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Retour sur un non-lieu

Un texte de Brigitte Faivre-Duboz
Dossier : Autour d'un livre: La Révolution québécoise: Hubert Aquin et Gaston Miron au tournant des années soixante, de Jean-Christian Pleau
Thèmes : Histoire, Identité, Mouvements sociaux, Québec
Numéro : vol. 6 no. 1 Automne 2003 - Hiver 2004

Une révolution, parce qu’elle est tranquille, parce qu’elle bouleverse les mœurs ainsi que les structures sociales et culturelles plutôt qu’elle n’inaugure un nouveau régime politique et les institutions inédites qui s’ensuivent, est-elle nécessairement un “ échec ”? Et cette révolution, qui n’aura pas eu lieu selon le désir d’Hubert Aquin et de Gaston Miron, mais qui aura tout de même eu lieu, autrement et grâce à eux, à leur corps défendant peut-être, cette révolution littéralement ou “ littérairement ” appelée par Aquin et Miron, chacun à sa manière, cette révolution “ québécoise ”, dont plus personne en effet ne semble se réclamer aujourd’hui, est-elle pour autant restée lettre morte? C’est le constat qui sert de point de départ à la réflexion de Jean-Christian Pleau.

Déplorant le défaut de mémoire historique et le manque d’intérêt à l’égard du sens politique des grandes œuvres littéraires des années 1960 qui caractériserait la communauté critique et politique du Québec contemporain, l’auteur de La Révolution québécoise s’est donné pour tâche de replacer dans leur contexte historique deux textes fondateurs de la Révolution tranquille : un essai, “ La fatigue culturelle du Canada français ” d’Hubert Aquin, et un poème, “ L’homme agonique ” de Gaston Miron, et de démontrer en quoi ils peuvent s’avérer pertinents pour repenser la situation québécoise actuelle à partir de perspectives discréditées à tort ou trop rapidement écartées. Une double démarche qui répond à un double objectif : redonner à ces  textes une certaine “ épaisseur ” historique que les 40 ans qui nous séparent de leur parution semblent avoir amenuisée et tenter de voir en quoi la réflexion qui les sous-tend pourrait, au prix de quelques ajustements, contribuer à briser la circularité du débat politique au Québec.

À lire cet essai, on pourrait d’ailleurs croire que c’est dans cette propension à tourner en rond que le débat public québécois serait proprement “ révolutionnaire ”, au sens le plus ancien du terme, qui renvoie au retour cyclique à un même point, plutôt que selon l’acception moderne du mot, désignant un bouleversement, un changement brutal, un renversement, le plus souvent politique. S’il ne l’affirme pas explicitement, il ne fait guère de doute que c’est la conclusion à laquelle parvient Pleau dont l’essai se termine sur une invitation à “ sortir du cercle ”.

Pourtant, si l’ouvrage dénonce cette situation et propose des brèches, dont certaines, à défaut d’être véritablement originales, ne sont certes pas dépourvues d’intérêt, il reste qu’il constitue également lui-même un symptôme de cette circularité. Non pas au sens où, pour étayer son argument, Pleau revient sur une situation historique bien précise; il s’agit là d’une démarche tout à fait justifiée qu’on pourrait situer dans la lignée de la pensée d’Hannah Arendt, selon laquelle la tâche première de tout penseur contemporain devrait être d’assigner un sens aux signes plus ou moins défunts du passé afin d’éclairer à la fois le présent et l’avenir, une approche que maints penseurs québécois, à commencer par Fernand Dumont, ont d’ailleurs empruntée. L’ouvrage de Pleau m’apparaît symptomatique en ce qu’il ne prend guère en compte les discours produits pendant les 40 années écoulées depuis la publication des œuvres étudiées. Or, s’il est vrai qu’il s’avère essentiel de retourner à l’origine des concepts mis de l’avant par Aquin et Miron pour en saisir toute la portée effective et potentielle, l’ampleur ou les limites de cette portée ne se mesurent-elles pas aussi à l’aune de ce qui vient après sur le plan critique?

