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Sommes-nous passés au jaune?

Un texte de Guillaume Lavallée
Dossier : L'ADQ, parti de la jeunesse? Une enquête, L'ADQ: la nouvelle donne politique
Thèmes : Jeunesse, Politique, Québec
Numéro : vol. 5 no. 2 Printemps-été 2003

“ Là où on est le plus à droite, déclame Mario Dumont à propos du programme de son parti, c’est que l’on ne croit pas que la réponse à la compassion se fasse à partir de grands modèles étatiques. ” Pourquoi le chef de l’Action démocratique du Québec introduit-il le terme “ droite ” alors que l’échiquier politique québécois s’est toujours divisé entre “ fédéraliste ” et “ souverainiste ”? Il semble que l’adq sorte de ces oppositions pour en introduire de nouvelles. Il recueille les fruits du ras-le-bol constitutionnel et les fait passer pour un vent de changement : moins d’État! Il puise dans la haine envers les partis traditionnels pour alimenter le ressentiment anti-générationnel. Il impose un débat sur l’héritage de la Révolution tranquille, mais se retire de l’arène intellectuelle. Le Québec aurait-il trop longtemps oscillé entre le rouge et le bleu? Serait-il passé au jaune depuis le dernier “ printemps démocratique ”?

            Dans un article paru dans Le Devoir le 21 octobre 2002, le journaliste Antoine Robitaille s’émerveille devant les pronostics du professeur Vincent Lemieux qui, dès 1986, écrivait : “ selon l’approche générationnelle, le parti de la génération future se définirait contre la formule de gouverne de la génération précédente. Il serait donc non nationaliste et non interventionniste. À moins que, comme dans les années 1960, un des deux éléments de la formule soit récupéré, en l’occurrence le nationalisme, et que se forme une espèce de nouvelle Union nationale, combinant la foi nationaliste avec le parti pris pour le secteur privé. ” Mais est-ce la même chose que de se définir “ contre la formule de gouverne de la génération précédente ” que “ contre la génération précédente ”? Que l’adq se démarque de ses adversaires politiques, grand bien lui fasse! Seulement, ce requisit n’autorise en rien une guerre de tranchée entre la génération lyrique — pour reprendre le terme de François Ricard — et la génération x. Cette guerre ne doit pas faire couler l’encre dans la presse écrite ni même le sang dans les cliniques. Car un danger est bien réel : la politique de l’adq en matière de santé creuse un écart entre les générations. Elle contredit le principe de responsabilité sur lequel s’échafaude le programme du parti. Un nouveau clan s’approprierait l’État pour imposer à ses prédécesseurs un système de santé à vitesse variable. Ils ont payé, nous sabrons! Le geste est ingrat. Dans la mesure où il entrave la législation canadienne en matière de santé, l’adq n’aura d’autre choix que de réintroduire un débat constitutionnel. Il est à se demander si par ce biais, l’adq — qui se veut un parti pluraliste — ne sera pas contraint d’endosser un discours nationaliste. Si tel est le cas la formation de monsieur Dumont combinera nationalisme et parti pris pour le secteur privé. Ce qui rapprochera Mario de Maurice.

L’adq représente-t-il vraiment une génération? Faire des 18-35 ans une classe socio-économique est une chose, mais en faire une génération rassemblée autour de quelque valeur, fusse-t-elle l’individualisme, en est une autre. Une typologie de l’électorat adéquiste pourrait ressembler à ceci : jeunes entrepreneurs dynamiques qui n’ont jamais eu droit à la sécurité d’emploi, intellectuels critiques qui remettent en cause l’héritage de la Révolution tranquille, citoyens des régions qui vivent au quotidien l’exode de la jeunesse et masse dépolitisée qui n’a encore aucun rapport tangible avec le programme du parti. Est-ce que ce lot peut servir de ferment à un renouveau de la politique québécoise? Probablement. Seulement, il y a le parti des oubliés, lesquels ne forment pas une génération, mais bien une coalition. Celle-ci a émergé en biais des institutions pour prendre sa place dans les milieux sociaux. Elle a cherché quelques interstices entre les médias de masse pour s’insérer dans l’arène publique. Regroupant des gens de tout âge, elle réclame, que ce soit ouvertement dans la rue ou silencieusement dans la désillusion, ce que le politique ne peut plus offrir : un regard critique sur l’économie. C’est pourquoi elle ne se reconnaît d’aucun parti.

