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« Men are Dumb, I Know, I’ve Been One »

Un texte de Chantal Maillé
Dossier : Autour d'un livre: Éloge de la diversité sexuelle
Thèmes : Identité, Mouvements sociaux, Québec, Revue d'idées
Numéro : vol. 3 no. 2 Printemps-été 2001

« Men are Dumb, I Know, I’ve Been One[1] »

Certaines idées, jumelées à l’émergence d’un discours critique face à la science et à l’Histoire, ont ouvert la voie à la révision des assises traditionnelles de l’identité. Michel Foucault a révélé le caractère construit de la catégorie homosexuelle, Judith Butler a eu le génie d’écrire que le genre n’est pas réel, qu’il est une frontière qui est patrouillée par des codes politiques très précis, que le sexe est une injonction obligatoire pour que le corps se transforme en signifiant culturel. Les idées de Butler sont venues déstabiliser les certitudes inscrites dans la construction du sujet hétérosexuel genré, suggérant que genre et hétérosexualité sont des identités performées. Dans un même registre, les notions de genre et de sexualité ont été reconfigurées avec l’émergence des Queer Studies dans les années 1990. Être un homme ou une femme, être gai ou hétérosexuel, voilà qui est trop simple pour quiconque s’inscrit dans l’entreprise déconstructionniste. Michel Dorais participe à ce grand brassage d’idées autour de l’identité en abordant le genre et l’orientation sexuelle, voulant montrer leur caractère relatif, leur construction et donc la possibilité de sortir des catégories identitaires étouffantes qui font présentement office d’étiquettes officielles de la diversité humaine.

On ne naît pas gai, on le devient, tout comme il y a de multiples façons d’être un homme ou une femme. L’identité est une fiction éclatée, conditionnée par une logique binaire en ce qui concerne le sujet de l’identité sexuelle. Dénonçant les intégrismes identitaires et par le fait même un certain féminisme fonctionnant principalement autour de la construction des différences entre les hommes et les femmes, Dorais dissèque les notions prises pour acquises en ce qui concerne le genre et le sexe. Ainsi, selon Dorais, « que toute femme concentre en elle-même, du seul fait qu’elle soit femme, tous les attributs et tous les aléas historiques de la condition des femmes est, aujourd’hui plus que jamais, une fiction » (p. 61). Il s’agit ici de se distancer de l’entreprise de construction d’une identité de genre qui assumerait une homogénéité dans l’expérience d’être une femme ou un homme. Par la suite, Dorais appliquera la même logique à la déconstruction des identités sexuelles, refusant les labels et le déterminisme identitaire à partir des pratiques sexuelles. Chez Dorais comme chez plusieurs autres qui ont entrepris d’écrire sur la déconstruction des genres, les êtres marginaux et hors-normes agissent comme révélateurs de l’aspect construit des genres en parodiant les caractéristiques les plus grotesques de cette identité; en mettant en lumière le caractère artificiel, affecté et parfois ridicule des archétypes de genre, travestis, drag queens et drag kings font œuvre de critique sociale, ces derniers étant des résistants à l’apartheid du sexe : ils montrent que l’on peut se jouer des identités de sexe et de genre, que ces choses-là ne sont ni tout à fait sérieuses, ni tout à fait permanentes. Mais si, au contraire, les « trans » et les drags étaient eux-mêmes les intégristes du sexe, définissant la féminité comme une caricature où ongles félins, maquillage et coiffure sont exacerbés selon des figures de féminité teintées de références caricaturales et qui ont peu à voir avec les femmes elles-mêmes? Bien que les origines du travestisme soient carnavalesques, ce que les drag queens reproduisent, dans leurs codes, c’est une certaine vision de la féminité qui n’est pas sans être teintée de misogynie, comme l’a fait remarquer fort à propos Judith Butler dans Gender Trouble. Le maniérisme des drag queens est une parodie de féminité où l’acte d’être femme signifie des faux ongles, un maquillage décadent, bref, rien à voir avec la féminité d’une madame Blancheville ou celle d’une butch

