sommes entrés dans l’ère de la médicalisation outrancière du collectif et de l’individuel, vécue comme une solution à cette montée aux extrêmes dans un monde apparaissant comme toujours plus difficile à comprendre et à vivre. La santé apparaît comme le référent ultime de préoccupations contemporaines inquiètes de l’évolution du monde mais aussi débarrassées de toute idée de salut post-mortem et fascinées par le bonheur matériel terrestre, comme si le mot de Descartes de devenir maître et possesseur de la nature ne valait prioritairement aujourd’hui que pour le rapport que chacun entretient à l’égard de son corps, ancrage évident qui permet de tenir le monde hypermoderne et ses menaces à distance.  

Si Narcisse est si inquiet, c’est aussi parce qu’aucun discours théorique ne parvient plus à le rassurer. Il a beau consommer frénétiquement du spirituel, il ne paraît pas plus serein pour autant. L’ère de l’hyperconsommation et de l’hypermodernité a signé le déclin des grandes structures traditionnelles de sens, et leur récupération par la logique de la mode et de la consommation. Au même titre que les objets et la culture de masse, les discours idéologiques ont été saisis par la logique hypermoderne de la mode alors même qu’ils ont toujours fonctionné selon la logique de la transcendance et de la pérennité et dans le culte du sacrifice et du dévouement. L’engouement a remplacé la foi; la frivolité du sens, l’intransigeance du discours systématique; la décontraction, le jusqu’au-boutisme. Le formidable engouement actuel pour la philosophie en Europe en est un exemple frappant.

Nous sommes arrivés au moment où la commercialisation des modes de vie ne rencontre plus de résistances structurelles, culturelles ou idéologiques, et où les sphères de la vie sociale et de la vie individuelle sont réorganisées en fonction de la logique de la consommation. Force est de constater que son empire ne cesse de progresser : le principe du libre-service, la recherche d’émotions et de plaisirs, le calcul utilitariste, la superficialité des liens semblent avoir contaminé l’ensemble du corps social, le monde du savoir lui-même n’y échappant pas. Les universités, à leur tour, se sont mises à l’heure de la consommation en délaissant la recherche fondamentale pour la recherche appliquée et les profits à court terme qu’elle génère, en se lançant dans une guerre impitoyable où les étudiants sont conçus comme des clients qu’il faut attirer puis satisfaire, en valorisant sur ses campus l’hédonisme et le goût de la fête plutôt que d’insister sur des valeurs comme le travail et l’effort personnel. Et cela vaut tout autant pour la dimension familiale, le rapport à l’éthique, à la politique, au syndicalisme, ou au religieux où les instances traditionnelles de légitimation sociale ne peuvent survivre que si elles se calquent sur le modèle hypermoderne. L’hypermodernité fonctionne bien selon la logique du recyclage permanent du passé, rien ne semblant échapper à son empire.

La logique consumériste est-elle totalement hégémonique, capable de tout absorber et de tout recycler selon sa propre rationalité? L’hypermodernité est-elle l’enfer capitaliste ultime? Le fonctionnement du monde libéral qui génère plus de profits, d’efficacité et de rationalité semble justifier les craintes de Heidegger qui dénonçait, à propos de la technique, un détournement de son sens au profit d’une « volonté de la volonté », d’une dynamique de la puissance se nourrissant d’elle-même, sans finalité autre que son propre développement. La volonté, qui était au départ animée du désir louable de soulager l’humanité de sa souffrance immémoriale, s’est peu à peu muée en volonté de puissance, n’ayant pour seule finalité que son propre empire sur les êtres humains et les choses, et produisant en dernière analyse ce monde obsédé de technique et de performance qui est le nôtre.

Il ne faut pourtant pas noircir indûment le tableau car tout ne se réduit pas à la pure consommation et tout n’est pas recyclable. Certaines valeurs propres à la modernité, comme les droits de l’homme par exemple, ne sont pas prêtes de basculer dans le consumérisme pur. D’autres valeurs échappent aussi au monde de la consommation, comme le souci de la vérité ou le relationnel. S’il est notable que l’obsession de l’image de marque ait envahi le monde intellectuel et poussé certains penseurs à tenir compte des exigences du marketing, il n’en reste pas moins que l’honnêteté intellectuelle et le souci du vrai continuent à être l’apanage du plus grand nombre. Au fond, le désir de savoir a conservé, dans la majorité des cas, l’ascendant sur celui de plaire et d’être reconnu, et le rythme lent de la pensée théorique n’est pas prêt de s’adapter à celui, extrêmement mobile, de la société du spectacle.

