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Autour d’un titre

Un texte de Éric Bédard
Dossier : Autour d'un livre: Histoire sociale des idées au Québec (1760-1896) de Yvan Lamonde
Thèmes : Histoire, Québec, Société
Numéro : vol. 4 no. 1 Automne 2001 - hiver 2002

I

Yvan Lamonde laboure les archives depuis près de trente ans. Ses ouvrages, nombreux et riches, sont ceux d’un travailleur infatigable, d’un esprit curieux et d’un chercheur rigoureux qui cultive une certaine distance avec les personnages et les idées qu’il étudie. Dans cette œuvre imposante dont cette Histoire sociale des idées au Québec est une impressionnante synthèse, le professeur Lamonde laisse rarement filtrer des commentaires plus personnels sur les visées de sa démarche d’intellectuel.

À quelques reprises toutefois, il a cru bon de lever le voile sur la mission qu’il se serait fixé au cours des années soixante. Dans son fameux Dessaulles, il réserve un petit paragraphe au « je ». Lamonde dit avoir découvert ce pamphlétaire du XIXe siècle « au beau milieu de la Révolution tranquille, plus précisément au moment de la contestation étudiante de l’automne 1968 »; et il ajoute : « le personnage paraissait fascinant : allié de Papineau, voyageur, écrivain, libéral, démocrate, anticlérical. Je tenais, enfin, un intellectuel acceptable, enviable, qui n’était ni Camus ni Sartre ![1] ».

À l’heure où la jeunesse québécoise cherchait à quitter définitivement les sentiers d’une « grande noirceur » pas si lointaine et abreuvait son inspiration romantique de lectures subversives d’intellectuels parisiens, l’étudiant Lamonde tenait enfin un penseur d’ici, une voix du passé qui avait opiniâtrement défendu en son temps les grandes idées de la modernité. Enfin un personnage intéressant qui renvoyait de notre passé une image bien moins frileuse et réactionnaire. Nous pouvions désormais, et sans rougir, nous tourner vers ce passé canadien-français et y découvrir autre chose que des émules de Mgr Bourget ou de Mgr Laflèche; autre chose que des zouaves exaltés devant la grandeur de Pie IX; autre chose que des politiciens conservateurs peu rompus aux grandes idées de la modernité. Enfin

Cet autre Canada français — cet autre Québec pour reprendre le terme qu’utilise Lamonde[2] — avait été laissé dans l’ombre jusqu’au milieu des années cinquante. Il fallait donc l’en sortir. Quel défi formidable pour les chercheurs de sa génération. On comprend dès lors mieux les remarques initiales de l’introduction à cette Histoire sociale des idées : « Lorsqu’il y a trente ans je me suis demandé d’où je venais intellectuellement et que je me suis mis à chercher des pistes, des sentiers battus, des chemins, j’ai eu l’impression d’être dans la position d’un découvreur[3]. » Lamonde a voulu sortir de l’ombre ceux qui ont combattu le courant clérical et ultramontain; il a souhaité avec d’autres inscrire leur présence dans notre historiographie. Cette intention initiale, admise par le principal intéressé et jamais remise en question par la suite, nous fournit une clef indispensable pour juger de son dernier ouvrage.

Dès lors, on peut admirer la synthèse historique qu’il nous offre, s’incliner gracieusement devant l’érudition qui traverse les chapitres et les soixante pages de notes, soutenir à juste titre que les arcanes de la pensée libérale québécoise ont presque toutes été explorées par Lamonde. Mais un petit détail ne peut que retenir notre attention en refermant ce livre : pourquoi ce titre ? Pourquoi avoir intitulé cet ouvrage Histoire sociale des idées alors qu’il s’agit vraisemblablement de l’histoire d’une pensée…

 

II

 

Le personnage principal d’un ouvrage historique n’est pas toujours une figure humaine. Il peut s’agir d’une mer — la Méditerranée de Braudel —, d’un fleuve — le Saint-Laurent de Creighton —, ou d’une classe sociale — la bourgeoisie de Morazé. Dans le cas de Lamonde, le personnage principal de son livre me semble, d’évidence, une pensée : le libéralisme. Mais pas n’importe quel libéralisme. Le libéralisme dont il s’agit est politique et revendicateur, démocrate et anticlérical. Sans en avoir le style pompeux et souvent risible ni la verve naïve et enthousiaste, cette synthèse de Lamonde a quelque chose d’une grande saga de ce libéralisme.

