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Entretien avec Nick Bostrom, le transhumaniste en chef

Un texte de Antoine Robitaille, Nick Bostrom
Thèmes : Humanisme, Philosophie, Société
Numéro : vol. 8 no. 1 Automne 2005 - Hiver 2006

Début de soirée du mois d’août 2004. Nous sommes dans un restaurant de style pub à Toronto, situé dans une maison victorienne de brique rouge. L’endroit est rempli des participants du colloque Transvision, la réunion annuelle de l’amt, l’Association mondiale du transhumanisme, un groupe de militants souhaitant l’avènement de la posthumanité, c’est-à-dire le dépassement de l’homo sapiens par des moyens techniques.

Argument y a rencontré Nick Bostrom, philosophe d’origine suédoise, fin vingtaine, maintenant rattaché à l’Université d’Oxford après un passage à Yale. Il a fondé l’amt en 1998 et il est reconnu comme un modéré dans les cercles technophiles. Parmi les défenseurs des pensées posthumanistes, c’est assurément l’un de ceux dont le propos est le plus élaboré. Préserver une certaine unité du mouvement qui tend à éclater entre ses différentes chapelles (les Extropiens, les Singularistes, les Immortalistes, etc.) a toujours été l’une de ses préoccupations.

Grand et maigre, portant un veston de tweed, il se mêle davantage aux nerds de l’informatique présents au congrès qu’à l’autre groupe, les adeptes du piercing extrême et de la « modification corporelle ». Dans un café Starbucks, plus tôt dans la journée, après s’être commandé un quadruple espresso, il m’avait expliqué qu’il y avait dans ce gobelet un certain nombre de grammes de caféine dont il avait besoin pour passer l’après-midi. On raconte qu’il a jadis tenté sa chance comme stand-up comic, mais il se fait plutôt sérieux et peu passionné lorsqu’il parle (en anglais), avec son lourd accent suédois, de posthumanité, ou de ses autres sujets de prédilections : la possible vie extraterrestre et la « singularity » (voir plus bas).

La revue Argument, qui s’est employée depuis ses débuts à explorer les appréhensions à l’égard des pensées ultratechnophiles[1], souhaite ici permettre à l’un de ses représentants les plus éminents de s’exprimer. Que l’on n’y voit aucun appui de notre part à la cause de M. Bostrom, mais plutôt la volonté d’exposer sa rhétorique au grand jour.

 

MEILLEURS?

 

A. Robitaille : Je vous ai posé cette question plus tôt aujourd’hui et j’aimerais y avoir une réponse plus étoffée : qu’est-ce que « meilleur » signifie dans les expressions que votre organisation utilise, comme « meilleurs humains », « meilleure vie »?

N. Bostrom : Cela signifie que les gens ont la chance de vivre la vie qu’ils désirent, à laquelle ils aspirent. Nous ne sommes plus contraints d’accepter ce que la nature nous a donné, nous ne sommes plus obligés d’accepter de mourir après quelques décennies sur terre ou d’être vaincus par le cancer avant cela. Cela signifie aussi que nous ne sommes plus limités dans nos capacités mentales, nous ne sommes plus troublés par des changements d’humeurs. Bref, « meilleur » signifie avoir plus de contrôle sur notre propre vie, en être totalement maître et pouvoir développer le type d’idéal que nous souhaitons. Évidemment, ces idéaux, dans un monde posthumaniste, varieraient d’individu en individu. Les Transhumanistes veulent que chacun puisse faire ses choix pour lui-même. En ce sens, donc, le sens de l’adjectif « meilleur » différera de l’un à l’autre.

Ne peut-on pas atteindre le « meilleur » que vous évoquez par le truchement de la philosophie, du savoir, de l’éducation? Avez-vous vraiment besoin de la technologie?