Mais il est un autre domaine qui échappe à la sphère de l’intérêt, celui de la relation amoureuse, et, plus généralement, celui des valeurs relationnelles qui font en grande partie la richesse de notre vie privée. Au moment même où la prédation semble caractériser notre rapport au monde des objets et des êtres, voilà un domaine qui se présente comme fonctionnant de manière totalement désintéressée. Le règne de l’argent n’est pas le fossoyeur de l’affectivité, il est au contraire ce qui lui donne toute sa légitimité, comme si nous sentions le besoin de retrouver une part d’innocence dans un monde de plus en plus régi par l’efficacité et la rationalité.

Rien de plus faux, donc, que de penser que la consommation règne sans partage. Rien de plus faux également que de croire qu’en réduisant les individus au rôle de consommateurs, elle favorise une homogénéisation sociale. Le problème le plus important n’est pas de déplorer l’atomisation de la société, mais plutôt de repenser la socialisation en contexte hypermoderne quand aucun discours idéologique ne fait plus sens et quand la désintégration du social est à son comble. Bien sûr, une recomposition sociale est à l’œuvre, mais qui part uniquement du désir singulier des individus. Les atomes individuels ne rechignent pas à se retrouver, à communiquer, à se regrouper dans des mouvements associatifs, marqués au coin par l’égocentrisme, puisque l’adhésion y est spontanée, souple et segmentaire, en tout point conforme à la logique de la mode. Mais des regroupements narcissiques suffisent-ils à faire une société démocratique et à promouvoir le sens des valeurs quand la consommation semble seule essentielle?   

Notre hypermodernité, caractérisée par une consommation émotionnelle et des individus soucieux avant tout de leur santé et de leur sécurité, est-elle le signe de l’emprise de la barbarie sur nos sociétés? Nombreux sont ceux qui critiquent l’état actuel qui est le nôtre où ils ne voient qu’âmes désarmées, barbarie intérieure, défaite de la pensée ou imparfait du présent. Comme si le nihilisme en qui Nietzsche lisait l’avenir de l’Europe avait effectivement triomphé. Et, d’un certain côté, ce constat n’est pas faux : l’hédonisme individualiste, en minant les instances traditionnelles de contrôle social et en évacuant du champ social toute transcendance, prive un certain nombre d’individus de repères et favorise un relativisme effréné qui semble laisser libre cours à toutes les élucubrations possibles. Comment passer sous silence la prolifération des sectes, qui séduisent des individus pourtant éduqués, ou le retour du paranormal alors que ces phénomènes avaient été discrédités par la modernité? Bayle et Fontenelle peuvent bien se retourner dans leur tombe, cela ne modifiera en rien la logique hypermoderne qui réaménage et recycle sans cesse le passé.    

Mais le relativisme n’est qu’une face possible de l’hypermodernité. Force est d’admettre également que les droits de l’homme n’ont jamais été vécus de manière aussi consensuelle qu’aujourd’hui, que les valeurs de tolérance et de respect d’autrui ne se sont jamais manifestées aussi fortement que de nos jours, entraînant une répulsion généralisée de l’utilisation gratuite de la violence. Et puis, comment passer sous silence le fait que l’hypermodernité se soit construite en parallèle avec une exigence éthique de plus en plus marquée? En lieu et place du portrait catastrophique que l’on nous sert d’habitude, où la morale a déserté l’espace social, remplacée qu’elle est par le cynisme ou l’égoïsme, il convient de souligner, face aux menaces engendrées par le développement techno-scientifique et face à l’appauvrissement des grands projets politiques, le besoin actuel de régulation éthique et déontologique, que ce soit au niveau social, économique ou encore médiatique. Certes, le souci éthique ne se vit plus comme par le passé selon la logique du devoir sacrificiel et il doit être pensé sous la forme d’une morale indolore, optionnelle, qui fonctionne plus à l’émotion qu’à l’obligation ou à la sanction et qui s’est adaptée aux nouvelles valeurs d’autonomie individualiste. Mais cette phase postmoraliste qui caractérise nos sociétés aujourd’hui n’entraîne pas la disparition de toute valeur éthique.

