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L’empire cybernétique : synthèse paradigmatique, postmodernité et malaise de la critique

Un texte de Charles Bellerose
Dossier : Autour d'un livre: L'empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine, de Céline Lafontaine
Thèmes : Science, Société, Technologie
Numéro : Vol. 7 no. 2 Printemps-été 2005

L’empire cybernétique débute par une description sans équivoque de la société contemporaine : un monde communicationnel sans frontière dont le contrôle est assuré par la gestion rationnelle des systèmes informatisés, peuplé d’êtres hybrides (cyborgs, machines intelligentes, robots) annonçant l’effacement des frontières entre l’humain, le biologique et la machine. Un tel monde réaliserait la matrice cybernétique, au fondement de la révolution technoscientifique qui oriente la marche des sociétés contemporaines, vouant à l’échec l’humanisme et la subjectivité tels que l’Occident les a conçus depuis 400 ans, voire depuis l’Antiquité grecque. Ce nouveau type de société serait caractérisé par l’effacement des repères normatifs et leur remplacement par une logique purement opératoire, celle du système et de la communication autorégulée. Céline Lafontaine part donc à la recherche des fondements au cœur des mutations sociétales contemporaines, et pour ce faire, elle convie le lecteur à un essai remarquable sur la naissance et la dissémination dans la théorie sociale d’une nouvelle vision de la science, du sujet humain et du monde : la cybernétique. Elle démontre, avec finesse et par une synthèse qui allie érudition et connaissance approfondie des enjeux théoriques et épistémologiques, comment la cybernétique et les sciences sociales qui se l’approprient portent les ferments de la déconstruction radicale d’une vision du monde qui serait maintenant rendue obsolète : celle d’un sujet doté d’une intériorité propre (où raison et volonté se conjuguent pour orienter l’action) et d’une société structurée par la verticalité de l’institution politique. Paradoxalement, l’auteure convainc le lecteur qu’effectivement, cette vision moderne du monde et de l’individu est aujourd’hui obsolète. Elle ne parvient pas, et j’y reviendrai plus loin, à dégager une critique au sens propre, qui exigerait l’identification et la mise à l’épreuve des « marqueurs » épistémologiques et théoriques de ce nouveau paradigme. Animé par la conviction que la théorie sociale, productrice des repères normatifs, incarne la société postmoderne déjà virtuellement advenue, le regard synthétique qu’elle porte n’offre aucune prise par laquelle une véritable critique pourrait effectivement émerger.

 

UNE TRIPLE FILIATION

 

            C’est au carrefour de trois orientations critiques que son entreprise s’articule : critique de la postmodernité de Michel Freitag; critique de l’utopie de la communication d’inspiration française; et une sensibilité plus militante qui dénonce les liens entre information et biotechnologie dans une critique du néolibéralisme. De Freitag, elle retient la définition politico-institutionnelle de la société moderne et l’interprétation des mutations contemporaines comme passage tendanciel à la postmodernité. Caractérisée par une régulation décisionnelle-opérationnelle, la postmodernité incarne la « cybernétisation » d’une société répondant maintenant à la régulation organisationnelle propre aux systèmes informatisés. Freitag rejoint donc à regret l’interprétation de Niklas Luhmann, qui voit dans l’évolution des sociétés contemporaines l’incarnation des systèmes autopoïétiques propres à la cybernétique de second ordre. Loin d’en célébrer l’avènement, Freitag dénonce plutôt l’oubli de la société[1] qu’une telle mutation représente. Le travail de Céline Lafontaine doit se comprendre, à mon avis, comme la poursuite de cette hypothèse : la dissémination de la cybernétique dans les sciences sociales rend manifeste autant qu’elle construit la transition vers la société communicationnelle postmoderne.

