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La guerre des modernes

Un texte de Daniel Jacques
Dossier : Le 11 septembre, un an après
Thèmes : Altermondialisme, États-Unis, Modernité, Politique
Numéro : vol. 5 no. 1 Automne 2002 - Hiver 2003

Le nihilisme est le rejet des principes de la civilisation en tant que telle. Un nihiliste est donc un homme qui connaît les principes de la civilisation, ne serait-ce que d’une manière superficielle.

Leo Strauss




1. INTRODUCTION

 

Devant le caractère spectaculaire des événements qui se sont produits l’automne dernier à New York et à Washington, une vaste majorité d’entre nous furent saisis par le sentiment que nous venions d’entrer dans un moment de l’histoire d’une radicale nouveauté. Que ce soit dans les journaux d’ici ou d’ailleurs, un nombre incalculable de commentateurs ont tenté d’établir la nature de cette nouveauté, d’expliciter le contenu de la rupture présumée. Et, pourtant, l’on se rappellera que la Grande Guerre a commencé par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand et que le conflit avec l’Irak fut interprété lui aussi comme étant la prémisse à une confrontation entre les civilisations. “ Il ne s’agit pas d’une guerre du monde contre l’Irak, pouvait alors déclarer Safar Al-Hawali, doyen des études islamiques à l’Université Umm Al-Qura de La Mecque, mais d’une guerre de l’Occident avec l’Islam[1]. ” Avec le temps, une fois déblayés les débris de Ground Zero, une fois le régime des Talibans balayé, le monde semble avoir retrouvé un certain équilibre qui n’est pas, somme toute, très éloigné de celui qui prévalait auparavant, de sorte qu’il n’est plus assuré que les anciennes manières de faire la politique soient devenues aussi obsolètes qu’on ait pu le croire alors.

Dans l’univers des idées, il s’est produit quelque chose de tout à fait comparable, comme si celles-ci — avec un léger décalage — s’étaient alignées finalement sur l’ordre spécifique des actions. Devant l’événement, ils furent nombreux à proclamer qu’il nous fallait désormais penser tout autrement et que les catégories politiques traditionnelles étaient désormais dépassées. “ Nous sommes entrés, a-t-on alors écrit, dans un type d’indétermination qui rend difficile la délibération propre à la démocratie. Les anciennes oppositions droite-gauche, barbarie-raison et bien-mal qui ont permis de se donner une vision relativement cohérente du monde vont devenir plus floues, ne permettant plus d’avoir une idée claire de l’avenir des peuples et de l’humanité[2]. ” Il y avait dans cet empressement à proclamer l’opposition des temps une part de facilité et une autre qui s’apparente à une vérité encore trop méconnue. Le plus étrange dans cette affaire tient au fait qu’une fois affirmée la nouveauté radicale de la réalité engendrée par ces actes de terrorismes, on s’est rapidement appliqué à l’interpréter selon les catégories intellectuelles auxquelles on nous avait habitués depuis la fin de la guerre froide. On a ainsi expliqué l’agression en soulignant le caractère impérial de la politique américaine, d’autres ont jugé que l’événement signifiait notre entrée dans un univers dominé par les conflits entre civilisations, enfin, certains ont envisagé l’événement dans la perspective d’une fin de l’histoire. Paradoxalement, il s’est creusé un écart immense entre la nouveauté proclamée de l’événement et l’aspect plutôt convenu des interprétations qui ont servi à son recouvrement, que ce soit à gauche comme à droite du spectre politique.

 

2. LES RAISONS DE L’INIMITIÉ

 

La guerre et le terrorisme mobilisent des inimitiés qui obéissent à des passions ayant leur logique propre. Pour que le conflit politique prenne forme, pour que l’acte terroriste soit accompli, il faut qu’un puissant motif mobilise les énergies pour le combat, au risque de la défaite. Or, un tel motif doit posséder une efficience morale suffisante pour qu’il puisse être partagé par un regroupement humain politiquement significatif. Pour parvenir à réfléchir à ce que signifie la guerre chez les modernes, il nous faut donc accéder à ce qu’il convient d’appeler les raisons de cette forme particulière d’inimitié.