Une grande saga que l’on pourrait résumer ainsi. Les vents de la révolution américaine souffleront quelques spores libérales qui trouveront sur notre sol laurentien autre chose qu’une rocaille hostile. Discutées peu à peu par une opinion publique émergente, relayées par une presse balbutiante et des publications nouvelles, confrontées au quotidien d’une vie parlementaire qui s’active, les idées libérales, plus réformistes que révolutionnaires et plus britanniques que républicaines, vont, telles des vagues montantes, se heurter brutalement sur le récif du conservatisme et de l’ultramontanisme dès 1840. Le premier tome de cette Histoire sociale des idées est essentiellement le récit d’une montée d’une pensée libérale et de son triste déclin; celui d’une quasi-victoire et d’un échec.

Yvan Lamonde nous promet pour bientôt le deuxième tome de cette Histoire. Parions déjà que cette grande saga du libéralisme politique et philosophique culminera au Grand Soir de la Révolution tranquille. Parions qu’elle connaîtra son dénouement heureux, son happy end, avec l’avènement au pouvoir de l’équipe du tonnerre en 1960. Après de multiples luttes, de douloureux échecs et grâce aux efforts anonymes de plusieurs, aux sacrifices expiatoires de certains, la marée irrésistible du libéralisme (donc du progrès et de la modernité) aura finalement eu raison des forces du passé et de la tradition…

Cette petite anticipation, quelque peu malveillante j’en conviens, n’enlève rien au problème du tire. Celui-ci aurait dû être : Histoire du libéralisme politique et philosophique au Québec On aurait ainsi mieux su à quoi s’en tenir quant aux véritables intentions de l’auteur. Avec le titre suggéré, le lecteur distrait n’aurait pas cherché une nouvelle compréhension de ce fameux conservatisme qui s’abat sur le Bas-Canada à partir de 1840. Il n’aurait pas non plus cherché à comprendre les racines intellectuelles d’un  ultramontanisme vraisemblablement populaire au cours des années 1840 et 1850. Ce lecteur n’aurait pas tenté de décrypter en vain l’univers idéel dans lequel se sont mus les vainqueurs de la période post-rébellion. Car le « réformise », le « conservatisme » et l’« ultramontanisme » dont parle Lamonde à plusieurs reprises restent des termes génériques qu’il définit à peine et qu’il relègue dans une sorte de vaste marais d’opposants au progrès des lumières du libéralisme politique et philosophique. En ce sens, sa perspective est toujours tributaire de l’« antagonisme libéral-ultramontain » problématisé à la fin des années 1960 par Philippe Sylvain[4] mais qui demanderait probablement à être revu[5].

 

III

 

Dans ce titre pas tout à fait approprié, un mot retient particulièrement mon attention. Yvan Lamonde insiste : il nous propose une histoire sociale des idées. Cette histoire est sociale car elle entend rendre compte du « circuit complet des idées » et parce qu’elle s’intéresse à « l’appartenance sociale des individus ».

En ce qui a trait au « circuit complet des idées », nul doute qu’Yvan Lamonde tient promesse de très belle façon. Quatre chapitres très instructifs sont consacrés à ce cette dimension sociale des idées. Ceux-ci résument magistralement les recherches de Lamonde et les nombreux travaux publiés au cours des dernières années sur les conditions matérielles des journaux, bibliothèques et imprimeries ainsi que sur les progrès de la poste et l’avènement du câble transatlantique dans le Canada français de cette période. Ces chapitres rendent également compte du taux d’alphabétisation et de scolarisation des Canadiens français au cours du XIXe siècle.

Si ce « circuit des idées » est fort bien décrit, en revanche, « l’appartenance sociale » des individus est très peu abordée dans cet ouvrage. Ce silence n’a rien de surprenant car les travaux antérieurs de Lamonde ne laissent pas voir un grand intérêt pour cette problématique. Alors pourquoi, dès la première page, avoir insisté sur cet aspect ?

À mon avis, cet intérêt affiché tient d’une stratégie discursive qui s’ignore. J’ai eu l’impression, en relisant cette première page, qu’Yvan Lamonde avait voulu, d’entrée de jeu, calmer certaines suspicions, faire taire d’éventuels procès d’intention. Ce professeur de McGill appartient à une génération d’historiens qui a voulu tourner le dos aux « grands hommes » et qui n’a pas beaucoup cru à l’autonomie de la pensée. C’est en solitaire qu’Yvan Lamonde a exploré sa clairière des idées du passé; ses collègues, pendant ce temps, faisaient dans la démographie, l’économie, le social ou le gender. Pour beaucoup d’entre eux, la discussion des idées du passé n’eut d’intérêt que dans la mesure où elle permettait de révéler les desseins souvent sombres d’une classe dominante (bourgeoisie ou clergé). L’historien qui ne consacrait pas ses travaux à la mise à jour de ce dessein de classe ne révélait qu’une érudition sans grand intérêt.