Donc, ce que Dorais tente d’établir dans son analyse c’est que le genre est subjectif. Et si le genre est un construit, il en va de même des identités érotiques. On s’étonnera néanmoins devant une telle entreprise de déconstruction que Dorais ne fasse pas subir le même traitement à la sexualité : n’est-ce pas là aussi une construction culturelle plutôt qu’un aspect fondamental des êtres humains? Aussi loin que Dorais puisse aller dans la remise en question des identités sexuelles et érotiques, son entreprise de déconstruction ne se penche nullement sur le statut de la sexualité, édifiée ici au rang d’essence humaine. Or, n’y a-t-il pas une porte ouverte pour questionner l’innéité de la sexualité lorsque l’on questionne l’appartenance à l’un des deux sexes biologiques? Ici, l’entreprise de Dorais devient normative, alors qu’elle tente à d’autres égards d’échapper précisément à cela. Reconnaissant l’importance aujourd’hui accordée à l’érotisme dans la définition des individus, Dorais appelle identité érotique ce sentiment d’appartenance à une collectivité en raison des désirs, fantasmes, pratiques et partenaires sexuels. Voilà donc que l’on passe de la contrainte à l’hétérosexualité à la contrainte à la sexualité. Dorais reprend les propos de Thomas Laqueur dans La fabrique des sexes et montre que l’idée de deux sexes formant des catégories totalement distinctes est très récente dans l’histoire de l’humanité, alors que la conception moderne du désir hétérosexuel a été beaucoup influencée par cette représentation antagonique des sexes et des genres.

Les perspectives théoriques sur lesquelles le livre est construit ouvrent la voie à une intéressante discussion sur l’homosexualité; Dorais se demande si le caractère prétendument inné du désir homosexuel n’est pas d’emblée battu en brèche par la fluidité et le caractère changeant des désirs sexuels. Il écrit : quelle que soit notre identité érotique, nous ne désirons pas qu’un seul type de personne notre vie durant. Les désirs de la majorité des gens évoluent au cours de leur existence… Mais voilà encore une fois la sexualité portée au rang d’essence.

Enfin, pour en revenir à la discussion proposée autour de l’identité gaie, Dorais fait ressortir les paradoxes de l’affirmation identitaire gaie. Outil de conscientisation et de contestation, c’est aussi un piège : celui de l’enfermement dans une identité définie à partir de ses pratiques sexuelles, celui d’une quête de conformisme à un groupe, aussi minoritaire soit-il. Et Dorais d’écrire que l’homosexualité identitaire est aussi restrictive que l’hétérosexualité identitaire. Ici encore, ce sont les entre-deux qui deviennent, aux yeux de Dorais, les révélateurs d’un nouveau sens. Dorais nous dit que les hommes et les femmes à l’érotisme ambigu sont les trouble-fêtes de l’intégrisme identitaire : ils échappent aux catégories binaires et résistent aux dichotomies, ils nous rappellent surtout que tout le monde n’est pas d’un bord ou de l’autre. Mais est-ce que l’identité érotique précède les préférences sexuelles ou plutôt en découle? Dans son ouvrage, Dorais ne fait pas l’analyse des facteurs qui déterminent les parcours de la vie privée. Qui baise qui? Pourquoi vit-on en couple? Quelles sont les dimensions culturelles, religieuses et économiques présentes derrière les différents arrangements érotiques? Le couple hétérosexuel a été et continue d’être une stratégie de survie économique pour nombre de femmes avant d’être une entreprise tournée vers la gratification de préférences sexuelles. Le sentiment amoureux est l’ultime idéologie permettant la diffusion des valeurs patriarcales, le pivot de l’oppression des femmes, écrivait Shulamith Firestone[2]. L’expression de la sexualité n’est pas libre, quoi qu’en pense Dorais, pour qui il y aurait une sorte de pulsion sexuelle plus fondamentale que l’analyse froide et rationnelle des coûts/bénéfices propres à chaque arrangement érotique.