Depuis que la démocratie libérale s’est imposée comme le régime politique dominant, tous les esprits ont été captivés par les problèmes que soulève la diversité des communautés d’appartenance dans les sociétés libérales, c’est-à-dire par le fait du pluralisme. Bien sûr, cela ne signifie en rien que les questions relatives à la sécurité et à la guerre aient été négligées par les experts internationaux et les gouvernements qu’ils conseillent, mais celles-ci ont acquis subitement, sous l’impulsion de ce spectacle terrifiant, une acuité renouvelée dans l’espace public. Devant l’ampleur de l’agression, devant son aspect brutal et inconditionnel, il a bien fallu se demander d’où pouvait bien venir un tel déferlement de haine. Cette agression au cœur de l’Amérique nous a rappelé combien la part d’hostilité entre les hommes demeure grande, comment se reformulent, en des termes nouveaux, d’anciennes inimitiés que nous avions crues disparues. On a eu beau multiplier les forums internationaux, établir tous les consensus axiologiques possibles, disposer habilement de toutes les différences culturelles, il semble que le malentendu subsiste en profondeur, que la discorde perdure sous les déclarations des officiels et que plusieurs se refusent obstinément à devenir nos semblables.

Du reste, ces tragédies mobilisent les passions et les idées parce qu’elles mettent en scène une haine bien particulière, une haine ancienne et puissante de l’Amérique. C’est “ depuis que je suis enfant, avait affirmé Ossama Ben Laden en 1998, que je suis en guerre et que je hais les Américains ”. D’une certaine façon, ce qu’a révélé l’événement, c’est la persistance d’un puissant sentiment antiaméricain, d’une hostilité à l’égard de ce que plusieurs considèrent pourtant comme l’une des réalisationsles plus remarquables de la modernité politique[3]. Les fondateurs des États-Unis, comme ont tenté de le rappeler récemment certains intellectuels de ce pays, ont affirmé d’une façon remarquable la dignité fondamentale de tout individu, rappelant ainsi à la face du monde l’existence de vérités morales universelles[4].

À la suite de l’effondrement spectaculaire des tours du World Trade Center, plusieurs se sont interrogés sur les raisons qui motivent, encore aujourd’hui, une telle haine de l’Amérique[5]. Une fois la stupeur passée, une fois l’étonnement initial dissipé, l’énigme s’est métamorphosée en un signe des temps, en un révélateur de l’état général du monde. Il a fallu rendre compte, dans un monde voué à l’avenir, soumis aux règles de la mondialisation, où les frontières semblent s’estomper, de cette masse de haine qui a surgi entre les nations. Plusieurs interprétations ont été présentées depuis, qui permettent d’expliquer le cours de ces choses. Bien sûr, il n’est pas possible ni même souhaitable de procéder ici à l’inventaire complet de ces divers positionnements. Il suffit de considérer trois de ces interprétations qui ont exercé une influence déterminante sur l’évolution des débats. L’une provient d’un observateur de la gauche, la seconde est celle d’un libéral et la dernière est le fruit des réflexions d’un conservateur. Au moyen de ces trois lectures, que je qualifierais de paradigmatiques, il est possible non seulement de parcourir l’ensemble du spectre politique, mais plus encore d’obtenir une vue globale de ce champ interprétatif.

D’une certaine façon, Noam Chomsky n’a pas eu à interpréter l’événement, puisqu’il lui a suffi de l’inscrire dans un schéma d’interprétation déjà entièrement constitué, si bien que la considération de ces choses n’a rien changé à la lecture qu’il propose aujourd’hui[6]. Cette remarque s’applique d’ailleurs à la majorité des interprètes mentionnés. Si l’Amérique souffre d’être détestée, c’est qu’elle méconnaît la dévastation qui accompagne ses interventions dans le monde. Ainsi, Chomsky, dans le premier commentaire qu’il a publié à la suite du 11 septembre, tout en prenant soin de bien souligner le caractère inacceptable de ces attentats, a rappelé que les victimes de ces attaques étaient, somme toute, en nombre bien inférieur à celles causées par les politiques des États-Unis envers l’Irak et le Soudan. Cette Amérique agressée doit donc être reconnue pour ce qu’elle est d’abord et avant tout : un agresseur de toujours[7]. Dans la politique du gouvernement américain au Moyen-Orient, dans le soutien qu’il a apporté à des États antidémocratiques qui lui sont inféodés et, enfin, dans l’injustice économique qu’il entretient aujourd’hui, il y aurait tous les motifs nécessaires pour rendre compte de l’hostilité montrée à l’étranger à l’égard des États-Unis. Sans justifier le comportement des islamistes, il faudrait, pour dénouer la formidable impasse que tout cela constitue, commencer par reconnaître l’injustice qui l’engendre. Ce terrorisme-là n’aurait finalement rien à voir avec la culture ou la religion, il faudrait bien davantage y voir l’arme des plus démunis contre l’arrogance et l’impunité des oppresseurs.

