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Bâtons rompus sur la notion de culture, sur le rock & roll, sur la littérature jeunesse, sur Sid Vicious, sur toutes sortes d'affaires. Entrevue avec Gaétan Soucy

Un texte de Gaétan Soucy
Dossier : Rock, punk, rap:culture ou imposture?
Thèmes : Mouvements sociaux, Musique, Société
Numéro : vol. 2 no. 1 Automne 1999 - Hiver 2000

Propos recueillis par Isabelle Jubinville


 

Give me a ticket for an airplane

Ain’t got time to take the fastest train

The Box Tops (1968)



The goal of rock & roll business is not to become a great artist, but to spend money and fuck movie stars.

Simon Frith



All you need is love.

Mark Chapman



 


Il me semblerait vain de vouloir fermer les yeux sur un phénomène social de l’ampleur du rock & roll. Quel genre de réticences avez-vous par rapport à ce phénomène?

GS : Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance du rock comme phénomène social, ou d’ignorer l’immense ébouriffement qu’il a introduit à l’intérieur de ce qu’il est convenu d’appeler le “champ culturel”. Cela me viendrait d’autant moins à l’esprit que j’ai baigné intimement dans l’atmosphère du rock & roll, que j’ai moi-même, comme un peu tout le monde, joué dans des bands, et que les comptines de mon enfance ont moins été En roulant ma boule que Blue turns to grey, House of the rising sun ou Roll over Beethoven. Mais il s’agit encore une fois de s’entendre sur les mots. Cela exigerait bien entendu des prolongements et des précisions. Il convient seulement ici de rappeler quelques distinctions, élémentaires peut-être, néanmoins essentielles, à mon sens.



Mais, d’entrée de jeu, n’encourez-vous pas le risque d’être taxé de nostalgique, voire d’être suspecté de défendre une conception élitiste de la culture?

Ah la la, de l’élitisme! Comme si ce que je dénonce, méprise, condamne et honnis, n’était justement pas l’élitisme!... Car, qu’est-ce qu’une élite? C’est, pour le dire en gros, une classe sociale (pas nécessairement au sens marxiste) qui s’octroie arbitrairement le droit de tout décider, que ce soit en matière de règles sociales, de politique, de goût, d’éducation, de morale, et tutti frutti. Et je dis bien “s’octroie arbitrairement”, car c’est cela précisément qui caractérise l’élite : elle n’est justifiée que par sa surface sociale et le poids de sa prétention. Or, si c’est arbitraire, c’est que ça va à l’encontre de l’intelligence. Je souhaiterais seulement que certaines qualités d’intelligence et de cœur aient quelque chance en ce monde et de nos jours, entre autres celle de n’être pas méprisées par la démagogie ambiante. D’ailleurs “l’élite”, c’est pas compliqué, c’est toujours les riches. Par exemple les promoteurs du rock, n’est-ce pas, qui ne roulent pas en trottinette que je sache, contrairement à bien des poètes étiquetés “élitistes” que je connais, et qui vont d’ailleurs à pied. Une portion effarante des étudiants que je rencontre débite comme des vérités acquises, jamais questionnées -- des vérités d’évangile pour ainsi dire -- les mols poncifs émanant de l’idéologie débilitante qui fait le fonds, par exemple, d’un discours comme celui de MusiquePlus. Les gourous de l’industrie rock, considérés comme segment de la grande machine capitaliste, constituent une élite, au sens où je la définis, en ce qu’elle peut semer à tous les vents médiatiques l’idéologie conforme à ses intérêts, et ainsi imposer son hégémonie, en y mettant la pesanteur de ses milliards U$. Il n’est donc pas difficile de prophétiser que Bob Dylan -- pardon! Monsieur Robert Zimmerman -- aura un de ces tantôts son prix Nobel de Littérature, tout comme Mère Thérésa version Elton John, je veux dire Lady Di, eusse eu celui de la Paix si seulement... ô tragédie! Mais n’anticipons pas. Quant à être “nostalgique”, j’ai déjà rappelé ailleurs que c’était justement le genre d’injures que l’on jetait à la tête de ceux qui, en Allemagne dans les années trente, avaient à cœur de s’opposer à la montée de la démence nazie. La croyance au nécessaire Progrès, à savoir que l’avenir a toujours et nécessairement raison, est un préjugé conformiste, peut-être même le pire au train où vont les choses. Voilà pour ma nostalgie et mon élitisme.



En ce cas, revenons à nos moutons noirs. De quelles distinctions élémentaires s’agit-il donc?