Oh oui! inévitablement. Le « meilleur » qu’on peut atteindre par la connaissance comporte d’importantes limites. Par exemple, on ne peut certainement pas mettre fin au vieillissement simplement en réfléchissant à cette question. Il vous est loisible, par exemple, de vous convaincre qu’en définitive, c’est une bonne chose de mourir. Mais le résultat, c’est que vous allez mourir quand même après 70 ou 80 ans, ou même avant. Si vous voulez vraiment découvrir le type de maturité ou de sagesse à laquelle on peut aspirer après quelques centaines d’années d’existence, vous ne pouvez pas éviter de passer par la biochimie. Il n’est pas suffisant de « réfléchir » à ce que votre pensée serait après deux cents ans de vie. Et en ce qui a trait à la pensée elle-même, tout comme certains concepts humains sont inaccessibles aux chimpanzés, aux chiens ou aux lapins, parce que leur petit cerveau ne suffit pas à la tâche, de même, nous devons supposer qu’il y a des concepts, des idées et des pensées qui sont tout simplement trop complexes pour notre cerveau humain.

Bref, nous sommes aux posthumains à venir ce que le chimpanzé est pour nous?

Pas exactement. Nous sommes des agents moraux, nous avons un statut moral. S’il y a un jour des posthumains, nous détiendrons toujours ce statut moral. Il y a là, entre les animaux et nous, une différence irréductible, qui est liée au statut moral. En revanche, pour les posthumains à venir, nous sommes effectivement des chimpanzés, au sens où il y a effectivement des choses, des idées, des concepts, qui leur seront accessibles et pas à nous, tout comme il y a des choses qui sont à notre portée, mais pas à celle des chimpanzés. En cheminant graduellement vers une condition posthumaine — bien que ce soit là, selon moi, un vocable qui prête à confusion —, certaines des options qui n’étaient pas accessibles aux humains le deviendront peut-être.

Pourriez-vous me donner un exemple?

Une meilleure compréhension. La capacité de lire toute la littérature produite dans le monde. Il n’y a pas assez de temps pour faire cela dans la durée, même maximale, d’une existence humaine. Pensons à toutes ces choses qui pourraient être accomplies et qui sont impensables actuellement, des choses qu’on ne peut même pas imaginer. Des livres qui n’ont pas été écrits, des idées qu’on ne peut produire aujourd’hui tout simplement parce que nous ne sommes pas assez intelligents. Ou encore : prenez la vie humaine dans ce qu’elle a de meilleur. Pensez à ces moments où vous vous sentez extrêmement bien : l’extase de l’amour romantique, par exemple; ou encore, lorsque vous êtes en pleine création littéraire et que les pensées circulent rapidement dans votre esprit. Durant ces moments, vous vous demandez : mais pourquoi cela ne peut-il pas durer éternellement? Pourquoi toutes ces bonnes choses doivent-elles avoir une fin, nous demandons-nous, surtout lorsque nous sommes contraints de retourner à la grisaille du quotidien. Si bien que même dans les limites de ce que nous connaissons, dans les limites humaines, il y a des périodes de vie et des états d’être qui sont fabuleux. Si nous pouvions toujours être dans ces états, si nous pouvions faire en sorte qu’ils durent, ce serait un grand pas en avant. Et au delà des périodes d’extase bien humaines, que nous expérimentons, on peut facilement présumer qu’il y en a d’autres supérieures encore, que nous ne pouvons même pas imaginer dans notre état actuel.

Bill McKibben, dans son livre Enough[2], utilise un argument intéressant. Il dit que ce type d’extase, par exemple, ce sentiment de bien-être ou d’accomplissement, vous l’obtenez principalement après y avoir travaillé de façon inlassable. Il se penche sur l’expérience du marathon, par exemple. McKibben est un coureur de marathon. Lorsque vous terminez un marathon, dit-il, vous êtes exténué, mais vous pouvez atteindre un bien-être rare. Le transhumanisme, dit-il, veut abolir ce sentiment de la limite, de l’effort, et abolira par le fait même ces états de satisfaction formidables.

Je connais bien les critiques de McKibben. Mais il se trompe sur l’objectif du transhumanisme, qui n’est pas d’abolir toute limite, mais qui est plutôt de faire en sorte que l’on puisse choisir ses limites, que l’on puisse choisir quelles contraintes on souhaite. Le marathon en est un bon exemple : certes, nous ne sommes pas obligés de courir 40 kilomètres par jour. Nous pouvons tout simplement prendre l’autobus. Or, il fut une époque où nous n’avions pas ce choix. Aujourd’hui, on peut choisir de faire des marathons. Songeons à certaines autres limites auxquelles nous sommes soumis. Notre espérance de vie, par exemple : nous n’avons pas le choix, car nous développons un cancer ou des maladies coronariennes, ou le diabète ou alors nous avons un accident cérébrovasculaire.