Francis Fukuyama, qui se définit comme un libéral, n’a pas eu lui non plus à modifier la théorie qui lui sert de cadre interprétatif. Placé devant les événements de New York et de Washington, il s’est vu de nouveau dans l’obligation de justifier sa thèse[8]. Pour l’essentiel, son argumentation a consisté à montrer que l’agression contre l’Amérique ne représente pas une réplique à la politique américaine au Moyen-Orient, politique qu’il défend par ailleurs. Il s’est agi plutôt de situer ces événements dans la longue durée de l’histoire, montrant qu’ils témoignent d’une résistance tardive et futile à la modernisation. Ce seraient là les actions désespérées de gens qui proviennent — ce sont ses propres mots — de “ pays rétrogrades ”, c’est-à-dire qui restent prisonniers d’une mentalité aujourd’hui dépassée. En outre, s’il est vrai que le projet moderne repose sur des bases culturelles qui possèdent un ancrage historique particulier, elles n’en contiennent pas moins des virtualités universelles. Or, l’islam paraît bien être de toutes les religions celle qui suscite la plus grande résistance à l’égard de ces virtualités émancipatrices. L’axe d’opposition entre les amis et les ennemis de l’Amérique se trouve ainsi reconstitué selon un schéma historiciste qui oppose, à l’intérieur du même espace de temps, des individus et des peuples qui appartiennent en fait à des sensibilités historiques distinctes et divergentes. Si l’Amérique et ses alliés font signe vers l’avenir, leurs opposants s’inscrivent dans un passé qui n’en finit malheureusement pas de passer, engendrant à sa suite de vaines réactions. Dans cette reconstitution de l’état du monde, les événements du 11 septembre ne forment pas un démenti à la thèse de la fin de l’histoire, puisque les démocraties libérales se sont trouvées réunies dans une même indignation, constituant ainsi une force irrépressible; il s’agit plutôt d’une manifestation réactionnaire résultant de la difficulté de certains peuples à s’intégrer au mouvement de la modernité. Toute cette violence, sous couvert de religion, ne serait finalement que les actes d’une arrière-garde des nations condamnée à disparaître parce que manifestement incapable de mobiliser les volontés et les moyens nécessaires pour renverser son adversaire libéral. Tous les peuples de la terre, parce qu’ils ne peuvent échapper à la modernisation, seraient ainsi condamnés à se rejoindre dans un nouvel empire d’Occident qui aurait avalé tout l’Orient par le moyen du marché, de la démocratie et de la science.

Ce panorama ne saurait être complété sans mentionner les réflexions de Samuel T. Huntington[9]. Bien loin d’avoir à modifier la théorie qui l’a rendu célèbre, il a pu prétendre, non sans raison, que la réalité venait d’elle-même confirmer le bien-fondé de ses analyses. Ce jugement paraît d’autant plus justifié que celui-ci avait longuement insisté dans ses travaux antérieurs pour signaler les causes probables d’un conflit entre l’Occident et l’Islam. De toutes les civilisations, celle constituée à partir des enseignements du Prophète semble à l’origine de la plus profonde opposition à une occidentalisation du monde. On aurait tort alors d’interpréter le conflit sur la base d’une prétendue résistance à la politique étrangère des États-Unis, il ne s’agirait pas non plus d’une contestation de l’iniquité économique engendrée par la mondialisation. Du reste, il ne saurait être question, dans l’esprit de Huntington, de faire appel à un présumé retard historique pour rendre compte de l’hostilité manifestée à l’égard de l’Amérique. Cette hostilité ne s’enracine pas dans un désaccord à l’égard des valeurs modernes, elle relève plutôt d’une rivalité entre des corps politiques formés selon des appartenances culturelles et religieuses qui naissent les unes et les autres au sein du même processus de modernisation. La haine que manifestent les attentats de New York et de Washington résulte non pas de la révolte devant l’injuste, encore moins d’un refus de se fondre à l’empire libéral, mais, plus simplement encore, d’une haine de l’autre. Le différend est le fait de la différence. Et c’est une illusion bien occidentale que de croire que l’agressivité, inhérente à la nature de l’homme, peut être tout simplement abolie par l’établissement d’un raisonnable dialogue entre des hommes de bonne volonté. L’attachement de chacun à la singularité historique que suscite sa manière d’être moderne reconstitue à une autre échelle des motifs infiniment diversifiés d’inimitié qui n’auront de cesse de nourrir de par le monde des conflits futurs.