Je ne suis évidemment pas le premier à le dire, c’est même une évidence reconnue par quiconque a la chance d’avoir encore entre les deux oreilles autre chose que de la sauce blanche, mais lorsqu’on parle de culture, on ne doit pas perdre de vue les deux significations différentes, d’ailleurs incompatibles, qu’on accorde à ce mot, et dont la confusion risque d’avoir des conséquences funestes pour l’esprit qui tente de piger quelque chose à tout ça. Il existe ce que l’on peut appeler une définition anthropologique de la culture et une définition, mettons humaniste, épithète un peu maladroite sans doute, mais que j’utiliserai par pure commodité. La définition anthropologique, d’origine structuraliste, se justifie absolument si l’on se place du point de vue scientifique : c’était là en effet la seule possibilité offerte à l’ethnologue pour embrasser les phénomènes humains relevant de “civilisations” autres, et ce en dehors de toute hiérarchie, puisque toute hiérarchie est investie des valeurs, peut-être inconscientes, de celui qui l’établit. Ainsi, la façon de manger, la façon de prier, les formes d’expressions mythico-religieuses ou les expressions picturales ou totémiques, tout cela, entendu de manière purement différentielle, était conçu comme des structures isomorphes, où aucune ne se trouvait privilégiée par rapport aux autres.



Et qu’avez-vous à redire à cela?

Rien, sinon que cette évacuation de la valeur pose un méchant problème lorsqu’il s’agit pour moi de tenter de réfléchir mon rapport à la culture. Parce que, enfin, je ne puis humainement me considérer comme un pur élément inscrit dans une structure différentielle. Et c’est là que s’opère à mon sens la plus regrettable des confusions. Confusion qui me paraît hélas! avoir particulièrement cours en ce beau pays du Québec. En caricaturant à peine, on pourrait avancer, selon ces vues, que gosser une bûche pour en faire un leurre à canard, ou écrire les œuvres de Shakespeare, ou encore composer Peggy Sue, sur quatre accords, en sept minutes, dans une benne de camion, eh bien! cela revient à peu près au même, en tout cas ceci n’a pas plus de valeur que cela. Ou alors, si différence il y a, elle n’existe que relativement aux valeurs personnelles de chacun... (On prend de grands airs pour dire : “Tu sais, tout est relatif...”)



Vous n’exagérez pas un peu?

J’ai dit que je caricaturais, et je n’ai d’autre intention que d’indiquer une pente, une tendance. J’ajouterais que l’un des plus grands dangers de cette conception uniformisante de la culture, c’est qu’elle aboutit, par sa nature, à un enfermement dans le même. “L’Esprit rock”, s’il n’y a pas là contradiction dans les termes, est par essence tout entier centré sur l’immédiat, sur la sensation en tant que telle (règle générale, d’une pièce de Led Zep on dira : “c’est bon”, non pas: “c’est beau”). Toute musique, c’est entendu, s’adresse aux sens, mais le rock est une musique qui s’adresse aux nerfs. Ce qui n’est pas en soi condamnable, remarquez. Il convient seulement de mesurer jusqu’où ce trait va. Nous y reviendrons. À un autre niveau, mais c’est tout aussi significatif, cet “enfermement dans le même” se remarque singulièrement dans cette pléthore que l’on appelle “littérature jeunesse”. Bob Morane me transportait de Jarawak à Macao, de Bornéo à Londres, dans des châteaux en Écosse ou dans des jungles grouillantes de cobras; le seul que je n’aie pas aimé à huit ans, c’était Terreur à la Manicouagan, parce que le livre commençait un samedi soir, au Forum de Montréal, un match opposant les Canadiens aux Maple Leafs (ça, c’était pour faire rêver les petits lecteurs de Macao).



Nostalgie, nostalgie...

Nostalgie, mon œil... Encore une fois, il s’agit d’indiquer une tendance, rien d’autre. La littérature jeunesse d’aujourd’hui se passe bien souvent à Laval, dans une de ces polyvalentes mortifères, avec des jeunes qui parlent comme nous, ont les mêmes problèmes que nous, s’habillent comme nous, lisent, quand ils lisent, les mêmes romans jeunesse que nous...



Est-ce un mal?...