Trois éléments permettent de s’en rendre compte aisément. D’abord, la disparition d’une morale inconditionnelle n’a pas eu pour conséquence la diffusion de comportements égoïstes à l’ensemble du corps social, comme le montre la profusion des associations d’entraide et des bénévoles. Ensuite, le relativisme des valeurs n’a pas contribué au nihilisme moral puisqu’un noyau dur de valeurs démocratiques essentielles perdure, noyau autour duquel un consensus fort s’est affirmé. Enfin, la perte des repères traditionnels n’a pas eu pour effet le chaos social annoncé étant donné que la libération individuelle, notamment au plan sexuel, n’a pas eu pour effet une totale anarchie des mœurs. Ainsi, seulement quatorze pour cent des hommes et six pour cent des femmes ont eu, en France, deux partenaires ou plus dans l’année écoulée. La permissivité totale ne débouche donc pas sur une orgie caractérisée…

Cela étant, la responsabilisation individuelle n’est qu’une face de l’hypermodernité et l’on ne doit pas oublier également que la dissolution des formes d’encadrement des individus peut produire l’effet inverse. Avec l’effondrement des grands discours normatifs sur la morale, on assiste à des phénomènes asociaux inédits qui participent d’un individualisme irresponsable : cynisme généralisé, refus de l’effort et du sacrifice individuel, comportements compulsifs et dépendances en tous genres, trafic de drogue et toxicomanie, recrudescence de la violence gratuite, particulièrement à l’égard des femmes dans les quartiers défavorisés. Le règne de l’hédonisme ne coïncide qu’en partie avec l’âge de la responsabilisation, les comportements irresponsables n’ayant pas disparu, bien au contraire.

Si la morale n’a pas disparu du champ social, elle n’en est pas moins imposée du dehors, par les messages véhiculées par les médias, et non plus déterminée du dedans. Il est vrai que les normes morales ne sont plus édictées et imposées comme par le passé par l’esprit national, la famille ou les églises, et que les repères fournis par les instances traditionnelles ne font plus sens et ont dû être adaptés à la logique de l’éphémère. Il est juste aussi que notre société fascinée par le frivole et le superflu est entrée dans son moment flexible et communicationnel, caractérisé par le goût du spectaculaire, l’inconstance des opinions et des mobilisations sociales. Si l’on se doit d’admettre que les médias ont bien un rôle normalisateur et avouer que leur emprise sur la vie quotidienne est loin d’être négligeable, on n’en conclura pas trop vite à leur pouvoir de massification illimitée. En effet, les médias peuvent favoriser tel ou tel comportement du public mais non l’imposer. Une preuve en est que le martèlement d’un même message ne produit pas pour autant l’effet escompté (il suffit de penser aux campagnes publicitaires contre le tabac qui ne semblent pas avoir modifié sensiblement la donne ou bien au battage médiatique prolongé dans l’affaire Clinton/Lewinsky qui n’a pas eu l’effet escompté sur l’opinion publique américaine).

Malgré tout, ne sommes-nous pas, de part en part, traversés par des messages extérieurs qui conditionnent et standardisent nos comportements? Penser ainsi, ce serait ne pas percevoir les effets positifs de la logique de la mode et de la consommation qui nous ont rendus peu à peu indifférents aux messages publicitaires et aux objets industriels. Cette désaffection à l’égard du monde de la consommation a permis en retour une conquête de l’autonomie personnelle en multipliant les occasions du choix individuel et les sources d’information à l’égard des produits. Loin de déboucher sur l’homme unidimensionnel cher à Marcuse, la logique de la consommation-mode a favorisé l’émergence d’un individu davantage maître et possesseur de sa vie, foncièrement labile, sans attache profonde, à la personnalité et aux goûts fluctuants. Et c’est parce qu’il est ainsi constitué qu’il a besoin d’une morale spectaculaire, seule capable de l’émouvoir et de le faire agir. Les médias ont été obligés d’adopter la logique de la mode, de s’inscrire sous le registre du spectaculaire et du superficiel et de valoriser dans leurs messages la séduction et le divertissement. Par là, ils se sont adaptés au fait que le développement du raisonnement personnel passe de moins en moins par la discussion entre individus privés et de plus en plus par la consommation et les voies séductrices de l’information.