Le Parti québécois et le Parti libéral n’ont pas réussi à renouveler leur base, alors que l’adq l’a alimentée avec une jeunesse pour laquelle l’engagement social doit être déductible d’impôt. Résultat : tout un pan de la société québécoise n’est représenté par aucun des trois leviers politiques que sont le pl, le pq et l’adq. Le Parti québécois a pris le monopole de la sociale-démocratie et de la souveraineté. Il a drôlement lu Bourdieu. Landry devenait la main droite de l’État, alors que la ministre Beaudoin en incarnait la main gauche. De fil en aiguille, le modèle québécois a été tricoté en un véritable tissu de contradictions. Quant aux idéologues du parti, ils ont tout fait pour en arriver à un compromis identitaire avec les Patriotes. Peine perdue! Le Québec se souvient des mots de 1995. En ce sens, la seule force du Parti libéral est d’avoir regroupé allophones, anglophones et francophones au sein d’une même entité.

Aucun des trois partis n’a su traiter publiquement des enjeux relatifs à la mondialisation et à l’environnement. Or, les sédiments de société civile qui trouvent leurs lieux dans des manifestations ponctuelles et la conscience esthétique exigent un véritable renouveau politique. Ils ont compris que le pouvoir n’est pas qu’à Ottawa, pas plus qu’il n’est qu’à Washington, d’ailleurs… Le pouvoir est décentré, mais les forces diffuses qui luttent ici et là pour le critiquer n’arrivent pas à se rassembler autour d’un programme politique cohérent. Les revendications sont éparses et les appuis théoriques qui les justifient le sont davantage. La démarche est pourtant hautement justifiable. Section analogie pugilistique : “ Dans le côté droit du ring, aspirant à la ceinture nationale, avec cinq comtés par k-o technique : l’Action démocratique du Québec. ” Silence. La foule attend l’opposant, mais il ne vient pas. Mario le super est soulevé par ses frères. Ils ont gagné leurs épaulettes…Si seulement ils avaient eu un adversaire…

Pendant ce temps, dans les vestiaires, la gauche se chamaille. L’Union des forces progressistes se demande encore si l’idée d’un chef est compatible avec le caractère pluriel du parti et avec la conception du politique qu’il essaie de mettre en œuvre. La gauche mérite-t-elle pareil sort? Oui et non. Il semble que le militantisme ne suffise plus. L’idéologie de gauche a été ravagée par le temps. De grain de sable dans l’engrenage, elle est devenue elle-même un engrenage et c’est cette superbe machine qui s’est oxydée au cours des dernières années. La gauche est à la “ cour à scrap ”. Son programme n’est qu’esthétique. Elle essaie de souder la ferraille pour se sculpter un programme. Ses ambitions sont toutefois plus que légitimes : elles sont nécessaires. Elle doit justifier l’interventionnisme d’État dans le cadre d’enjeux qui dépassent la politique nationale ou fédérale, ce qui n’est pas sans poser problème pour une gauche qui travaille en coalition. Il lui faut dépasser la pluralité des revendications pour s’unir autour d’un même enjeu, d’un même principe. Demander moins d’État aujourd’hui, c’est renier ce pari théorique et sacrifier l’espoir sur l’autel de la marche de l’histoire. C’est abdiquer devant la tâche d’insuffler un projet à la société. Que chacun rentre chez lui! : tel est le maître mot de l’adq qui dépouille la société de tout projet. Certes, le parti de monsieur Dumont provoque de vifs débats en matière de santé, d’emploi et d’éducation, mais il n’a pas réussi à introduire de nouveaux thèmes dans la discussion. Il n’a pas su innover et implanter l’environnement comme le pilier d’un projet de société. Il en est resté au jaune, alors que nous avons besoin du vert…

Ce vert, est-ce la gauche manquante dans le ring? Considérer l’environnement comme un des fondements du politique et du social m’apparaît l’un des seuls sentiers permettant de regrouper les différents mouvements sociaux-démocrates, de lier responsabilité et solidarité, de filtrer l’économie pour unir les générations présentes et futures, les régions et les différentes communautés au sein d’un “ vivre ensemble ”. Reste à savoir si nous passerons au vert…



Guillaume Lavallée*

 

NOTES

* Guillaume Lavallée est étudiant en philosophie à l’Université Laval.




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