 

3. LA DÉTESTATION DU MODERNE

 

Je me propose maintenant de montrer que ces interprétations, quels que soient par ailleurs leurs mérites respectifs, occultent pareillement une filiation de sens qui nourrit, de par le monde, en des époques distinctes, de mêmes haines vouées à l’Amérique. Sous un travail interprétatif considérable, tant parmi les plus progressistes qu’au sein des cercles plus conservateurs, c’est, me semble-t-il, un aspect essentiel du rapport qu’entretiennent les modernes avec eux-mêmes qui tend à être soustrait à l’attention. S’il est vrai que le moderne porte en lui-même un désir de paix universelle, il faut reconnaître qu’il est aussi de toutes les figures historiques de l’humaine nature celle qui pousse au plus loin la détestation de soi, suscitant ainsi de terribles conflits au sein même du monde qu’elle engendre de son propre mouvement.

On a sans doute raison de souligner que les États-Unis semblent aujourd’hui vouloir se constituer en un “ empire tentaculaire ” dont l’objectif fondamental demeure la promotion des intérêts américains et cela, parfois au détriment de la justice à l’égard des autres nations. Mais il faut aussi savoir reconnaître que l’antagonisme entre les riches et les pauvres, les puissants et les faibles, recouvre bien imparfaitement le territoire imaginaire que dessine la haine de l’Amérique. Si le découpage des passions et des raisons qui suscitent aujourd’hui la guerre et le terrorisme suivait cette ligne d’iniquité, il faudrait alors expliquer pourquoi les peuples d’Afrique noire, bien avant tous les autres, ne produisent pas davantage de terroristes. Il conviendrait aussi de montrer pourquoi certains individus, appartenant aux classes les plus aisées, à tout le moins suffisamment aisées pour leur permettre de vivre et d’étudier à l’étranger, ont convenu de sacrifier leur existence pour porter les “ frappes bénies ” au cœur de la “ capitale du monde infidèle ”. Enfin, cette explication, selon des voies prévisibles, laisse entièrement sans raison l’inimitié montrée par ce jeune Américain, élevé dans la riche Californie, à l’égard de sa propre patrie. Bien sûr, il ne s’agit là que d’un cas isolé, mais qui nous rappelle, bien que la chose ne soit pas vraiment nécessaire, combien l’antiaméricanisme est aussi présent en Occident, voire en Amérique. Ces quelques remarques visent simplement à rappeler que l’explication proprement économique et politique, que défend une certaine gauche, ne suffit pas à rendre compte entièrement de l’hostilité qui subsiste envers les États-Unis aujourd’hui[10]. Les plus démunis et les plus appauvris de ce monde ne sont pas les seuls à haïr l’Amérique; depuis toujours, de bien plus puissants et de plus riches les accompagnent.

On peut ainsi rétorquer à ces premiers arguments qu’en effet, aucune explication de cette nature ne pourra rendre compte correctement du sentiment antiaméricain, notamment sous la forme qu’il a prise dans certains pays musulmans. On peut rétorquer qu’il existe, en somme, dans cette volonté de combattre l’Amérique, non pas seulement un refus de l’injustice, mais bien davantage une négation de ce qui nous constitue modernes. À suivre les analyses d’un Salman Rushdie, par exemple, il y aurait dans ces guerres conduites au nom de l’islam une “ haine de la société moderne ” qu’on ne saurait endiguer autrement, selon lui, qu’en favorisant le développement d’un esprit plus libéral parmi les peuples musulmans[11]. La difficulté que présente cette autre interprétation provient du fait qu’elle cache ce qu’il peut y avoir de proprement moderne dans cette détestation du monde moderne.

Pour saisir ce dont il est question, rappelons que l’antiaméricanisme a longtemps constitué un lieu commun — l’un des seuls pourrions-nous dire — des avant-gardes européennes[12]. Il a régné pendant plusieurs générations un accord tacite, auquel nous n’avons pas encore réfléchi suffisamment, entre les mouvements de gauche et de droite dénonçant également la médiocrité de la démocratie à l’américaine et la vulgarité présumée de la culture sur ce continent qui n’a eu bien longtemps pour toute qualité que d’être nouveau. Ce n’est pas un quelconque Ben Laden qui a écrit : “ Que l’Amérique croule de ses building blancs ”, mais bien André Breton, le maître à penser du surréalisme[13]. Et Aragon d’ajouter, en suivant une inspiration comparable : “ Nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère… Monde occidental tu es condamné à mort. ” À suivre les parcours d’une certaine intelligentsia française encourageant la révolte contre un monde imprégné d’individualisme, il faut bien convenir que la haine de l’Amérique n’appartient pas qu’à certains pays jugés rétrogrades et qu’elle a eu, parmi les élites les plus cultivées, les plus touchées par l’esprit moderne, ses plus fervents propagateurs[14]. Cela devrait suffire à faire voir qu’il y a, dans la haine de l’Amérique, un refus de la société moderne orchestré depuis bien longtemps par les modernes eux-mêmes. Si l’on prend acte de cette détestation que certains modernes cultivent à l’égard d’eux-mêmes et de leurs semblables, l’on peut alors mieux comprendre que ce qui semble tout au plus une réaction à la modernisation des sociétés pourrait, au contraire, appartenir au champ des possibles qu’engendre le mouvement même de la civilisation moderne.