Je ne dis pas que c’est un mal, mais il me semble que cela ravale la littérature à une fonction grossièrement didactique (un roman qui met en scène une petite fille dont le papa est alcoolo, un autre où le narrateur souffre du divorce de ses parents et se voit tenté par la délinquance...). Il m’apparaît en outre, et c’est à cela que je voulais en venir, que cette tendance psychologisante, qui maintient le jeune lecteur à l’intérieur du même, évacue ce qu’il y a à mon sens de fondamental et d’essentiel dans la littérature, à savoir l’ouverture à l’autre, à ce qui est autre, à ce qui est ailleurs...



La littérature comme évasion, alors?

Mais pas du tout. Ou alors, si je m’évade, c’est vers l’autre, vers la réalité de l’autre. C’est là que s’ancre ce que j’ai suggéré d’appeler la conception humaniste de la culture. Car la culture, ce n’est pas se contenter de mettre le nez au vent, et écouter la musique que tout le monde écoute, manger ce que tout le monde mange, adhérer à ce à quoi tout le monde adhère, aimer les mêmes téléromans (dans les téléromans, on ne voit jamais de personnages en train de regarder des téléromans : trop occupés à nous ressembler sans doute...). Bref, la culture, ce n’est pas ce qui est à la mode, même si c’est une mode qui dure longtemps, tel le rock & roll. C’est même tout le contraire, dans la mesure où je sens la culture intimement liée à ce que, faute de mieux, nous nommerons l’autonomie du sujet, le sujet comme instance critique. “Se cultiver”, pour user d’une expression qui fait rire tout le monde de nos jours, cela me semble être une tentative réfléchie de désaliénation, de libération si vous voulez, un effort pour embrasser le plus grand champ d’expérience possible, histoire, littérature, pensée, art, science, afin de mieux comprendre, de comprendre plus profondément la condition humaine et ses enjeux. Et j’ajouterais : essayer de vivre, d’agir, de s’ouvrir aux autres, de s’améliorer -- autre terme devenu hilarant -- en fonction de ce que, par cet effort, l’on aura compris. (Si tant est qu’il y ait quelque chose à comprendre...)



La culture comme dépassement, comme échappée hors de l’identité complaisante du Même?

Comme effort de dépassement. Oui, exactement.



Mais le rock, dans tout ça? Où le situez-vous?

Eh bien, j’ai le regret de le dire, mais il ne me semble pas exister quelque chose comme une culture rock, au sens authentique et si les mots conservent encore pour nous quelque valeur. J’avancerais même que le rock est un symptôme, ou dans le meilleur des cas, c’est-à-dire dans le pire, une idéologie, et qu’il ne saurait en cela définir une civilisation digne de ce nom. Tout cela bien sûr serait à moirer de mille nuances...



Mais encore? Symptôme de quoi?

Eh bien, tout bêtement d’un malaise social, par exemple. Je m’excuserai d’illustrer mes propos par des souvenirs de brontosaure, mais que voulez-vous, j’ai l’âge que j’ai et, au demeurant, le rock ne me semble pas avoir depuis changé dans son essence. Aux alentours de ma vingtaine donc, est apparue ce qu’on a appelé la musique punk (notons tout de même que l'enregistrement par les Beatles de Money, au début des années soixante, constituait bel et bien, comme Lennon avait raison de le souligner, du punk-rock avant la lettre). Dans les milieux où j’évoluais à l’époque, des groupes à la The Clash ou Sex Pistols étaient perçus comme une réaction héroïco-anarchiste aux excès de sophistication et de pompe dont s’était rendu coupable le art rock, avec des musiciens comme Gentle Giant ou King Crimson, pour en nommer deux que j’affectionnais, ou encore d’iningurgitables prétentieux comme Rick Wakeman ou le très-oublié Mike Oldfield (devant l’instrumentation technologico-monumentale duquel, ce même John Lennon aurait, dit-on, baissé son froc et déféqué, en guise d’hommage). On affirmait donc qu’avec le punk, et ses musiciens qui jouaient tout croche, qui se comportaient comme de vrais hostie de bommes, le rock se voyait renvoyé à son essence insurrectionnelle, anarchiste, nihiliste même, no god, no mum, no future, no nothing. Une certaine jeunesse, laissée à la dérive et catastrophiquement désemparée devant les perspectives de la Chienne, se reconnaissait dans cette attitude, s’exprimait à travers elle, et...



Je vous coupe. Car n’est-ce pas justement une victoire pour cette jeunesse, du fond de sa dépossession, que ce passage à l’expression? Il me semble que tout être humain a le droit d’exprimer sa réalité et sa perception du monde...

