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Lamonde et Rome

Un texte de Christine Hudon
Dossier : Autour d'un livre: Histoire sociale des idées au Québec (1760-1896) de Yvan Lamonde
Thèmes : Histoire, Politique, Québec, Religion, Revue d'idées, Société
Numéro : vol. 4 no. 1 Automne 2001 - hiver 2002

Dans un ouvrage dense et fouillé, Yvan Lamonde livre le résultat de nombreuses années de recherches sur l’histoire intellectuelle et culturelle du Québec menées à travers les archives manuscrites et les sources imprimées. Les objectifs du livre sont rapidement énoncés dans l’avant-propos qui tient lieu d’introduction : il s’agit, en privilégiant « la culture bourgeoise », de réaliser « une histoire sociale des idées au Québec » qui rende compte « du circuit complet des idées, de leur production, de leur diffusion, de leur réception ». Le projet est animé par une autre intention qui, sans être formellement exprimée au départ, est néanmoins fondamentale : l’auteur veut mettre en lumière les différentes composantes de l’identité québécoise qu’il a illustrée, ailleurs, par l’équation suivante : Q = - (F) + (GB) + (USA)2 — (R). Dans cette formule, F désigne la France, GB, la Grande-Bretagne, USA, les États-Unis et R, Rome. Mon commentaire portera sur la dernière variable de l’équation, relative à l’influence de l’Église catholique et de Rome, sa capitale, au Québec.

Avant de résumer les propos de Lamonde et de voir dans quelle mesure l’auteur rencontre ses objectifs, précisons que le livre s’intéresse avant tout aux idées politiques défendues par les acteurs sociaux. Il s’attarde très peu à leur pensée économique et à leurs conceptions des rapports sociaux et des rôles sexuels. Ces limites étant posées, comment l’auteur décrit-il le rôle et le discours de l’Église ? À ce sujet, une idée maîtresse traverse l’ouvrage : au cours du long XIXe siècle, l’influence de Rome au Québec se fait sentir de deux façons. D’une part, l’Église, par la voix de ses évêques, tient un discours conservateur, résolument anti-républicain, anti-libéral et pro-monarchiste. Sur ce plan, les points de vue de l’épiscopat s’avèrent absolument conformes à ceux du Vatican, exprimés notamment dans le Syllabus et dans l’encyclique Quanta Cura de 1864. Ils auront pour effet d’entraver considérablement le développement culturel et intellectuel du Québec.

La dimension « romaine » de l’identité québécoise, que Lamonde explore dans son livre, trouve donc ses plus grands promoteurs à l’intérieur du pays, au sein du clergé. Contrairement à l’influence française et britannique, résultat de la situation coloniale et politique du Québec imposant un pouvoir et une influence extérieurs, contrairement aussi à l’influence américaine, une influence plus diffuse, provoquant des réactions ambivalentes au sein de l’élite, la dimension romaine de l’identité du Québec est avant tout la résultante d’un travail de longue haleine effectué par un des éléments du corps social, le clergé. Pour bien marquer cet ascendant du groupe clérical, Lamonde cite abondamment ses figures les plus marquantes, entre autres les évêques Plessis, Bourget, Laflèche et Taschereau, ainsi que certains clercs éminents, tel Joseph-Sabin Raymond. Les données sociologiques, qui auraient donné plus de consistance à la dimension sociale de cette histoire des idées, sont quant à elles plutôt rares. L’ouvrage livre quelques statistiques sur la pénurie du personnel ecclésiastique et religieux pendant le premier tiers du XIXe siècle (p. 88) et signale l’accroissement des effectifs après 1840 (p. 288). Cependant, il s’intéresse très peu au statut social du clergé, à ses structures de sociabilité et à ses interventions dans les communautés. Pour pouvoir s’appliquer efficacement dans les paroisses et dans les différentes régions du Québec, les directives épiscopales avaient pourtant besoin de puissants relais de transmission. C’est ce processus de diffusion des idées, perceptible à travers le rôle moins éclatant, mais néanmoins capital des médiateurs culturels à l’échelle locale, qui reste un peu dans l’ombre dans ce livre. Le contrôle social est exclusivement envisagé sous l’angle du discours des figures de proue du catholicisme, jamais par le biais de l’action exercée par les curés. Le choix de l’auteur de ne traiter que de la culture « bourgeoise » — ne vaudrait-il pas mieux parler de culture d’élite ? — trouve, sur ce point, ses plus grandes limites. Comment, en effet, retracer le circuit complet des idées en séparant ainsi culture d’élite et culture populaire ? Pour compréhensible qu’il soit dans la mesure où il fallait fixer des bornes à ce projet extrêmement ambitieux, ce choix a l’inconvénient de limiter l’étude de la diffusion et de la réception des idées.