            On peut également y identifier une seconde tradition, principalement française, qui interroge le déploiement de l’utopie communicationnelle dans l’imaginaire occidental et dont les principales figures sont Lucien Sfez, Jean-Pierre Dupuy, Pierre Musso, Henri Jeudy et Philippe Breton. L’hypothèse centrale de Breton[2], celle d’une distinction fondamentale entre le sujet moderne et l’homo communicans propre à la cybernétique, constitue un élément charnière de la thèse de l’auteure. On peut finalement identifier une critique plus radicalement militante, dont Louise Vandelac est une des figures de proue, qui dénonce la marchandisation du corps — celui de la femme tout particulièrement, de la procréation et, plus généralement, de la nature, par une réflexion sur les dérives des biotechnologies, dérives reliées symboliquement, théoriquement et technologiquement à l’empire cybernétique et au néolibéralisme. Ainsi armée, l’auteure n’aura aucune peine à démontrer l’émergence d’un paradigme dominant, lié directement à la cybernétique.

            La majeure partie de l’ouvrage reconstruit avec une acuité sans faille l’histoire des cybernétiques de premier et de second ordre et constitue le travail le plus complet qu’il m’ait été donné de consulter à cet égard. L’auteure synthétise et interroge dans toute sa complexité la manière dont le modèle cybernétique s’est déployé dans la théorie sociale. Ce travail minutieux constitue le point fort de l’ouvrage et rend nécessaire sa lecture à tous ceux, et ils devraient être nombreux, s’intéressant aux transformations paradigmatiques de la théorie sociale des 50 dernières années. Plus spécifiquement, l’analyse du rôle du modèle informationnel dans la pensée des années 1950 à 1970 (principalement le structuralisme et le poststructuralisme français, de Lévi-Strauss à Derrida, en passant par Foucault, Deleuze et Guattari) constitue un travail remarquable. C’est également dans ces chapitres que l’auteure démontre avec le plus de force le travail de déconstruction du sujet moderne et le rejet de l’humanisme qui lui est conventionnellement lié. Ce sujet « sans intériorité » ne peut effectivement plus porter un projet embrassant les valeurs de l’humanisme classique. Si l’argument est convaincant, la réduction de ce double rejet à l’importation du paradigme de l’information laisse dans l’ombre une série de questions.

            L’une de ces questions est celle des facteurs explicatifs du rejet de l’humanisme et du sujet moderne. Si ce double rejet était une nécessité paradigmatique (liée intrinsèquement à une définition informationnelle du sujet et du monde), comment expliquer qu’aujourd’hui les principaux projets d’émancipation mettent de l’avant une vision réticulaire du social? Nombreux sont ceux qui, depuis une trentaine d’années, invoquent une rupture épistémologique partageant les principaux marqueurs paradigmatiques du modèle informationnel[3] et qui voient dans la réticularité du social la nouvelle voie de l’émancipation individuelle ou collective : en sociologie (ethnométhodologie, interactionnisme symbolique, analyse des réseaux sociaux, nouvelle sociologie des sciences), en intervention sociale (comme chez Brodeur[4] qui voit dans le réseau la forme d’organisation sociale la plus propice à l’émancipation individuelle et collective) ou dans le nouveau militantisme contemporain (écologiste, anticapitaliste, et plus largement, altermondialiste à l’intérieur duquel la société civile est définie comme réseau planétaire[5] médiatisant globalement l’ensemble des savoirs pratiques locaux). On peut faire l’hypothèse que la matrice cybernétique qui s’exprime dans l’utopie réticulaire participe aujourd’hui autant à la construction d’un nouvel humanisme qu’elle a contribué, dans les années 1950 et 1960, à sa déconstruction. De même, le « retour du sujet » qui marque les sciences sociales depuis 30 ans s’est appuyé sur une rupture épistémologique qui trouve sa source dans le modèle informationnel. Que cette rupture ait marqué une redéfinition fondamentale de l’individu et du monde dans lequel il s’inscrit, aucun doute là-dessus. Qu’elle ait marqué la fin de l’individu et de l’humanisme tels que la modernité les a définis, cela est moins sûr. À moins d’admettre que la marche des sociétés et des paradigmes réponde à des nécessités historiques et paradigmatiques qui se combinent pour nier à la fois la science et la société qui les a fait naître. Cette rupture a plutôt marqué le rejet du dispositif institutionnel moderne[6]. C’est le cas de tous les projets d’émancipation par le réseau, évoqués plus haut. C’est également la position des tenants du « cultural turn », qu’ils soient postmodernes ou posthumains, pour lesquels l’interaction réticulaire autorégulée incarne la forme idéelle de toute organisation, qu’elle soit humaine, organique ou machinique, et se donne comme l’alternative à une définition institutionnelle des rapports sociaux. Une kyrielle d’approches postulant le virage paradigmatique qu’identifie l’auteure rejettent ainsi en priorité l’institution moderne, sa verticalité et sa prétention à incarner le lieu central de régulation. C’est ce rejet de l’institution et de sa régulation hétérogène que partagent notamment la « critique » déconstructiviste et la philosophie économique néolibérale[7].