Dans le monde idéal du transhumanisme, un monde qu’on devrait s’efforcer de créer, la mort serait volontaire. Si vous pensez que vous avez assez vécu, que vous avez apporté au monde ce que vous aviez à y apporter, que vous avez atteint vos objectifs et qu’il n’y a plus de raison de vivre, vous aurez évidemment la possibilité d’arrêter de prendre des suppléments de vie ou quelque autre technique pour perdurer. En revanche, si vous croyiez qu’il serait peut-être bon de vivre encore et de voir ce que la vie peut vous apporter, les possibilités resteraient ouvertes pour vous.

Cet après-midi, dans un atelier sur l’écriture de livres transhumanistes, j’écoutais des auteurs parler de leur livre sur la posthumanité et de l’épreuve terrible que cela a représenté pour eux. Ils disaient tous que ce fut une expérience difficile, mais qu’au fond, c’est la meilleure chose qu’ils aient faite. Je me demande s’il y aura une méthode transhumaniste qui vous permettra d’écrire des livres sans ressentir cette douleur; et sans éprouver la satisfaction qui, prétendument, s’ensuit.

Aujourd’hui, les riches peuvent embaucher quelqu’un pour écrire leur livre. Dans l’avenir, vous pourrez demander à votre unité d’intelligence artificielle d’écrire le livre pour vous. Voilà tout.

Ce ne serait pas votre propre création.

Oui, mais si c’est l’expérience d’écrire un livre qui vous importe plus que le livre en soi, eh! bien, vous pourrez toujours l’écrire vous-même. Vous aurez le choix. Aujourd’hui, pour gravir une montagne, vous pouvez prendre un hélicoptère. Mais vous pouvez aussi choisir de l’escalader pour l’effort, l’exercice, l’expérience. Comme vous avez le choix dans de nombreux autres domaines. Il vous est possible, si ça vous chante, de vous promener sur un terrain de golf, de prendre les balles dans votre main et d’aller les mettre dans les trous. Mais la plupart d’entre nous trouvons beaucoup plus agréable de se soumettre aux contraintes et aux limites du jeu. Je crois qu’il y a toutes sortes de limites intéressantes et créatives que nous pouvons créer pour nous-mêmes plutôt que d’accepter et de se soumettre aux vieilles contraintes imposées.

Mais il y a une autre réponse que l’on peut faire à McKibben : le plaisir qu’il éprouve après avoir couru un marathon a une cause biochimique. C’est probablement l’endorphine qui est sécrétée après que le corps ait produit ce type d’effort. Ce qu’il célèbre, c’est en quelque sorte une sorte de dépendance à une drogue. Les gens peuvent développer une accoutumance à la course de la même façon qu’à des substances comme l’opium, par exemple. Et il serait intéressant de pouvoir obtenir ce même effet sans avoir à courir deux heures par jour. Si une personne obtenait le même effet en s’administrant directement de l’endorphine plutôt qu’en courant, comment réagirions-nous? Bref, les états dont je parlais tout à l’heure, on pourrait y accéder sans se déplacer. Mais dans l’avenir, si vous le désirez, vous pourrez toujours et encore obtenir cela à l’ancienne, c’est-à-dire en faisant cet exercice qui vous procure tant de plaisir.

Mais ne peut-on pas davantage « grandir », ne peut-on pas devenir meilleur, d’une façon qu’on ne peut même prévoir, en faisant l’effort de courir… ou en se « déplaçant », comme vous dites?

Oui, c’est parfois vrai. Et parfois, ce n’est pas vrai. Car vous pouvez avoir une crise cérébrovasculaire qui effacera alors tout accomplissement, qui mettra fin à toute autre possibilité d’expérimenter quoique ce soit, et a fortiori celle de grandir davantage. Dans le monde actuel, on doit se dépasser pour grandir. Mais qui vous dit que dans un monde très développé technologiquement, il n’y aura pas de plus grands défis encore? Prenons les mathématiques. Il y a certains calculs que vous pouvez faire très facilement aujourd’hui : vous n’avez qu’à entrer les chiffres dans votre calculatrice. Mais cela n’abolit pas tous les défis en mathématiques, cela ouvre simplement la voie vers des calculs plus complexes encore. C’est donc là une partie de la réponse : les défis deviennent plus complexes et plus grands qu’avant, ils ne sont pas abolis. Une autre partie de la réponse, à plus long terme encore, c’est que nous aurons tous besoin de choisir et de sélectionner les défis que nous souhaiterons relever. Et cela reviendra passablement à ce qui est à la racine du sport et des jeux en général : nous établissons arbitrairement les règles et les limites plutôt que d’accepter celles qui nous sont imposées par la nature. Et nous en retirons beaucoup de plaisir!