Malgré cette lacune, l’ouvrage met très bien en lumière les options politiques des clercs québécois. Sur cette question, il démontre clairement les influences intellectuelles des penseurs catholiques français : Lamennais, Chateaubriand, de Bonald, de Maistre et Veuillot, pour n’en nommer que quelques-uns. À cet égard, l’influence « romaine » évoquée par Lamonde doit, en fait, beaucoup à la France conservatrice. Les clercs québécois ont « redécouvert » l’ancienne mère patrie bien avant la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays dans les années 1850. Quant aux contenus proprement italiens de la culture catholique, manifestes à travers la piété — notamment la dévotion à la Vierge — et à travers l’influence des théologiens comme Alphonse de Liguori, ils ne sont guère abordés dans l’ouvrage.

En regard de cette importance du clergé sur le devenir historique du Québec au XIXe siècle, l’influence même de l’administration vaticane s’avère, d’autre part, limitée, selon Lamonde. En effet, Rome reste plutôt tiède à l’égard des aspirations et des requêtes du clergé qui lui demande régulièrement, surtout après 1850, de trancher les différends politico-religieux. Le projet romain vise à établir la catholicité en Amérique, non pas à promouvoir les cultures nationales. De ce point de vue, l’influence romaine aurait, somme toute, assez peu pesé sur le devenir québécois. Rome occupe une grande place dans le discours clérical, mais son importance est avant tout symbolique. Pour les clercs de la seconde moitié du siècle, les luttes entre le pouvoir pontifical et le mouvement républicain en Italie incarnent les dangers que fait peser le libéralisme sur l’Église et sur la société. L’ascendant direct de Rome sur l’identité québécoise est plutôt réduit. C’est cette influence mitigée que veut refléter le signe « moins » placé devant la lettre « R » dans l’équation précédemment mentionnée.

Ainsi, dans cette étude, la variable « R » renvoie à deux axes de pouvoir distincts, le Vatican et l’épiscopat, l’un exogène à la société québécoise, l’autre endogène. L’action de l’un et de l’autre est analysée à travers les différents chapitres du livre qui emprunte un plan largement calqué sur la trame événementielle. En notes, l’auteur se réfère à de nombreux documents d’époque, notamment aux lettres pastorales et aux mandements des évêques, ainsi qu’à leur correspondance. Il s’appuie aussi sur les travaux de plusieurs historiennes et historiens. Cependant, dans sa démonstration, Lamonde se tient loin des débats historiographiques. Il se garde de confronter ses thèses avec ce qu’ont dit ses prédécesseurs et laisse au lecteur averti le soin de discerner les éléments qui sont nouveaux dans sa lecture de l’histoire du XIXe siècle. Assez paradoxalement, son Histoire sociale des idées évite la polémique, le choc des idées. Ce choix éditorial relève sans doute des objectifs poursuivis par l’ouvrage, qui semble viser un large public. A-t-on voulu, pour cette raison, mettre de côté les débats sur des points d’interprétation ? C’est possible. Il est en tout cas tentant d’appliquer à l’ouvrage la démarche qu’il a lui-même empruntée en cherchant à identifier la filiation des idées qu’il défend et à cerner les parentés intellectuelles et historiographiques auxquelles il se rattache. Tentons l’exercice.

Sur la politique diplomatique du Saint-Siège, le propos de l’auteur se rapproche de celui de Roberto Perin dans Rome in Canada. Tout comme celui-ci, Lamonde fait de Rome l’autre métropole du Québec et montre que pour les autorités vaticanes, le Canada français ne constituait qu’une enclave au sein d’une Amérique du Nord catholique avant tout anglophone et d’un Empire britannique protestant et lui aussi anglophone. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le Saint-Siège n’affiche guère de parti pris pour les évêques canadiens-français et les causes qu’ils promeuvent. Lamonde rejoint par ailleurs les conclusions de René Hardy dans les Zouaves et dans Contrôle social et mutation de la culture religieuse quand il souligne l’importance en premier lieu symbolique de Rome dans le discours des évêques. Comme l’historien trifluvien, Lamonde interprète les nombreuses références à la situation de Rome et du pape comme des éléments d’une stratégie visant à limiter l’influence des libéraux et à affermir l’emprise de l’Église catholique au Québec.