Si la négativité des médias peut être réévaluée en fonction du poids relatif de leur pouvoir normalisateur, leur positivité se doit également d’être soulignée. Car, dans l’histoire de l’individualisme moderne, les médias ont joué un rôle émancipateur capital en diffusant dans l’ensemble du corps social les valeurs hédonistes et libertaires. Plus encore, en permettant l’accès à une information de plus en plus diversifiée et à des points de vue différents, en proposant une gamme de choix extrêmement variée, les médias ont permis d’apporter aux individus une plus grande autonomie de pensée et d’action tout en leur permettant de se constituer leur propre opinion sur un nombre de phénomènes sans cesse grandissant.

Au plan politique, par exemple, leur rôle formateur a été déterminant. Plutôt que de voir dans les médias les responsables de la dénaturation du débat public, il serait plus souhaitable d’évaluer favorablement leur influence sur la maturité politique d’un électorat de moins en moins enfermé dans un discours idéologique ou dans une logique de classes et de plus en plus sensible aux raisonnements des partis en concurrence, ce qui ne peut que contribuer au débat démocratique. D’ailleurs, nos sociétés ne se caractérisent pas par le consensus mais par la discussion permanente à laquelle les médias contribuent largement. Privé de sens transcendant, d’autorité universellement reconnue, nos sociétés sont vouées à l’antagonisme permanent des discours sur fond de stabilité démocratique, la liberté et l’égalité constituant un socle d’idéal commun — socle néanmoins problématique puisque ces deux principes sont susceptibles d’interprétations opposées. Nous ne subissons donc pas le règne de l’uniformisation des convictions et des comportements. L’homogénéisation des goûts et des modes de vie ne débouche pas sur une vie politique et sociale consensuelle, les conflits perdurent, mais via une pacification individualiste du débat collectif à laquelle les médias ont contribué. Un exemple en est que l’élection relativement délicate de George W. Bush en 2000 n’a donné lieu à aucune effusion de sang. Nous ne vivons plus le temps des grandes tragédies collectives sanglantes : le tragique se vit désormais au singulier, la difficulté de vivre s’accroît, l’avenir n’a jamais paru aussi menaçant. L’hypermodernité n’est ni le règne du bonheur absolu, ni celui du nihilisme total. En un sens, ce n’est ni l’aboutissement du projet des Lumières, ni la confirmation des sombres prévisions nietzschéennes.  

Cette défense de l’univers médiatique n’a pour fonction que de relativiser les phénomènes et ne cherche pas à dissimuler la négativité qui travaille le système médiatique en particulier, et l’hypermodernité en général. Il est évident qu’en exacerbant l’individualisme et en donnant de moins en moins d’importance aux discours traditionnels, la société hypermoderne se caractérise par l’indifférence au bien public, la priorité accordée bien souvent au présent sur le futur, la montée des particularismes et des intérêts corporatistes, la désagrégation du sens du devoir ou de la dette envers la collectivité. En se bornant à la sphère des médias, les analyses peuvent être tout aussi critiques, car les médias sont eux aussi traversés par la logique duale caractéristique du monde hypermoderne qui rend toute chose ambivalente.

Comment passer sous silence les effets négatifs des médias sur la culture et le débat public? Censés nous informer, ils nous désinforment plutôt en fonction d’intérêts sensationnalistes ou de basse politique. Au lieu d’élever le niveau du débat public, ils transforment la politique en spectacle. Plutôt que d’être les promoteurs d’une culture de qualité, ils nous abreuvent de variétés insipides, multiplient les émissions sportives et programment le plus tard possible, voire suppriment, les émissions à caractère un tant soit peu culturel. Ils passent pour favoriser la liberté individuelle et le goût de l’initiative alors même que les consommateurs ont des attitudes de plus en plus compulsives à leur égard. Ils ont pour fonction de former l’esprit critique et le jugement, mais la logique de la marchandisation fait que la réflexion est bien souvent délaissée au profit de l’émotion, la théorie au profit de l’utilisation pratique. Ainsi des livres de philosophie qui ne peuvent espérer avoir du succès que s’ils répondent à des préoccupations personnelles et proposent des recettes pour parvenir au bonheur. À leur tour les médias sont gagnés par la logique hypermoderne et peuvent favoriser tout à la fois les comportements responsables et irresponsables. 