Si cette hypothèse renferme une part de vérité, il faut alors interpréter autrement l’opinion selon laquelle l’hostilité manifestée à l’égard de l’Amérique ne serait qu’une variété particulière d’une inimitié plus générale à l’égard de l’Occident. Selon le point de vue défendu par Huntington, il faudrait reconnaître dans les attaques menées contre les États-Unis une agression motivée par le refus de l’autre tel qu’il peut prendre forme entre des civilisations rivales. Il ne fait aucun doute que certains islamistes semblent méconnaître tout autant l’Amérique que le reste du monde occidental et qu’ils cultivent à l’égard de celui-ci une aversion fondée sur l’ignorance et le refus de l’altérité. Toutefois, il faut aussi savoir que les maîtres d’œuvre de ces attentats furent des individus ayant connu de près les mœurs et les idées qui prédominent aujourd’hui dans les sociétés libérales. À cela s’ajoute le fait que l’un des pays les plus touchés par l’américanisation, à tout le moins sur le plan matériel, est sans aucun doute l’Arabie Saoudite, terre d’origine de la mouvance wahhabite[15]. C’est ce qui laisse croire que, pour une part tout au moins, la détestation de l’Occident découle chez certains de sa fréquentation, voire d’une certaine acculturation. On a eu raison de souligner qu’il y avait chez certains terroristes non seulement des signes d’aversion et de fascination à l’égard de l’Amérique, mais peut-être encore davantage à l’égard de cette ville plus que moderne qu’est devenue New York. Il y aurait donc dans la haine de l’Amérique plus qu’un refus de l’autre puisqu’on y découvre aussi une détestation proprement moderne de ce semblable que nous aspirons à devenir.

 

4. L’OCCIDENT, L’AMÉRIQUE ET LE BOURGEOIS

 

Voilà qui devrait suffire à montrer qu’il y a lieu d’examiner avec plus de soin le langage utilisé par tous les ennemis de l’Amérique, que ce soit aujourd’hui ou hier, ainsi que celui avancé autrefois pour faire la critique de la bourgeoisie européenne et de la civilisation qu’elle prétendait incarner. D’ailleurs, ne serait-ce que dans les termes employés par les dirigeants d’Al-Qaïda, on s’étonne de trouver une mise en accusation de la civilisation occidentale qui rappelle à bien des égards celle de ces jeunes Européens qui, devant les puissances nouvelles que constituaient alors l’Amérique libérale et la Russie socialiste, ont jugé nécessaire de s’allier à une politique proprement catastrophique[16]. Ils méprisent également ces grandes cités où prédominent le commerce, la culture de masse engendrée par la modernisation, la prudence politique et les libertés individuelles, voire la science et la raison[17]. Ceux qui ont voulu devenir martyrs en percutant les tours étaient eux aussi de jeunes hommes, tout comme ceux qui, hier encore, croyaient qu’il était devenu impératif — c’est-à-dire nécessaire en raison d’une exigence morale — de combattre, par tous les moyens, au risque de s’associer à la tyrannie, cette civilisation désormais sans spiritualité, dominée entièrement par l’esprit de commerce et l’individualisme libéral[18].

Il conviendrait aussi de réfléchir aux liens qui unissent ce refus de la civilisation moderne et ce qu’il faut bien appeler une certaine nostalgie du sacrifice qui a pris forme dans les cultures ayant subi l’influence des religions abrahamiques, selon l’expression de Louis Massignon. Dans les sociétés où prédomine l’individualisme, sous l’influence de ce “ sentiment réfléchi et paisible ”, chacun est conduit à juger de l’intérêt de toute chose à partir de lui-même, se plaçant ainsi au centre du monde qu’il définit de sa présence[19]. Or, rien n’est plus étranger, voire opposé, à la logique existentielle engendrée par une telle disposition morale, que le sacrifice. Sous le regard de l’individualiste, tous les choix de vie ont un sens hormis le sacrifice de soi-même, qu’il convient de distinguer du suicide, car l’individu, qui donne sens précisément à toute chose, ne saurait s’abolir lui-même sans tomber dans d’absurdes contradictions. Il s’ensuit qu’il n’y a pas d’acte plus séduisant que la destruction de soi pour qui se donne comme objectif de se déprendre radicalement de la modernité. Plus justement encore, pour certains modernes, à la recherche de pureté idéologique, le sacrifice apparaît tout à la fois comme l’ultime moyen de nier cette civilisation haïe et de se purger de ses influences néfastes. On remarquera enfin qu’une telle volonté de se déprendre de soi se justifie généralement par quelque référence à un passé mythique, largement reconstruit selon l’esprit d’interprétation moderne, que ce soit la vertueuse Sparte, la Jérusalem éternelle ou encore la Médine des premiers califes[20].