Mais bien entendu, pour qui me prenez-vous ? La question n’est pas là. C’est qu’à mon avis, l’attitude punk, dans son outrance même, révèle quelque chose de l’essence rock & roll. Je sais bien que je parle de situations extrêmes, mais comme nous l’enseignent les maths ou les sciences, on comprend souvent mieux un problème en considérant ses conditions-limites. Prenons la fin proprement lamentable d’un Sid Vicious. Il est instructif à cet égard de visionner Sid and Nancy. N’ayez crainte, je ne prends pas les vessies pour des lanternes, il s’agit d’un film de fiction. Mais le personnage interprété par le magnifique Gary Oldman me paraît criant de vérité. Or, que voit-on? Un gangster? Un Baader méditant de frapper l’ordre social en ses points les plus névralgiques? Un ennemi lucide des valeurs mensongères véhiculées par la Culture bourgeoise? Un voyant rimbaldien? Un nihiliste encore plus nihiliste que les nihilistes de Dostoïevski? Eh non. On voit un grand enfant usé, caractériel des plus typiques, plus souvent qu’autrement apeuré ou effaré, et qui a littéralement huit ans d’âge mental. Cela éclate d’évidence dans ses rapports sentimentalo-sexuels, dans sa dépendance paradoxale à sa maman, dans sa pente à obéir immédiatement à toutes ses pulsions, et jusque dans ses monomanies alimentaires : avoir de l’argent pour lui, c’était pouvoir s’acheter de la pizz’ pas de pepperoni! De la pizz’ et de l’héroïne, bien sûr, qui est encore une manière de s’abrutir dans les étroites limites du même au même, du présent écrapouti dans la prison sordide de l’anesthésie comme jouissance. Pour mettre la cerise sur le gâteau, le manipule comme marionnette et le roule comme tapis Malcolm McLaren, illustre et désintéressé défenseur du peuple de la rue et de sa culture, comme chacun sait. Enfin bref, c’est pour vous dire, “l’indomptable Sid Vicious” nous apparaît dans ce film l’incarnation toute crachée de l’aliénation.



Quand j’avais onze ans, on voyait ses posters partout. Il s’agissait d’un grand mort...

Parce que, évidemment, il s’en est trouvé pour monter le personnage en épingle et pour faire de cet enfant détraqué “une légende du rock & roll”. Ceux qui applaudissent à l’ignorance, qui est la pire des aliénations, ceux qui croient que cette ignorance est synonyme de libération et d’iconoclastie salutaire -- et il y en a qui croient ça -- devraient garder à l’esprit qu’il ne suffit pas de battre à coups de chaîne un poète jugé médiocre, comme l’a fait Vicious, pour devenir Arthur Rimbaud. Je suis peut-être odieux de le rappeler à ces zélateurs de l’ignorance salvatrice, mais Rimbaud composait à treize ans des poèmes en latin d’une impeccable facture; à seize ans, comme en témoignent certaines de ses lettres-clés, il possédait une connaissance remarquable de la poésie universelle, de Homère jusqu’à lui. Le droit à la connaissance est un des droits les plus sacrés. Mais il n’existe pas de droit à l’ignorance.



Laissons Rimbaud, si vous le permettez. J’ai envie de vous dire: est-ce que vous ne vous égarez pas un peu? Vouloir réduire quelque chose d’aussi vaste que le rock & roll à une de ses tendances marginales (alors que des gens comme Johnny Rotten refusaient justement d’être identifiés au rock), cela ne confine-t-il pas à la caricature pure et simple?

Pure et simple, je ne sais pas. Mais la caricature, comme on sait, révèle le vrai en ce qu’elle accuse les traits en les simplifiant.



Même à cela, je ne vois pas comment ce que vous dites de Sid Vicious pourrait s’appliquer à un buveur de thé anglais tel Robert Fripp de King Crimson, pour citer en exemples des musiciens de votre génération.