 

Le futur de l’hypermodernité se joue là, dans sa capacité à faire triompher l’éthique de la responsabilité sur les comportements irresponsables. Les comportements irresponsables ne vont pas disparaître d’eux-mêmes car ils sont nécessairement inscrits dans la logique de l’hypermodernité. Ce sont en effet les mécanismes mêmes de l’individualisme démocratique qui expliquent à la fois la responsabilité des uns et l’irresponsabilité des autres, ceux qui préfèrent pervertir l’autonomie dont ils ont hérité en égoïsme pur. Ces derniers, soucieux de leur seul confort et bonheur, désinvestissent le social pour le privé, en toute bonne conscience, d’ailleurs, puisque les instances traditionnelles de la socialisation, décrédibilisées par l’avancée de l’individualisme, ne jouent plus leur rôle normatif. Mais n’exagérons pas non plus la portée de ce phénomène, les comportements responsables sont toujours d’actualité. C’est peut-être le fait le plus étonnant à constater : la société de consommation de masse, émotionnelle et individualiste, permet la cohabitation d’un esprit de responsabilité, à géométrie variable, et d’un esprit d’irresponsabilité incapable de résister aux sollicitations extérieures comme aux impulsions intérieures. Le fait est que la logique binaire de nos sociétés ira en s’accroissant et que la responsabilisation de chacun prendra de plus en plus d’importance. Jamais une société n’a laissé une autonomie et une liberté individuelles aussi larges s’exercer, jamais son destin ne s’est trouvé autant lié aux comportements de ceux qui la composent. C’est pourquoi la responsabilisation du plus grand nombre peut seule nous garder des maux engendrés par l’hypermodernité. Sans responsabilisation véritable, les déclarations d’intentions vertueuses dénuées d’effets concrets ne suffiront pas. Il va falloir valoriser l’intelligence des êtres humains, mobiliser les institutions et nous préparer aux problèmes du présent et de l’avenir. La responsabilisation doit être collective et s’exercer dans tous les domaines du pouvoir et du savoir, mais aussi individuelle, car il nous revient en dernier lieu d’assumer cette autonomie que la modernité nous a léguée et de comprendre que le futur n’a jamais été autant déterminé par les décisions du présent que nous choisirons de prendre ou de ne pas prendre. Au fond, ce qui nous guette à court terme c’est moins une nouvelle ère de barbarie qu’une immense fatigue, cette fatigue d’être soi dans un monde où chaque moi doit sans cesse choisir, redéfinir et justifier son mode d’existence, tout en assumant ses responsabilités de plus en plus complexes d’acteur social et politique dans un monde de moins en moins lisible et compréhensible.



Sébastien Charles*

 

NOTES

* Sébastien Charles est professeur de philosophie à l’Université de Sherbrooke. Il travaille actuellement sur la pensée française, et plus spécifiquement sur la philosophie des Lumières et la philosophie contemporaine. À propos de ces deux champs de réflexion, il a fait paraître récemment Berkeley au siècle des Lumières (Paris, Vrin, 2003), La philosophie française en questions (Paris, lgf, 2003), Les temps hypermodernes (avec Gilles Lipovetsky, Paris, Grasset, 2004) et Scepticisme et modernité (avec Marc André Bernier, Saint-Étienne, Presses de l’Université Saint-Étienne, 2005).

1. Le terme d’« ultramodernité » se trouve chez Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité (Paris, L’Harmattan, 1994) et chez Yves-Charles Zarka, Figures du pouvoir. Études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (Paris, p.u.f., 2001); celui d’« hypermodernité », chez Frédéric Lenoir, Les métamorphoses de Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale (Paris, Plon, 2003), mais on pouvait le lire chez Gilles Lipovetsky dès La troisième femme. Permanence et révolution du féminin (Paris, Gallimard, 1997). Pour une autre critique de la postmodernité, voir Terry Eagleton, The Illusions of Postmodernism, (Oxford, Blackwell, 1996 ) et After Theory (Londres, Allen Lane, 2003).





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