            Mais pour permettre ce type d’analyse, la pensée critique doit d’abord identifier et inquiéter les divers marqueurs paradigmatiques. Seulement par ce travail analytique peut-elle construire la distance nécessaire à la négation de l’identité entre le modèle et le réel, identité qui incarne, dans le paradigme informationnel, l’obsolescence de la science et de la société par ailleurs aux fondements de la pensée critique[8]. Il s’agit ensuite de réfléchir à la manière dont l’humain façonne, de façon toujours précaire mais néanmoins déterminante, la science et l’histoire, et distingue les dimensions paradigmatiques, idéologiques et utopiques du discours. Mais parce qu’elle se refuse à ce travail analytique, l’auteure ne peut opérer ces distinctions. Cette lacune est particulièrement patente dans les deux derniers chapitres où sont étudiées les utopies cybernétiques : le cyberespace et le posthumain. L’exercice s’avère hasardeux dans la mesure où l’auteure est elle-même victime du dispositif par excellence du modèle cybernétique : celle de l’indifférenciation des catégories d’analyse. Sans cette capacité à différencier, il devient impossible de distinguer les prétentions à la rupture paradigmatique (qui interroge fondamentalement la pratique scientifique), des prétentions utopiques (qui dessinent les rivages d’un monde idéel) ou idéologiques (qui renvoient directement à l’orientation normative de la société, à la dimension politique du discours). C’est ainsi que l’auteure nous invite à prendre au sérieux le discours du gourou Raël dans la mesure où ce dernier « aurait saisit mieux que quiconque les enjeux sous-jacents d’un tel projet [… et qu’il incarnerait] le mouvement extrême d’un mouvement de fond civilisationnel » (p. 216). Que Raël surfe, comme beaucoup d’autres, sur le discours dominant, rien d’étonnant. Mais que l’analyse ne permette pas distinguer les procédés discursifs par lesquels de tels glissements sont rendus possibles, cela surprend davantage. Ainsi l’effort critique vient-il donner raison à ce qui devrait faire l’objet de ses attaques les plus virulentes : la preuve par l’absurde de la prégnance du discours dominant. Cette absurdité est plutôt interprétée comme miroir de la réalité, alors que c’est cette identité entre le réel et le modèle que la pensée critique doit inquiéter. Plus profondément, ce refus de procéder à la déconstruction du discours dominant par un effort analytique se traduit par une incapacité à démontrer les inconséquences, voire les contradictions formelles que génère la dissémination du modèle cybernétique dans la théorie sociale et leur retraduction dans les discours idéologiques et utopiques.

            L’ouvrage se termine, de manière symptomatique, par une très courte conclusion qui cherche à rassurer le lecteur sur le fait que, si le tableau est sombre, il n’a rien d’inéluctable. Pourtant, tout le travail de l’auteure tend à nier ce sursaut d’espoir. Dès les premières lignes, aucune équivoque n’est possible : la société contemporaine est postmoderne et la victoire du modèle cybernétique, totale. Étrange critique que celle qui s’incline fatalement devant l’objet dissolvant les fondements de sa propre tentative.