L’attention est délicate, et je vous en remercie. Mais comprenons-nous bien. Que cette idée l’eût révulsé ou non, il demeure qu’un type comme Sid Vicious (je ne veux pas même dire en tant que musicien, ce qu’il n’était pas), un type comme Sid Vicious représentait le rocker même, au sens justement où il n’était que cela. Le rock est subversif dans son essence, mais c’est une subversion dans l’immédiat, sans horizon et, pour ainsi dire, sans finalité. Il s’agit d’une très particulière dénégation de l’ordre social (je dis bien dénégation, au sens freudien), et qui consiste à laisser exploser les pulsions hic et nunc. “We want the world and we want it NOW!” Ce qui à la lettre ne veut rien dire, en tout cas d’un point de vue politique, sinon ceci : le monde est saisi dans l’instant même et sur-le-champ comme possibilité in(dé)finie de jouissances dont on revendique la consommation immédiate. Ce qui acharne le rocker, l’allèche si vous préférez (mais c’est moins fort et moins juste), c’est la perspective de jouir tous azimuts et toutes affaires cessantes. Aucune barrière, aucun frein ne doit être mis à cela. Aussi ne s’agit-il pas même de remettre en cause, dans ses fondements, l’ordre social : tant qu’elle nous laisse jouir tranquille, “icitt’ et à soir”, la police sociale peut continuer à faire ce qu’elle veut. Je dois jouir de et dans l’immédiat, quitte à hypothéquer mon avenir, par la consommation de drogues violentes par exemple, puisque ma personne même ne saurait être un frein à ma jouissance (“I hope I die before I get old.”). De même, la musique typiquement rock n’a pas pour dessein de me faire réfléchir ou méditer, ou de transformer ma perception métaphysique du temps: elle a uniquement pour fin de me faire vibrer, de me faire sentir, de me ramener à une perception plus animalement immédiate et frénétique de mon corps, tout contenu de pensée évacué. Le rythme existe là en tant qu’enfermement souhaité dans les limites narcissiques de mon corps. (Par peur de la réalité de l’Autre, qui me jetterait dans la dimension politique.)



Cette frénésie n’est pas sans analogie, à la limite, avec certaines formes d’expériences mystiques ou religieuses, on l’a souvent remarqué. Ceci est particulièrement perceptible dans les grands rassemblements, les concerts, les rock festivals...

Oui, le rock participe du dyonisiaque. On bute là sur une évidence. Sans naturellement donner le moins du monde de connotation religieuse ou morale à cette remarque, je pousserais le pion jusqu’à dire que le rock est d’essence satanique, démonique si vous préférez. Il procède par envoûtement, frénésie et possession. Tout cela constitué, je le répète, depuis une fondamentale et métaphysique indifférence à l’Autre (“moi” d’abord, “moi” qui ai droit de jouir de mon corps), indifférence dont le démonique, selon toutes les mythologies, a fait sa pâture facile depuis le début des siècles. Avez-vous jamais mis les pieds dans une discothèque, de quelque obédience qu’elle soit? Il faut avoir les yeux crevés pour ne pas constater ce que je dis même.



Ce qui vous amène à quoi?

Ce qui m’amène à rappeler que la culture, au sens où je l’entends, ne saurait faire l’économie de la réflexion. C’en est la condition première. Or, pour autant que je l’entende, l’expérience rock est refus de toute réflexion, de toute transcendance au-delà de la perspective immédiate du jouir et de la fête, c’est même ce qui en fait l’intérêt, je dirais même la valeur (comme expérience, et à condition de pouvoir en sortir). Voilà quelques années un petit groupe de rock-pet (fart-rock), tout ce qu’il y a de plus bachi-bouzouk, avait fait campagne main dans la main avec le gouvernement pour dire aux jeunes gens de ne pas se paqueter avant de prendre le volant. Un rocker plus authentique est intervenu pour dire à peu près : “Boire de la bière pis prendre son char, ça, c’est rock & roll ! ”. Je n’encourage certes pas les générations montantes à rouler en bagnole dans un état d’ébriété à tout casser, mais du point de vue du rock & roll, le rocker authentique avait raison. Il était conséquent avec lui-même, comme on dit. Parce que boire de l’alcool et foncer sur la grand-route, pour des jeunes de dix-sept ans, c‘est ça qui est le fun!



Heureusement que nos lecteurs sont présumés adultes responsables...

Ça reste à voir. Peut-être ont-ils encore besoin d’amour, on ne sait jamais? Peut-être éprouvent-ils encore le besoin d’angoisser maman?(Rires)



Mais pourriez-vous préciser en quoi le rock ne saurait en ce sens constituer une culture?