 

DEUX TYPES D’AMÉLIORATIONS : « POSITIONNELLES » ET « INTRINSÈQUEMENT BÉNÉFIQUES »

 

Plusieurs scientifiques aujourd’hui parlent de la possibilité, dans un avenir proche, du dopage génétique. Croyez-vous que ce serait une « amélioration » de l’humain qui pourrait devenir juste et équitable?

Le sport est un exemple très délicat lorsqu’il s’agit de jauger l’aspect moral de l’amélioration de l’humain, parce qu’en vous dopant, l’avantage que vous recherchez dans les sports en est un de type « positionnel ». Vous vous dopez parce que cela vous permet alors de l’emporter sur les autres. Vous gagnez au jeu de la comparaison. Faire en sorte que les gens soient un peu plus grands, un peu plus rapides et un peu plus beaux ne résultera peut-être pas en un bénéfice net pour la collectivité, puisque ces améliorations impliqueront qu’une autre personne perdra au change. C’est ce qu’on appelle des biens « positionnels ». On ne peut fournir d’argument moral pour promouvoir ces améliorations positionnelles, car ce ne sont que des améliorations comparatives. Ce n’est peut-être pas là une raison de les bannir non plus, mais il n’est certainement pas nécessaire de consacrer une grande quantité de ressources pour les favoriser. Chose certaines, elles diffèrent d’une autre catégorie, celles qui comportent des « bienfaits intrinsèques ». Par exemple : la santé. Si vous êtes plus en santé qu’un grand nombre de personnes, tout le monde s’en trouve mieux. Vous n’êtes pas moins en santé si certains de vos compatriotes le sont plus. Vous pouvez même en bénéficier parce qu’ils transmettront peut-être moins de maladies infectieuses. Il en va de même avec le bien-être émotionnel : c’est une chose dont nous pouvons tous profiter.

Mais en réalité, n’est-il pas bien difficile de distinguer entre ce que vous appelez « les améliorations positionnelles » et les autres, les bienfaits intrinsèques?

C’est juste. L’amélioration de l’intelligence, par exemple, recouvre les deux. D’un part, elle peut par exemple vous permettre d’accéder aux meilleures écoles aux dépends d’autres personnes à l’intelligence « normale ». Mais il faut voir que ce type d’amélioration contient aussi des bienfaits intrinsèques. Il est déterminant pour n’importe qui de pouvoir apprécier la grande littérature. Alors je crois que certaines améliorations comportent à la fois des aspects positionnels et des aspects intrinsèques. Mais l’urgence éthique, c’est de s’attarder aux améliorations qui présentent des bénéfices intrinsèques ou qui ont des « externalités » positives pouvant bénéficier à d’autres personnes, ce n’est pas de s’intéresser à ces améliorations dont les bénéfices sont purement « positionnels » comme celles qu’on envisage dans les sports.

Diriez-vous que vous êtes un matérialiste radical?

Non.

Parce que lorsque j’entends parler les transhumanistes, ils semblent toujours dire que nous sommes des machines, que nous sommes la totalité des réactions biochimiques qui composent notre corps : la dopamine, la sérotonine, etc.

C’est une fausse dichotomie que de présenter les choses ainsi et d’opposer, d’une part, les améliorations provenant de l’éducation, de la stimulation des enfants dans leur premières années de vie, ou de la pensée critique, et, d’autre part, ces autres moyens qu’on pourrait qualifier de stimulation par les drogues. Il faut plutôt voir que ce sont différents moyens pour atteindre les mêmes fins. Rien ne nous oblige à choisir une chose ou l’autre. Au contraire, en combinant les deux on peut aller encore plus loin, par exemple dans l’esprit critique. Et nous pouvons éliminer les préjugés et stimuler les jeunes enfants. Prendre une drogue qui améliore la mémoire peut se faire conjointement à des efforts d’éducation. Ainsi la substance peut-elle vous aider à maximiser les efforts que vous déployez en éducation, en stimulation.