L’affirmation maintes fois répétée par Pleau selon laquelle on ne s’intéresse plus depuis longtemps au sens politique des textes dont il propose ici l’analyse est en bonne partie justifiée en ce qui concerne l’état actuel de la critique mironienne, presque exclusivement littéraire, mais elle ne s’applique certainement pas à l’essai d’Aquin, à propos duquel il s’est écrit de nombreux articles dont beaucoup d’ailleurs sont le fait de spécialistes de philosophie politique. On peut penser à Jocelyn Maclure, qui réserve une section très importante de ses Récits identitaires à l’essai d’Aquin, ou encore à Daniel Jacques et à Michel Morin qui, en 1992, ont tous deux participé à un numéro de la revue Horizons philosophiques consacré à “ La fatigue culturelle du Canada français ” et qui partait du même constat, à savoir le manque de sens historique qui caractérise la majorité des intervenants dans l’espace politique québécois. Le silence de Pleau est tout aussi symptomatique de la difficulté que nous semblons éprouver au Québec à jeter des passerelles entre les disciplines, un état de fait que l’auteur lui-même relève lorsqu’il signale le peu d’écho produit par les œuvres de Miron et d’Aquin dans les débats politiques.

Dans cet ouvrage, le débat n’aura pas eu lieu, faute d’avoir pris en compte le discours critique dans son ensemble et dans sa diversité. Force est d’admettre, à la décharge de Pleau, que beaucoup d’entre nous souffrons du même travers. Il faudra bien un jour se pencher sérieusement sur cette tendance, qui n’est d’ailleurs pas nécessairement propre au Québec, à faire table rase des interventions de ses devanciers, une tendance héritée d’une modernité ayant entraîné une autonomisation sans cesse croissante des pratiques et des disciplines et que certains tenants de la postmodernité croient, un peu naïvement, avoir dépassée.

Outre l’abstraction faite de certains interlocuteurs avec lesquels il aurait été intéressant d’entrer en dialogue, ce choix de retourner à une situation passée dans l’espoir d’ouvrir le débat actuel présente un autre écueil dont Pleau n’est d’ailleurs pas dupe : la révolution n’a peut-être pas eu lieu, mais le Québec a si profondément changé depuis les années 1960 qu’il peut s’avérer fort épineux, voire tendancieux, de le penser dans les termes employés par Miron et Aquin, dont beaucoup sont devenus des clichés éculés. Pleau contourne en bonne partie le problème en concentrant son analyse sur un certain nombre de concepts qu’il replonge dans leur contexte historique et qu’il tente, dans certains cas, de renouveler en les dépouillant de leurs aspects “ inactuels ”.

C’est le cas notamment pour le concept d’“ aliénation ”, certainement le plus daté de tous ceux dégagés par Pleau. Tout en admettant qu’il serait excessif de parler aujourd’hui d’aliénation économique au sens où l’entendait Miron dans les années 1960, Pleau essaie de récupérer au moins en partie le concept en s’appuyant sur un déplacement que Miron lui a lui-même fait subir au cours des années 1970 et 1980 en le reprenant presque exclusivement pour décrire la situation linguistique de l’époque. Ainsi lesté de sa dimension économique, le concept d’aliénation pourrait encore s’avérer opératoire, une possibilité que Pleau ne concède pourtant que du bout des lèvres. Plus convaincante est son analyse de l’homme “ agonique ”, titre du poème auquel est consacré tout le chapitre dévolu à Miron, dont il fait ressortir le double champ sémantique, à savoir le réseau lexical formé par “ agonie ”, qui renvoie à l’angoisse provoquée par la proximité de la mort, et celui découlant d’une acception héritée du grec ancien, agônia, qui désigne une assemblée de jeux, l’idée d’une lutte ayant donné le mot antagoniste et ses dérivés. Le critique met ainsi en lumière le caractère ambivalent de ce concept qui nomme tout à la fois l’idée de subir et celle d’agir.