Cette perspective permet de comprendre autrement pourquoi la haine de l’Amérique et l’hostilité à l’égard de la civilisation occidentale reproduisent plusieurs éléments de la critique de l’univers bourgeois formulée au xixe siècle. Je ne prendrai qu’un exemple pour éclairer la question, mais quel exemple! Dans Par delà bien et mal, Nietzsche affirmait sans réserve, avec un ton proprement martial — celui de l’impératif moral —, que “ la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l’œuvre de l’Angleterre […] contre lesquelles l’esprit allemand s’est insurgé avec un profond dégoût[21] ”. Derrière ce dégoût pour les “ idées anglaises ” se profile une détestation ancienne, mais sans cesse renouvelée depuis Rousseau, de l’esprit bourgeois[22]. À l’époque de Nietzsche, l’Angleterre représentait la puissance qui incarnait cette civilisation dite matérialiste et individualiste.

Je crois que dans l’imagination qui est désormais la nôtre, ce rôle est maintenant dévolu aux États-Unis. Tout comme le bourgeois autrefois, l’arrogante Amérique est souvent dénoncée aujourd’hui pour sa mauvaise foi, caractéristique essentielle, selon tous ses critiques, de l’esprit bourgeois. Si une telle accusation peut être portée, c’est principalement parce que l’Amérique prétend incarner des valeurs — la justice, la démocratie et la liberté — qu’elle ne respecterait pas dans ses propres politiques. Elle se proclame au service de la liberté et encourage de par le monde des gouvernements tyranniques. Sa constitution affirme l’égalité de tous alors qu’il subsiste en son sein un clivage entre les races dont les effets se font encore puissamment sentir. Elle se veut ouverte à toutes les cultures, fondée sur le plus grand pluralisme, et pourtant certains estiment qu’elle joue un rôle central dans l’immense processus d’uniformisation qui semble s’accomplir par la mondialisation des économies. Ce n’est donc pas un hasard si ces fanatiques, animés à leur tour d’une fureur, toute spirituelle, contre la civilisation occidentale, ont choisi pour première cible de leur attaque l’Amérique.

Bien sûr, il ne s’agit pas de prétendre qu’il faille amalgamer indistinctement les critiques de la bourgeoisie, celles des idées anglaises et l’antiaméricanisme de toute origine. Il y aurait lieu de départager ces inimitiés et d’expliciter leur motivation spécifique. Ce que je cherche à faire apparaître, c’est une certaine continuité historique permettant de rendre compte d’une posture qu’adoptent certains modernes à l’égard d’eux-mêmes. Il me semble qu’à notre époque, et sur une scène plus vaste, des haines nouvelles prennent forme en se nourrissant à ce fonds ancien d’inimitiés que je qualifierais, en un certain sens, de nihilistes. Il y aurait ainsi dans l’antiaméricanisme tel qu’il s’est montré au cours de l’année précédente, une haine de la civilisation occidentale qui n’est pas entièrement expliquée par la politique de cet État, qu’on ne saurait saisir en la qualifiant simplement de réaction, pas plus qu’il ne s’agit que d’une haine ancestrale de l’autre. Si ces motifs invoqués sont à certains égards éclairants, il faut aussi convenir qu’il y a dans cette inimitié un retour du moderne à l’encontre de lui-même, c’est-à-dire à l’encontre de la civilisation qui l’a engendré.

Je crois que les événements de septembre dernier ont montré que cette détestation est désormais à l’œuvre non seulement à l’intérieur des démocraties libérales, mais que son champ d’action s’étend désormais sur tous les continents. Ce qu’annoncent les attentats du 11 septembre, ce n’est pas une histoire foncièrement nouvelle, c’est plutôt la généralisation à l’ensemble des nations d’inimitiés anciennes autrefois réservées à l’espace occidental, voire européen. En ce sens, il est bien vrai, comme l’a rappelé le philosophe iranien Shayegan, que nos vies se déploient désormais sur une “ scène unique ”, bien que cette extension de nos lieux d’appartenance ne constitue manifestement pas la garantie d’une plus grande concorde politique[23].