C’est qu’il n’y a pas de méta-rock, pour l’indiquer de cette façon. Le rock ne saurait être une culture (sens humaniste) en ceci précisément qu’une civilisation n’existe que dans la mesure où elle a les outils et l’espace philosophique adéquat pour pouvoir se réfléchir elle-même jusque dans ses fondements. Et le rock, par définition, par essence, exclut cette réflexion, exclut toute réflexion. Le rock & roll est imprudence, en son fondement même. Sans soucis des conséquences, parce que sans soucis tout court : il est un refus du souci. Sex and drugs and rock & roll, voilà, et on ne s’embête pas. Essayez de parler de ce que je viens de dire avec quelqu’un qui est en train exactement de tripper rock & roll, un soir de show par exemple. Vous verrez ce qu’il en a à fiche de la possibilité réflexive du rock, ou de la rock & rollité du rock & roll. “Je ne suis pas venu ici pour parler de ça”, vous répondra-t-on, et dans des mots vraisemblablement moins polis. Il faudrait un Heidegger pour réfléchir cette essence du rock & roll, sa signification et sa portée à long terme. Je ne crois pas que les perspectives en seraient plus réjouissantes que pour la question de la technique.



Mais réflexion et rock & roll, sont-ce des choses si incompatibles? Quelqu’un qui “participe” de l’expérience rock, se voit-il condamné, par une sorte de nécessité, à ce que vous appelez l’aliénation? Cela me semble un peu gros...

Qu’on ne me fasse pas dire des énormités que je ne dis pas. On peut être rocker et saprement intelligent; il y a, parmi ces immenses espaces d’expression, des poètes, surtout des musiciens inouïs que j’admire. Je suis un amateur de rock. Seulement voilà, pour réfléchir l’expérience rock & roll, je dois sortir du rock & roll. Lorsque vers la fin de sa vie, John Lennon accorde à Rolling Stone (le magazine) une entrevue foudroyante d’intelligence, c’est justement parce qu’il avait pris du recul vis-à-vis une expérience profondément rock & roll qui avait failli, à la lettre, le tuer. (Un certain Mark Chapman, comme on sait, achèvera le travail à sa manière.) Le même propos s’appliquerait si on se posait du strict point de vue musical. Walter Boudreau, qui certes n’est pas suspect de manquer d’ouverture d’esprit, me disait un jour que le rock & roll était un édifice à cinquante-trois étages. On y trouvait de tout, quoi; et du pire au sublime. Qui le nierait? J’évoquais au début de cet entretien la toune Peggy Sue de Buddy Holly, que j’aime bien en passant. Du point de vue musical, elle est simplissime, pour ne pas dire simplette. Mais elle est portée par un tel entrain, et je dirais une telle candeur dans le plaisir adolescent de vivre, que le charme opère indéniablement, et “on embarque”. À se situer dans la perspective de ce que j’ai avancé précédemment, cette pièce rencontre donc les conditions suffisantes pour être du bon rock & roll : on passe un bon moment avec, on se secoue les puces. Ceci dit, ils me casseraient un bras que je continuerais d’affirmer que ce n’est pas là du grand art. It is funny, period.



Quelle que soit l’importance des structures de base du rock, il faut admettre qu’on a de beaucoup dépassé ces stades primaires, peut-être pas toujours pour le mieux d’ailleurs, mais enfin...

Il existe bien évidemment des réalisations d’un grand intérêt musical, ressortissant à l’esthétique rock & roll. Ici, une analyse très fine s’imposerait, mais qui déborderait par trop les limites de cet entretien. Remarquons seulement qu’il s’agit souvent, comme dans le cas d’un Frank Zappa, ou d’un Brégent à ses débuts, de musiciens de culture immensément plus vaste, et qui explorent les formes du rock, parfois de manière parodique, afin d’enrichir leur propre langage musical. Mais qui ne voit qu’un Zappa ou un Brian Eno débordent et transcendent de toutes parts le simple rock & roll? De même ceux qui s’intéressent au rock comme phénomène socio-culturel. Il s’agit la plupart du temps d’intellectuels qui se situent justement à l’extérieur de l’expérience rock, ou en dehors de son idéologie, ou qui encore n’ont goûté de celles-ci que ce qu’il fallait pour pouvoir en parler sans trop pisser dans un violon. Ils apprécient en ceci, rejettent en cela, le phénomène rock (comme c’est mon cas), en se situant du point de vue qui est le leur : celui de la culture universaliste et humaniste par exemple, reposant essentiellement sur la réflexion, la contrainte de vérité, l’effort d’objectivité, le respect du concept et le souci du dire juste. Ce qui ne fait pas très rock & roll.



Vous mentionniez plus tôt que le rock était symptôme, ou, dans le pire des cas, idéologie. Pourriez-vous vous expliquer sur ce que vous entendez par cette idéologie?