En ce qui concerne l’influence des évêques et la question de l’antagonisme libéral-ultramontain, qui occupe une bonne partie de l’Histoire sociale des idées au Québec, l’auteur se dissocie, cette fois, de Roberto Perin. Sur cette question, en effet, il n’épouse pas son interprétation favorable à Bourget et aux ultramontains. Sa vision se rapproche davantage de celles de Philippe Sylvain et de Nadia Fahmy-Eid : l’Église a construit « une théologie et une philosophie politiques sur la hiérarchie des fins et la supériorité de sa mission pour justifier son intrusion dans le temporel » (p. 488).

Par ailleurs, bien que cette question ne soit pas centrale dans le livre, Lamonde livre son interprétation du renouveau religieux des années 1840. Ses propos rejoignent ceux de Nive Voisine et, surtout, ceux de Louis Rousseau : « en cette période d’abattement et de recherche de destin individuel et collectif, la pratique religieuse se renouvelle, s’intensifie et rejoint les milieux populaires » (p. 291). Le changement, plutôt rapide, est à mettre au compte du contexte sociopolitique dont savent tirer parti les figures charismatiques de l’Église que sont Bourget, Forbin-Janson, l’évêque français de passage au Québec, et les Oblats. Les interprétations faisant état d’une transformation plus lente des pratiques sont ici éludées.

Du point de vue de l’histoire religieuse, l’intérêt majeur du livre réside donc dans la synthèse qu’il offre de la période et dans son appréciation de l’apport de la religion catholique à l’identité québécoise. À cet égard, le jugement de Lamonde diffère diamétralement de celui que pose un autre livre récent, la Brève histoire de l’Église catholique de Lucia Ferretti. Pour cette dernière, l’Église a joué un rôle important comme animatrice de la vie sociale et comme gardienne de la culture française. En outre, l’institution s’est révélée capable d’offrir une religion permettant des modes variés d’expression des croyances religieuses. Le regard de Lamonde est différent, voire opposé. À son avis, l’Église catholique a étouffé la vie culturelle et intellectuelle du Québec. L’une cherche ainsi à mettre en lumière le dynamisme de l’institution et les marges de liberté qu’elle a offertes; l’autre pose un regard sévère, d’abord tourné vers les contraintes qu’elle a imposées. D’où provient cette divergence ? Le facteur générationnel, trop simple et réducteur, ne saurait servir d’explication. Évoquons plutôt les points de vue différents qui animent les deux projets historiques : chez l’une, une perspective nationaliste qui l’amène à mettre en valeur les personnes et les institutions ayant forgé les traits culturels du Québec; chez l’autre, un intérêt pour l’histoire des idées rendant suspectes toutes les censures qui ont bloqué le développement d’une communauté intellectuelle à la française. Il faudra un jour analyser plus attentivement cette historiographie, faire, en quelque sorte, l’histoire de cette autre histoire intellectuelle.

Ceci dit, l’Histoire sociale des idées au Québec pose d’importants jalons pour une histoire de l’identité québécoise, abordée ici sous l’angle des idéologies et de l’influence des métropoles politiques, religieuses et culturelles. Pour reprendre la métaphore utilisée par l’auteur dans l’avant-propos, l’ouvrage a passablement contribué à faire reculer la forêt et à ouvrir de nouveaux sentiers. Son étude invite à poursuivre le défrichage et à explorer d’autres aspects de l’histoire intellectuelle et culturelle, notamment par l’étude des contes, des chansons et des objets de toutes sortes. Il y aurait aussi toute une réflexion à mener sur la manière dont les idéologies concourent à la construction des rôles sociaux et sexuels et comment, dans cette entreprise, les écrits savants sont relayés par les manifestations culturelles populaires. Espérons que ce défi sera bientôt relevé.



Christine Hudon*



NOTES

* Christine Hudon est professeure d'histoire à l'Université de Sherbrooke. Elle a publié Prêtres et fidèles dans le diocèse de Saint-Hyacinthe, 1820-1875, Septentrion, 1996.



 


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