Pour bien faire comprendre le sens que j’accorde à cette dernière remarque, il me faut introduire une dernière distinction. S’il est vrai que le processus de modernisation des sociétés entraîne des insatisfactions qui se cristallisent en une haine toujours renouvelée de la bourgeoisie, qu’elle soit américaine ou européenne, il convient d’ajouter toutefois que ce lot d’insatisfactions n’engendre plus aujourd’hui, dans nos sociétés, un véritable esprit de révolution. Toute cette insatisfaction ressentie devant l’état présent du monde ne peut se constituer en utopie, donnant ainsi naissance à un avenir possible et désirable qui puisse nourrir une imagination politique justifiant une opposition radicale à l’ordre établi. Il est vrai cependant que ce refus du monde actuel engendre, sur les marges, un certain esprit de révolte. C’est d’ailleurs un tel esprit qui anime une large part de la culture d’avant-garde dans les sociétés démocratiques les plus anciennes. D’une certaine façon, cette domestication de la volonté révolutionnaire signifie que la guerre civile qui a opposé les sociétés occidentales est bel et bien terminée.

En revanche, les événements de l’automne dernier laissent à penser que l’esprit de révolution demeure bien vivant ailleurs dans le monde. Davantage, il semble que cette passion politique y ait trouvé des motifs lui permettant de se régénérer sous de nouveaux uniformes. Si ces remarques comportent quelque vérité, il n’est pas vrai alors, comme l’a suggéré Huntington, que les guerres qui pourraient se produire dans l’avenir n’auront aucun contenu idéologique. Disons que l’idéologie révolutionnaire, pour reprendre un terme désormais délaissé, semble vouloir se mélanger de façon inusitée à d’anciennes exigences culturelles et religieuses, voire à de nouveaux nihilismes, abandonnant ainsi le cadre chrétien au sein duquel elle a pris forme[24]. Il arrive ainsi que l’esprit de révolte s’allie au plus profond nihilisme, cela s’est vu dans le siècle précédent, dès lors que la haine vouée à une société particulière ou encore à une forme de civilisation, conduit à la négation des règles premières de ce que nous pourrions appeler la civilisation. C’est alors que les vieux mots d’Humanitas, Felicitas et Libertas, qui ont inspiré les meilleurs politiques, perdent leur signification sous les poids conjugués de la déraison et de l’humiliation. Remarquons, pour terminer, que cet esprit de révolution, dès lors qu’il ne peut mobiliser les forces nécessaires à sa réalisation dans l’histoire, est condamné à ne pouvoir se manifester que par la voie du terrorisme. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait que les masses touchées par cette nouvelle variété de la passion révolutionnaire aient acquis une connaissance suffisante de la science et de la technique, c’est-à-dire non seulement la maîtrise de la technologie, mais aussi le savoir qui conduit à sa fabrication.

 

5. CONCLUSION

 

On m’aura bien mal compris si l’on pense qu’il s’est agi ici de procéder à une défense de la société américaine ou encore à un éloge de l’aspect proprement bourgeois du projet moderne. Il ne s’est pas plus agi ici de chercher à soustraire la politique des États-Unis à la critique. Qui peut douter que la politique extérieure des États-Unis n’ait pas toujours été à la hauteur des idéaux que défendent les citoyens de ce pays? En outre, il n’a jamais été question de prétendre que tous les Talibans et leurs amis intégristes, du fond de leur désert rocheux, mobilisent dans leur combat les motifs induits par une critique de la modernité. Il s’est agi de faire ressortir ce que je nommerais une dimension négligée de la vie moderne, à savoir cette singulière propension que possèdent nos contemporains, du moins certains d’entre eux, à se détester eux-mêmes[25]. Or, il me semble que ce penchant forme une matière plus volatile encore et plus explosive dès lors qu’il se mêle à certaines exigences religieuses.

Enfin, s’il est possible de tirer une leçon générale de ces événements tragiques, ce n’est pas que nous sommes entrés dans une histoire radicalement nouvelle, dans une histoire qui serait sans lien avec les passions et les idées qui ont fait les guerres du xxe siècle, mais plutôt que les conflits suscités par celles-ci ont désormais débordé du cadre européen, où ils ont pris forme, pour envahir tout l’espace des relations internationales. Il serait donc présomptueux de croire que la modernisation des nations, voire leur démocratisation, engage nécessairement une pacification du monde. On se rappellera que le marquis d’Argenson, bientôt suivi par Benjamin Constant et combien d’autres, avait il y a longtemps prophétisé le remplacement de la guerre par le commerce. En considérant l’histoire qui a suivi, on apprend à juger de toutes ces modernes prophéties avec plus de discernement, tout en reconnaissant qu’elles témoignent d’une volonté qui nous est devenue naturelle. L’époque présente nécessite une prudence politique d’autant plus grande que notre désir de paix, en raison même de son étendue exceptionnelle, nous empêche parfois d’envisager avec le sérieux requis les guerres que pourrait engendrer le mécontentement suscité par la modernisation de toutes les nations. Il n’y a pas d’évidence aujourd’hui que la pensée libérale, du moins sous ses formes dominantes, possède les ressources nécessaires pour jauger les périls qui s’annoncent par ce qu’un grand auteur libéral aurait qualifié autrefois de chemin secret. Il serait même à craindre que celle-ci, en s’alliant à des visées que l’on qualifie de progressistes, en vienne à méconnaître entièrement la part de danger que comporte le déploiement du projet moderne dans tous ces espaces de culture qui font notre humanité.