Une semblable ambivalence se dégage de l’analyse que propose Pleau du concept aquinien de “ fatigue culturelle ”, qu’il interprète comme le résultat d’une hésitation dialectique entre, d’une part, la tentation de l’exil répondant au désir d’échapper à une situation minoritaire et à une culture anémique, mais qui, pour Aquin, est une démission et, d’autre part, un enracinement dans une culture propre, nécessaire pour lutter contre la folklorisation que voudraient lui faire subir les tenants d’un universalisme désincarné, tel Pierre Elliott Trudeau. En effet, l’analyse de Trudeau des nationalismes canadiens-français et canadiens-anglais, à laquelle répond Aquin, aboutit à une séparation du politique et de la culture confinée aux seules pratiques artistiques. Cette conception de la culture que le Canada a pratiquement institutionnalisée constitue, encore aujourd’hui, le principal obstacle à la reconnaissance du Québec comme société distincte sur la base d’une différence culturelle. La dénonciation de cette définition étroite de la culture et la démonstration de l’importance de considérer la société québécoise dans sa “ globalité ”, et plus encore de lutter contre sa “ déglobalisation ” en participant à son développement, est sans doute l’aspect capital et le plus actuel de la contribution d’Aquin. C’est donc avec raison que Pleau insiste sur ce concept de globalité et qu’il s’en sert, habilement, pour illustrer combien le prétendu multiculturalisme fédéral permet, dans les faits, de ne pas tenir compte, politiquement, des différences puisqu’il les “ circonscri[t] soigneusement, voire les rédui[t] à l’insignifiance ” (p. 67). Pleau nous offre là un des moments forts de son essai, même si l’on peut déplorer qu’il n’ait pas du coup rappelé ni mis en contexte le succès qu’a pu connaître cette idée de “ globalité ”, qui apparaît déjà chez les néonationalistes des années 1950. Certes, ce rappel aurait peut-être rendu perceptible l’aspect quelque peu convenu du terme au moment où Aquin, parmi d’autres intellectuels, le rajeunit sensiblement. Étant donné la perspective historienne que Pleau adopte, ainsi que les explications historiques détaillées qu’il fournit à d’autres occasions, cette lacune surprend un peu.

Ce type de déséquilibre est d’ailleurs assez fréquent dans cet ouvrage, un vers de Miron pouvant, par exemple, donner lieu à une micro-lecture très littéraire parfois bienvenue, d’autres fois fastidieusement longue et répétitive lorsque le critique s’arrête à des considérations d’ordre purement généalogique. Trop longs également, compte tenu de leur contribution aux objectifs poursuivis par Pleau, deux moments de pure spéculation historique : le premier où l’auteur s’intéresse aux harangues qui auraient été prononcées par Miron au cours d’une manifestation organisée en 1963 pour protester contre la création de la Place des Arts et dont on ne sait rien faute de témoignages (10 pages pour constater qu’on ne saura jamais rien de la teneur des propos tenus alors par Miron, c’est excessif), le second où il tente de décider qui de Jacques Berque ou de Miron a le premier pensé à qualifier l’homme soumis à la colonisation d’“ agonistique ”.

Au contraire, relativement peu d’importance est accordée à la question de la langue chez Aquin et pratiquement rien n’est dit de son œuvre proprement littéraire. Pleau justifie ce choix en affirmant qu’“ à partir du moment où Aquin projette sa Révolution sur le théâtre helvétique (ou romain-antique, ou cubain...) de Prochain épisode, elle devient un drame personnel, autant sinon plus qu’une affaire politique ” (p. 85). Outre le fait qu’elle reconduit d’une certaine manière le clivage entre littérature et politique que Pleau condamne par ailleurs, une telle position paraît intenable. La traversée de l’œuvre aussi bien essayistique que romanesque nous révèle qu’Aquin, inspiré des écrivains ayant le plus contribué à bouleverser la forme du roman, a fait de la Révolution non seulement un problème politique, mais aussi un problème littéraire. Une réflexion telle que “ [l]e Canada français a un problème révolutionnaire dont on trouvera des solutions linguistiques ou symboliques ” (Journal, 25 septembre 1962) ne permet guère de mettre en doute l’importance du lien tissé par Aquin entre révolution politique et révolution littéraire. Ébloui par le Finnegans Wake de Joyce, il a entretenu le rêve de voir son nom inscrit à la suite de ces écrivains “ révolutionnaires ” introduisant du désordre dans l’ordre linguistique comme on fait sauter l’ordre établi en posant des bombes, de manière à ce que l’œuvre devienne  “ la proie des pires syncopes, [...] d’autant de nécroses dont on n’est jamais certain qu’elles seront suivies de genèses ” (Profession : écrivain). Tout comme Miron — et, curieusement, Pleau y est sensible chez le poète —, le romancier a parié sur la possibilité que dire ou faire “ littérairement ” la révolution puisse entraîner son avènement. À l’instar de Miron, il a fait ce pari avec une lucidité qui l’empêchait d’y croire tout à fait et dont témoigne le titre de son roman, Prochain épisode. En analysant ce roman, Pleau aurait cerné de plus près la conception qu’avait Aquin de la révolution, dont on ne trouve pas l’essentiel dans son essai sur la “ fatigue culturelle ”.