L’ouvrage se termine sur une discussion du Queer, courant que Dorais présente comme une contre-offensive destinée à répondre aux idéologies essentialistes, identitaires ou intégristes. En refusant tout enfermement psychique ou géographique d’un groupe en vertu de ses spécificités sexuelles, les queers appellent à une seconde révolution sexuelle, mais une libération qui transformerait la façon même de penser la sexualité et de composer avec elle. Voilà qui sert d’ébauche à ce plaidoyer en faveur de la diversité sexuelle et de la célébration des différences. Mais cette reconnaissance de la différence pose problème lorsqu’elle évacue toute analyse politique de ces différences. Il est une chose d’établir que tous et toutes ont le droit de se revendiquer différents et uniques, mais comment éviter que cela ne se traduise par une impasse politique où il devient impossible pour les plus opprimé-e-s de faire entendre leurs voix? Gayatri Spivak[3] invite les membres des groupes qui disposent du pouvoir à demeurer vigilants lorsqu’ils théorisent sur les identités subalternes. En faisant s’équivaloir toutes les différences, en refusant de montrer leur fonction, au-delà de leur construction, Dorais donne peu de clés pour transformer cette ébauche théorique en un mouvement politique qui viendrait déstabiliser l’ordre socio-sexuel actuel.

Ceci dit, l’ouvrage de Dorais présente l’immense intérêt de faire circuler des idées qui, si elles sont maintenant centrales dans les écrits féministes et dans les travaux de Cultural Studies publiés en anglais, ont jusqu’ici trouvé peu d’échos au Québec mais semblent en voie de se répandre. Je me réfère ici à un autre ouvrage récent, Les limites de l’identité sexuelle[4], qui a aussi voulu lancer le débat sur l’identité sexuelle au sein de la société québécoise. Dorais s’inscrit à l’intérieur d’un courant théorique important, et ses idées donnent des munitions à ceux et celles qui travaillent à saper les assises d’une idéologie qui vise le contrôle par la normalisation des individus et qui opère sur la base du discours de construction des genres et des identités sexuelles. En cela, c’est un projet libérateur, un projet queer. Dans ce champ comme dans celui des identités collectives, nous sommes conviés à repenser les discours sur l’identité en y mettant plus de flou, d’individualité, et moins de généralisations appuyées par une pseudo-science rationaliste. L’hybridation des discours sur l’identité, entreprise déstabilisante par excellence, nous ramène aux limites de la scientificité des analyses du social. Et c’est tant mieux. Et maintenant, comment faire pour que ces nouvelles avenues trouvent aussi un écho en dehors du discours? Quand pourra-t-on cocher la case « indéterminé » pour désigner son sexe sur les formulaires de l’État civil? Comment politiser des identités individualisées, libérées du carcan réducteur de la catégorisation mais qu’il peut être difficile de regrouper? Certaines féministes ont proposé de jouer la carte de l’essentialisme stratégique pour ne pas déstabiliser la base du mouvement féministe[5] : continuer de revendiquer au nom des femmes, tout en acceptant que jamais le féminisme pourra prétendre parler au nom de toutes les femmes. Mais peut-être avons-nous besoin de continuer à réfléchir sur ce qu’il advient de l’action politique et des mobilisations lorsque les identités collectives s’effacent comme point d’ancrage.



Chantal Maillé*

 

NOTES

[1] Sous-titre de l’ouvrage The Last Sex, sous la direction d’Arthur Kroker et de Marie Louise Kroker.

* Chantal Maillé est professeure agrégée de Women Studies à l’Institut Simone de Beauvoir de l’Université Concordia. Elle a co-dirigé avec Diane Lamoureux et Micheline de Sève l’ouvrage collectif Malaises identitaires : échanges féministes autour d’un Québec souverain (Montréal, Éditions du remue-ménage, 1999).

[2] Shulamith Firestone, The Dialectic of Sex: The Case For Feminist Revolution, New York, Bantam, 1971.

[3] Gayatri Spivak, « A Literary Representation of the Subaltern: A Woman’s Text From the Third World », dans In Other Worlds: Essays in Cultural Politics, New York, Methuen, 1987.

[4] Diane Lamoureux (dir.), Les limites de l’identité sexuelle, Montréal, Éditions du remue ménage, 1999.

 

[5] Voir Chantal Mouffe, « Feminism, Citizenship, and Radical Democratic Politics », dans Judith Butler et Joan W. Scott (dir.), Feminists Theorize the Political, New York, Routledge, 1992, p. 369-383.

 


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