 

Daniel Jacques*



NOTES


* Daniel Jacques enseigne la philosophie au collège François-Xavier-Garneau. Son dernier ouvrage s’intitule Nationalité et modernité (Montréal, Boréal, 1998).

[1]. Cité par Samuel P. Huntington, “ Le choc des civilisations ”, Commentaire 18, 66 (1994) : 244.

[2]. Pathy Chair, Yolande Cohen et Marcel Fournier, “ Nouveau désordre mondial ”, Le Devoir, 26 sept. 2001.

[3]. Sur le sujet, cf. l’important dossier, intitulé “ Pourquoi nous sommes tous antiaméricains? ”, présenté dans le Courrier international, no 572.

[4]. “ Lettre d’Amérique, les raisons d’un combat ”, Le Monde, 14 févr. 2002.

[5]. Cf. l’article d’Alain Fachon, “ L’Amérique mal-aimée ”, Le Monde, 24 nov. 2001.

[6]. 11/9. Autopsie des terrorismes, Paris, Le Serpent à plumes, 2001.

[7]. Le point de vue de Susan Sontag est à cet égard exemplaire : “ Regardons la réalité en face ”, Le Monde, 17 sept. 2001 .

[8]. “ Nous sommes toujours à la fin de l’histoire ”, Le Monde, 17 oct. 2001 (article publié d’abord dans le Wall Street Journal).

[9]. “ Le choc des civilisations ”, Commentaire 18, 66 (1994).

[10]. Cf. l’éditorial de Mitchell Cohen dans la revue Dissent 49, 1 (2002).

[11]. “ Mais si, cela a à voir avec l’islam ”, Courrier International, no 757, p. 39 (extrait d’un article paru dans le New York Times).

[12]. Cf. Arthur Herman, The Idea of Decline in Western History, 1997.

[13]. J’emprunte ces citations à l’article remarquable de Jean Clair, “ Le surréalisme et la démoralisation de l’Occident ”, Le Monde, 21 nov. 2001.

[14]. Ce qui fait dire à Philippe Roger, de la revue Critique, que “ ce discours se distingue par son ancienneté, sa constante virulence et sa formidable immunité au réel. Il n’est pas nécessairement lié à des mécomptes historiques précis, et, d’ailleurs, il n’est ni de droite ni de gauche. Sous sa forme tiers-mondiste ou dans sa variante souverainiste, il s’agit d’abord d’une croisade de clercs, si bien que, pour un intellectuel français, c’est presque une obligation de service! ”, cité in Le Monde, 24 nov. 2001.

[15]. Cf. Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Paris, Seuil, 2002.

[16]. Cf. Leo Strauss, “ Sur le nihilisme allemand ”, in L. Strauss, Nihilisme et politique, trad. O. Sedeyn, Paris, Payot et Rivages, 2001.

[17]. Cf. Avishai Margalit et Ian Buruma, “ Occidentalism ”, The New York Revieuw of Books, 17 janv. 2002.

[18]. Cf. Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Paris, Fayard, 2001.

[19]. Cf. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II, deuxième partie, chap. 2.

[20]. Cf. A. Meddeb, op. cit.

[21]. Par-delà bien et mal, Paris, Gallimard, 1971, § 253.

[22]. À ce sujet, cf. les propos recueillis par Marion Van Renterghem : “ Dès les années 1820, Bonald parle des États-Unis comme du produit de l’abstraction, une addition d’ennuis, de conformisme et d’utilitarisme. L’esprit aristocratique dénonce dans l’Amérique naissante un comble de bourgeoisisme, où la hiérarchie ne tient qu’à l’argent. ” (Le Monde, 24 nov. 2001).

[23]. Cf. Daryush Shayegan, La lumière vient de l’Occident. Le réensemencement du monde et la pensée nomade, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2001.

[24]. Cf. A. Meddeb, op. cit.

[25]. La littérature française nous en donne de remarquables exemples, notamment dans les œuvres de Muray, de Dantec, de Houellebecq et d’autres. Cf. à ce&


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