Eh bien, encore une fois, comment ne pas voir ce qui est aveuglant? Le rock est, depuis son origine même, travesti, “trahi dans son principe”, récupéré dans chacune de ses tendances, sans aucune exception. Il est dans l’essence du rock & roll d’être récupéré à des fins mercantiles. Cette récupération n’est donc pas marginale, superficielle, éventuellement réversible, ce qui permettrait, au rêve de certains, de récupérer les forces vives et subversives du rock & roll. Non, je le répète : la récupération du rock est au cœur même du rock comme le stalinisme était au cœur même de la révolution bolchévique. Rien n’a jamais “mal tourné”: l’Histoire a toujours ce qu’elle mérite.



Et de quelle nature, cette idéologie et cette récupération?

La naissance du rock est contemporaine de l’apparition de l’adolescence comme créneau social de consommation. Dans le boom d’après-guerre une certaine jeunesse américaine en vint à détenir un certain pouvoir d’achat, et alors bonjour la mine d’or, puisque, l’adolescence étant par définition une période où le jugement et le sens critique ne sont pas suffisamment fermes et formés, si tant est qu’ils le soient jamais chez certains, cette nouvelle classe de consommateurs se voyait plus susceptible que n’importe quelle autre de céder aux fascinations du mimétisme, et par conséquent aux effets de mode les plus rudimentaires, parfois même les plus grossiers. Cela se constate entre autres dans les phénomènes d’hystérie collective accompagnant les récitals d’Elvis ou des Beatles, ou même des Spice Girls -- ces petites sottes qui se prennent pour des déesses parce que des fillettes de sept ans tombent dans les pâmes devant elles. (Quel artiste digne de ce nom se satisferait de n’avoir l’admiration que des enfants?) Quoi qu’il en soit, le rock devenait l’occasion en quelque sorte de contester l’autorité parentale, une nouvelle façon de faire l’école buissonnière, quoi. Don’t know much about history, don’t know much about biology. Comme le dit si bien la chanson. Quant à ce qu’on pourrait appeler l’idéologie, elle consiste justement à faire croire que le rock constitue une culture. Sans vouloir faire de la socio-psycho de bottine, chacun sait qu’après une enfance généralement passée à obéir plus ou moins aveuglément, l’adolescence représente une ère de refus ou de rébellion par rapport à toutes les autorités. On déteste recevoir des ordres, que ce soit de papa-maman ou du professeur; et dans le meilleur des cas on attend de voir par soi-même pour quelles raisons on suivrait quelque ordre que ce soit. Le rock comme culte de l’immédiat, de la jouissance “icitt et à soir”, c’est donc du cousu main pour cette période de la vie. Pas un manager qui ignore cela, pas un Ozzy Osbourne.



Mais le rock n’est quand même plus l’apanage des seuls jeunes. On le vérifie dans les shows. Des gens dans la cinquantaine...

Mais ce sont des gens de cinquante ans qui ont déjà eu quatorze ans! Ils viennent là se ressouvenir de leur jeunesse. Vous me demandiez au début de cet entretien si je ne me faisais pas, des fois, une conception nostalgique de la culture. Mais le rock & roll depuis les années quatre-vingt est boursouflé de nostalgie. Et cela est tout à fait conforme à la tournure psychique des baby-boomers, avec leur fameuse perception panique du vieillissement. Y a-t-il quelque chose de plus stupide que Do the locomotion ou Love me do? Mais on augmente le volume quand ça passe à la radio, et ça passe à tous les jours. Il leur remonte des bouffées de leur enfance, c’est leur madeleine de Proust.



Il y a aussi cette tendance, très marquée ces dernières années, à l’auto-célébration, non? Les coffrets CD commémoratifs, The Who qui se couronnent empereurs tous les trois ans dans des spectacles “historiques”...

Et cela me semble une vanité typique de parvenu. Comme ces bons bourgeois du XIXième qui s’achetaient une particule pour se fabriquer un nom qui se dévisse et se créer l’illusion d’un passé familial remontant aux Croisades. Il y a une pléthore d’émissions télé racontant, comme s’il s’agissait de la découverte de l’atome, les “biographies” de Bobby Darin, Sonny Bono ou des Dave Clark Five. Les Beatles à ce titre, Paul McCartney en tête bien entendu, ont battu voilà trois ans le record de vanité nostalgique toutes catégories, jusqu’au bon George Martin qui s’en montrait gêné!

 

La même chose pourrait se dire des Golden Years de la télévision.