Est-ce que la technologie vous aide à tout coup? Ne peut-elle pas nuire, créer de nouveaux problèmes? Platon n’avait pas d’ordinateur et il a néanmoins écrit des choses qui sont toujours vraies aujourd’hui. Ne pouvons-nous pas, sans la technologie, devenir excellents?

Oui, bien sûr. Plusieurs personnes arrivent à avoir des vies formidables avec ce que la nature leur donne. Les transhumanistes croient même que la vie humaine, à son meilleur, peut être formidable. Ce que nous disons, c’est qu’il est possible de faire en sorte qu’elle soit meilleure encore. Ou continuellement meilleure. Nous refusons de croire que nous sommes ce qu’il y a de mieux, que nous sommes une sorte d’aboutissement, une création indépassable.

Votre conférence de demain portera sur « la question du “pourquoi” » comme dans « pourquoi souhaiter que l’humanité passe à un autre stade? ». Pourriez-vous expliquer cela un peu?

Il s’agit de tenter de formuler différentes façons d’expliquer pourquoi, en définitive, il est nécessaire de passer à la posthumanité. Plusieurs personnes dans la communauté transhumaniste estiment que la réponse va de soi. Ils le sentent dans leurs tripes et omettent souvent de l’expliquer. Mais plusieurs personnes à l’extérieur de nos groupes ne partagent pas ce sentiment. Il est important de tenter d’expliquer le plus clairement possible, pourquoi, en définitive, il est important de passer à cette nouvelle étape de l’évolution. Bref, qu’il vaut la peine d’améliorer les capacités humaines. Il faut aussi formuler nos valeurs de bases. Il faut expliquer qu’il ne s’agit pas de vouer un culte à la technologie ou d’obéir à quelque flèche mystique pointant vers l’avenir, mais qu’il s’agit de définir des manières par lesquelles les êtres humains vivront de meilleures vies. La technologie n’est qu’un outil permettant l’atteinte de cet objectif. L’humanité ne doit pas servir la technologie ou obéir à quelque impératif technologique. Il s’agit de permettre à des gens comme vous et moi, des gens du tiers-monde aussi, bref, tous les sapiens, de vivre leur vie plus pleinement encore que celle que nous avons présentement.

            Mais justement, que pensez-vous de la « singularité », ce moment ainsi baptisé par des chercheurs, où l’intelligence artificielle pourrait dépasser l’intelligence humaine? Quelle est votre position sur cet étrange scénario qui fait l’objet de toutes sortes de spéculation?

L’hypothèse de la singularité est qu’il y aura un moment dans l’avenir où le progrès, où le développement technologique deviendra extrêmement rapide, et cela découlera de l’émergence d’une intelligence artificielle qui dépassera celle des humains et qui s’améliorera d’elle-même. Est-ce un scénario juste ou non? Personne n’a de réponse définitive à cette question. Il se pourrait que le développement technologique soit éternellement graduel. Ou alors que les êtres humains disparaissent, que notre espèce s’éteigne avant. Mais il y a selon moi une réelle possibilité que l’on atteigne ce moment où le progrès deviendra extrêmement rapide, et cela pourrait arriver du jour au lendemain. En nous couchant un soir, l’intelligence artificielle (celle des ordinateurs interconnectés) serait légèrement moins puissante que la nôtre, puis le lendemain matin, nous serions placés devant une intelligence radicalement supérieure à nous. Je crois que cela est possible, qu’à un certain moment dans l’avenir, il pourrait y avoir cette phase de progrès foudroyant. Cela pourrait se produire dans 20 ans ou dans 50 ou 70 ans. Qui sait? Et cela pourrait même ne jamais se produire. Mais je crois qu’il y a de grandes chances qu’un jour nous vivions ce type d’instant charnière. On ne peut selon moi rejeter ce scénario du revers de la main.

 

LE MEILLEUR DES MONDES

 

Que répondez-vous à ceux qui prétendent que vous êtes en train de préparer un monde comme celui décrit par Aldous Huxley, un « meilleur des mondes » où les gens prennent des équivalents du Soma, où ils sont programmés à la naissance, où ils sont heureux, mais d’un bonheur superficiel, factice, imbécile?