            Comment alors s’extirper de ce dilemme qui guette tous ceux qui affrontent une problématique aussi gigantesque? Refuser d’abord l’identité entre théorie et réalité, entre fiction et science, entre modèle/virtuel et réel, entre humain et machine, car c’est justement par cette indifférenciation/identité que le modèle cybernétique se construit et se propage[9]. Ensuite, identifier analytiquement les principaux marqueurs paradigmatiques et distinguer le travail respectif de la science, de l’utopie et de l’idéologie dans la constitution du discours aujourd’hui dominant. Il ne s’agit pas de rejeter en bloc les avancées épistémologiques et paradigmatiques, mais plutôt d’inquiéter certains de ses dispositifs constitutifs. Cela s’avérera crucial dans l’identification des incohérences et contradictions qui ne manquent jamais d’accompagner l’importation d’un discours scientifique dans un autre champ de pratique scientifique ou idéologique. Seulement alors la critique aura-t-elle prise sur le discours dominant. Elle est autrement condamnée à participer à la construction de ce qu’elle prétend par ailleurs critiquer, et à miner, dans le même souffle, ses propres fondements.



Charles Bellerose*

 

NOTES


* Charles Bellerose enseigne à l’Université d’Alberta. Il a consacré sa thèse doctorale en sociologie aux rapports entre l’émergence du modèle communicationnel comme paradigme dominant en théorie sociale, le discours du mouvement altermondialiste et la forme néolibérale de l’État. Ses intérêts de recherche incluent aujourd’hui la réforme des institutions démocratiques. C’est à cette intention qu’il a fondé, en 2002, l’Observatoire d’études sur la démocratie et les institutions politiques (oedip) au sein duquel sont menées des recherches sur les tentatives de réformes démocratiques au Québec et au Canada.

1. Michel Freitag, L’oubli de la société. Pour une théorie critique de la postmodernité, Québec/Rennes, p.u.l./Presses universitaires de Rennes, 2002.

2. Philippe Breton, L’utopie de la communication. L’émergence de « l’homme sans intérieur », Paris, La Découverte, 1992.

3. Ma propre analyse fait ressortir les marqueurs suivants : une définition des rapports sociaux comme purs échanges communicationnels, l’interaction autorégulée, l’évolutionnisme, la raison limitée et le rejet de la raison abstraite au profit des savoirs pratiques, un constructivisme et un subjectivisme radicaux, l’incapacité constitutive de l’institution à incarner le lieu légitime de l’orientation normative de l’action collective ou individuelle.

4. Claude Brodeur, « Un projet d’action socio-politique », in C. Brodeur et R. Rousseau (dir.), L’intervention des réseaux. Une pratique nouvelle, Montréal, France-Amérique, 1984, p. 48-69.

5. Pierre Musso, « Le cyberespace, figure de l’utopie technologique réticulaire », Sociologie et société, vol. 32, no 2, 2000, p. 31-56.

6. Le sujet moderne, mais surtout l’État, la science et, dans une moindre mesure, le couple ou la famille.

7. Ajoutons que ce sont d’abord les théoriciens de l’École autrichienne en économie (Menger, von Mises, mais surtout Hayek) qui formulent explicitement les principaux fondements paradigmatiques du modèle qui sera ensuite formalisé par la cybernétique.

8. C’est du moins l’argument de Scott Lasch qui affirme que, dans l’ordre culturel informationnel contemporain, la critique telle que l’ont exercée les sciences sociales classiques est obsolète (S. Lasch, Critique of Information, London, sage Publications, 2002). C’est pourtant dans cette tradition que s’inscrit explicitement Céline Lafontaine.

10. Voir à cet égard Jean-Pierre Dupuy, Aux origines des sciences cognitives (Paris, La Découverte, 1999).



 


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