Oui. J’étais atterré du ton adopté par un spécial-télé sur Star Trek première série : l’enflure égotiste de cette industrie-là!... On nous parlait de cette série médiocre et lamentable entre toutes comme de l’un des événements majeurs du XXième siècle! Quand on en est là, que voulez-vous, allez donc parler de la poésie de Baudelaire ou du théâtre de Beckett. Mais heureusement, la noblesse et la grandeur ne s’achètent pas à coups de milliards, et je continue de penser que Mick Jagger se contorsionne comme une guenon. Oui, soyons un peu provocateur. Le rock & roll, tout comme la télévision, est devenu une divinité féroce et jalouse, aussi intolérante que les autres vis-à-vis de celui qui ose ne pas se prosterner devant elle. Les nantis de l’industrie-rock!... Mais ce sont “eux” l’élite péjorative, eux qui excluent, eux qui snobent, eux qui occupent tout le champ et méprisent ce qui se crée en dehors de leur espace : la littérature, par exemple, ou la philosophie, ou la musique contemporaine. Ce sont “eux”, les nantis du rock, qui détiennent le monopole du champ culturel. Le moindre concombre fait la manchette du téléjournal pour peu qu’il ait pondu son petit album, alors que l’indifférence de ces mêmes médias pour le livre, par exemple, atteint des proportions cosmiques. Je puis bien, si je suis sociologue, me donner comme objet d’études l’ensemble des chansons des Rolling Stones, d’ailleurs un groupe que j’aime bien, car on peut considérer à bon droit que ces chansons reflètent un certain état d’esprit; et je pourrais faire de même en me penchant sur les Soap Operas ou sur le phénomène des jeux vidéo. Mais je ne trouverai jamais là-dedans une conception originale du monde, une entreprise vaste pour comprendre l’humanité et sa relation spirituelle à l’univers, comme je pourrais la trouver chez Shakespeare, ou chez Bartok, ou chez Tarkovski, ou chez Albert Einstein, ou même chez Nicolas Bourbaki. L’industrie du Rock en est à ce stade typique du parvenu qui, une fois bien établies sa puissance et son hégémonie, éprouve un besoin de considération et de respectabilité tous azimuts. Et on sait comme c’est ridicule, un Bourgeois gentilhomme. C’est pourquoi, ainsi que je le disais plus tôt, il est à peu près certain que Dylan, ou un autre, Neil Young peut-être (rires), obtiendra sur ses vieux jours une distinction internationnale prestigieuse, genre Prix Nobel. Il y a tout un lobbying qui travaille à cela. On n’aura plus besoin ni des poètes, ni des écrivains, diantre! Tout le monde en sera bien soulagé. Peut-être même ces lobbies brigueront-ils la médaille Field des mathématiques pour le fameux “One, two, three, fuck!” qui ouvre I saw her standing there... Non, il n’y a pas de “culture rock”, pas plus qu’il n’y a de “culture de la pub” ou de “culture fashion”. Un publicitaire n’est pas un créateur, et un top-model n’est pas une artiste.

 

Il y a tout de même un aspect associé au rock, dont on n’a pas parlé. On a évoqué le caractère rebelle, voire violent du phénomène. Mais il y a aussi eu le discours pacifiste, le Flower Power, l’opposition à la boucherie du Vietnam...

Il est certain qu’une des forces majeures qui ont mis fin à cette guerre ignoble, c’est que les jeunes américains n’avaient aucune envie d’aller s’y faire étriper, pour une cause qui leur soulevait le coeur, et ce n’est pas moi qui les en blâmerai. À ce titre, la musique rock a pu être un élément rassembleur, il ne faut pas le nier. Seulement, le rock comme discours humaniste, articulé et philosophique, laissez-moi rire. Yoko Ono peut-être? grande “pensatrice” et virtuose de l’industrie bovine?... Je commettrai peut-être un sacrilège, mais je vous avouerai qu’Imagine me fait l’effet d’une bluette. Je préfère de beaucoup God is a concept ou Mother, ou ce chef-d’œuvre I‘m only sleeping. On sent que là, Lennon ne prend pas de pose.

 

Et s’il y avait un mot de la fin?

Bah, puisqu’on parlait d’amour et d’eau fraîche, aussi bien terminer sur une note sinistre. J’ai déjà dit par méchanceté et provocation, à de nostalgiques baby-boomers qui en l’occurence le méritaient bien, que la “vérité” du summer of love and acid, la vérité au sens hégélien, avait été le massacre de Sharon Tate par la bande à Manson... Ils l’avaient écrit eux-mêmes sur les murs avec du sang : rien sur terre de plus Helter Skelter.

 

 

 


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