Dans un tel contexte, faire de l’histoire sociale des idées devenait une sorte de laissez-passer. Ce mot clef donnait au chercheur ses lettres de créance et lui permettait d’avancer sur les sentiers de la connaissance sans trop inquiéter les collègues. Sorte de clin d’œil complice, de regard entendu adressé aux autres historiens sérieux, ce social envoyait un message. On pouvait faire de l’histoire des idées et être un vrai historien (sous-entendu : faire œuvre de science tout en ayant le cœur à la bonne place). Bref, écrire social pour avoir la paix, pour travailler consciencieusement tout en donnant l’impression aux autres d’adhérer au grand programme d’une époque.

*

Le siècle qui vient de se terminer me semble une triste preuve de l’autonomie de la pensée. Cet « univers second » des idées et des représentations, ce monde de l’intériorité et des espoirs les plus beaux et parfois les plus fous, nous le savons maintenant, n’est pas entièrement déterminé par les nécessités de ce bas monde. Dans un tel contexte de désenchantement et d’illusions perdues, l’histoire des idées a toute sa place. Surtout au Québec où les lendemains de veille de la Révolution tranquille nous montrent bien que tout ne saurait se réduire au matériel. L’histoire des idées n’a plus à s’affubler de quelques épithètes à la mode pour justifier son existence. Ses auteurs, comme c’est le cas dans la plupart des autres sociétés, n’ont plus à montrer patte blanche avant de s’y aventurer.

Yvan Lamonde a eu assez à faire avec les idées. Il n’est heureusement pas tombé dans une sociologie de la connaissance moralisatrice[6]. En toute honnêteté, il a cherché à « trouver une cohérence, une voix reconnaissable[7] » dans ce seul passé qui soit le nôtre. C’est tout en son honneur. Cette démarche ouvrira peut-être la voie à une série de jeunes chercheurs qui, la tête haute, voudront parcourir d’autres sentiers de cette même clairière des idées.

À l’heure des indécisions et des remises en cause, les cohérences d’hier peuvent être fortifiantes. D’autres avant nous ont envisagé divers possibles. Leurs tâtonnements sont une leçon d’humilité et d’humanité qui, me semble-t-il, a de quoi nous inspirer devant les lourdes tâches du présent et de l’avenir.



Éric Bédard*



NOTES


* Éric Bédard prépare un doctorat en histoire à l'Université McGill. Il prépare une thèse sur le conservatisme politique au Québec au milieu du XIXe siècle. Il a publié Chronique d'une insurrection appréhendée (Septentrion, 1998). L'auteur tient à remercier Michel Ducharme, Xavier Gélinas et Jean-Philippe Warren pour leurs commentaires.

[1] Yvan Lamonde, Louis-Antoine Dessaulles. Un seigneur libéral et anticlérical, Montréal, Fides, 1994, p. 11. Voir aussi le dernier chapitre de Ni avec eux ni sans eux : Le Québec et les États-Unis, Québec, Nuit blanche éditeur, 1996, 121 p. Dans le dernier chapitre de ce petit ouvrage, Lamonde explique la trajectoire de son consentement à l’américanité.

[2] Distinction importante puisque Lamonde dit faire une histoire « civique » des idées. Voir Yvan Lamonde, Trajectoires de l’histoire du Québec, coll. « Les grandes conférences », Montréal/Québec, Fides/Musée de la civilisation, 2001, p. 39.

[3] Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec (1760-1896), Montréal, Fides, 2000, p. 9

[4] Philippe Sylvain, « Quelques aspects de l’antagonisme libéral-ultramontain au Canada français », Recherches sociographiques, VIII, 3, 1967, p. 275-297.

[5] Comme le suggère avec raison Pierre Trépanier, « Notes pour une histoire des droites intellectuelles canadiennes-françaises à travers leurs principaux représentants », Cahier des dix, no 48, 1993, p. 119-164.

[6] Comme trop de travaux des années soixante-dix.

[7] Yvan Lamonde, Trajectoires de l’histoire du Québec, p. 13.




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