Le meilleur des mondes n’est pas le roman d’un projet d’amélioration de l’humanité qui aurait dérapé. D’abord, la plupart de ses habitants ne sont pas améliorés, mais bien diminués par la technologie. Au stade embryonnaire, par injection d’alcool, on leur a causé volontairement des dommages au cerveau.

Mais les membres de la caste des alpha, ils sont améliorés, non?

En effet, légèrement. Mais tous les autres individus sont diminués quant à leur intelligence, quant à leur éducation qu’on devrait d’ailleurs appeler endoctrinement. Et cette idéologie centrale limite leurs capacités à apprendre, à croître, à progresser. La structure sociale est fixe et n’admet aucun changement. Leur société stagne, on leur interdit de chercher la vérité, de créer. Les arts y sont morts. La technologie n’a aucunement été utilisée pour améliorer ou augmenter les potentialités humaines, mais plutôt pour les restreindre, pour mettre un couvercle dessus. Autrement dit c’est pour moi un récit, une dystopie, qui va totalement à l’encontre de la philosophie du transhumanisme. Car le progrès et la croissance individuels sont prohibés, restreints.

De manière plus générale, je crois qu’il est très important d’étudier ces entre-deux, ces situations mitoyennes où l’on utilise la technologie pour effectuer quelque chose qui semble être une bonne idée à l’origine, mais qui vous conduit à un résultat que vous ne souhaitiez pas. Ainsi vous vous retrouvez dans une situation où votre vie est très confortable et insouciante, mais où vous avez perdu les valeurs fondamentales qui importent. Voilà pourquoi il est important non seulement de songer aux étapes qui viennent, mais aussi, dans une perspective plus large, aux visions de l’avenir, aux idéaux et aux valeurs. Et c’est exactement ce que les transhumanistes tentent de faire. Ils ne se penchent pas seulement sur la législation qui vient d’être votée à propos des cellules souches, par exemple, mais ils tentent de définir dans quel type de monde ils voudraient aboutir en définitive. Ils se demandent constamment : quelles sont les possibilités d’avenir réelles et optimistes vers lesquelles nous pourrions aller? C’est là une recherche éthique très profonde et importante dans laquelle nous nous sommes engagés.

Mais il y a des batailles à court terme que vous avez décidé de mener; vous avez mentionné les recherches sur les cellules souches…

Oui, mais il est important de garder ouverte la discussion à propos des différentes visions que nous avons, et d’en débattre en nous demandant dans quelle direction nous souhaiterions que l’humanité s’oriente. Nous devons tenter de créer, pour l’instant dans notre imagination, des possibles vers lesquels nous souhaitons tendre.

Au fait, avez-vous entendu parler de cette loi canadienne qui vient d’être promulguée et qui prohibe à la fois le clonage thérapeutique et reproductif?

Vous m’apprenez son existence. Je crois que la prohibition du clonage reproductif est tout à fait sensée pour l’instant, car elle implique des méthodes dangereuses et irresponsables. Les méthodes ne sont pas sûres aujourd’hui. Seuls certains cinglés ont entrepris de faire une telle chose. Toutefois, le cas du clonage thérapeutique est fondamentalement différent. C’est une tragédie que cette voie prometteuse pour traiter de manière sécuritaire des individus ayant eu de graves accidents cérébrovasculaires ou qui sont atteints de parkinson soit exclue parce que nos dirigeants confondent ce type de recherche avec le clonage reproductif. Je crois que nous devons informer les populations pour qu’elles comprennent qu’on peut obtenir des avantages médicaux sans pour autant favoriser les savants fous et irresponsables qui tentent de créer des clones humains.

La Grande-Bretagne, par exemple, a intégré cette distinction entre clonage reproductif et thérapeutique dans ses lois en prohibant le premier, mais en insistant pour souligner le potentiel inouï du second.

 

Propos recueillis par Antoine Robitaille

 

NOTES

1. Voir entre autres notre éditorial sur les ogm (vol. 2, no 1, 1999), notre dossier « Demain, le posthumain? » (vol. 3, no 1, 2000-2001) et notre entrevue avec le bioéthicien Leon Kass (vol. 7, no 1, 2003-2004).
2. B. McKibben, Enough. Staying Human in an Engineered Age, New York, Times Books, 2003.




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