Or, et on conviendra que le constat est étonnant compte tenu du titre de l’ouvrage et des objectifs posés par le critique dans son introduction, le concept même de révolution est, d’une certaine manière, le grand absent de cet essai, au sens où si les circonvolutions autour des sources théoriques des deux écrivains dessinent une constellation de l’idée de révolution dans l’espace public des années 1960, Pleau ne propose ni description explicite ni synthèse de ce que Miron et Aquin entendaient lorsqu’ils appelaient les Québécois à faire la révolution, comme s’il n’était possible d’aborder cette question qu’en traçant des cercles à la périphérie du sujet sans lui donner de chair conceptuelle.

Il y a bien, ici et là, quelques moments forts dans cet essai — on peut penser à l’analyse très serrée que fait Pleau de l’usage de la loi d’émeute chez Miron, ou encore à la réfutation des accusations de ressentiment adressées par certains critiques contemporains à la majorité des œuvres des années 1960 écrites par des tenants de l’indépendance du Québec —, mais il aurait, me semble-t-il, ouvert des perspectives plus neuves s’il avait été l’occasion d’une véritable rencontre entre les deux œuvres. Ainsi, par exemple, une comparaison de la notion d’enracinement chez Aquin et du natal chez Miron, deux notions inspirées d’Aimé Césaire, aurait pu contribuer à déplacer l’horizon théorique de ces concepts.

Autre exemple, encore plus probant : la mise en parallèle de l’ambivalence que révèlent le concept de “ fatigue culturelle ” chez Aquin et celui d’“ agonique ” chez Miron aurait peut-être amené le critique à montrer combien l’oscillation entre mort et espoir de renaissance qu’implique toute idée de révolution a, plus que tout autre élément de définition du concept, occupé le haut du pavé dans la réflexion sur la révolution au Québec, à tout le moins chez Aquin et Miron. Cette ambivalence qui s’est traduite par une hésitation constante entre l’action et l’écriture, ils ont choisi de la transposer dans une œuvre littéraire tout en sachant fort bien ce que ce choix pouvait avoir de commun avec une certaine forme de renoncement ou de résignation. S’il a bien dégagé cette ambiguïté chez chacun des deux écrivains, Pleau, qui ne fait pas explicitement le rapprochement, n’y insiste guère. Or, la révolution “ québécoise ” n’a-t-elle pas été pensée par Aquin et Miron principalement sur le mode de l’ambivalence?

Dès son introduction, Pleau explique qu’il a choisi de parler de révolution “ québécoise ” plutôt que de révolution “ tranquille ” parce que, d’une part, cette expression consacrée est devenue consensuelle et que, d’autre part, elle a pour effet d’occulter le non-avènement de la révolution telle qu’ont pu la concevoir les écrivains des années 1960. Le désir de dépasser la notion effectivement convenue de “ Révolution tranquille ” est en soi louable et on ne peut que souhaiter que d’autres s’y essaient aussi, mais l’ambivalence que Hubert Aquin et Gaston Miron n’ont eu de cesse d’écrire et dans laquelle il se sont “ écrits ” n’appelle-t-elle pas une semblable formulation oxymorique? Dans ces conditions, ne pourrait-on dire qu’une révolution a bel et bien eu lieu et que celle-ci, pour être “ québécoise ”, ne pouvait qu’être à la mesure du paradoxe qui semble avoir paralysé même les plus convaincus de sa nécessité?



Brigitte Faivre-Duboz* 

 

NOTES

* Brigtte Faivre-Duboz est coordonnatrice scientifique du Centre de recherche sur lintermédialité à lUniversité de Montréal et termine un doctorat au Département détudes françaises. Elle a publié en 2001 un article consacré à la polémique entre Trudeau et Aquin (“ Au croisement de la culture et du politique. Pierre Elliott Trudeau et Hubert Aquin face à l’État-nation ”, Globe, vol. 4, no 1, 2001).



 


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