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Un texte de Jean Larose
Dossier : La responsabilité de l'intellectuel
Thèmes : Revue d'idées
Numéro : vol. 1 no. 1 Automne 1998 - Hiver 1999vol. 2 no. 1 Automne 1999 - Hiver 2000

Invité, le même jour, par le congrès de l'ACFAS à réfléchir sur l'évolution du rôle de l'intellectuel, et par la librairie Olivieri à participer au lancement d'un livre contre les Sciences de l'éducation, j'avais composé un texte modulaire dont on trouvera ici, lorsqu'elles diffèrent, les deux versions côte-à-côte. Il faut dire la date : le 13 mai 1999. La guerre du Kosovo m'obsédait, je ne pouvais penser à rien d'autre. J'ai tout centré, non sans impertinence peut-être, sur ce qu'il m'a semblé que cet événement changeait dans l'histoire. Il manque la critique du refus de nos foudres de guerre d'“aller au sol”. Entre les Kosovars errant dans la boue et les Serbes marchant dans le sang, les Otaniens ont rendu justice depuis le ciel high-tech. Tout ce que j'avance achoppe peut-être sur cette crainte aseptique du sol, de la boue, du sang, des racines – de l'histoire.





HÉRITAGE, LETTRE MORTE

 

Revenons dans le temps, en juin 1935. Le nazisme menace l'Europe. André Malraux est, avec André Gide, un des organisateurs du “Congrès International des écrivains pour la défense de la culture” qui se tient à Paris. Les communistes ont tenté de noyauter le Congrès. Pendant trois jours, une lutte acharnée dresse les communistes contre les “oppositionnels de gauche”, autour de l'affaire Victor Serge, militant communiste et écrivain déporté en Sibérie par Staline. Mais quoi, l'ennemi, en ce moment, c'est Hitler; comment se permettre de critiquer l'URSS quand le communisme semble le seul rempart contre le nazisme?

 

Après bien des péripéties (dont le récit fournirait un compendium de l'histoire intellectuelle de ce siècle), André Malraux prononce enfin, le dernier soir, le discours de clôture : “On a beaucoup parlé ici de maintenir la culture. Mais ce qu'il y a peut-être de plus fort dans ce Congrès, c'est qu'il nous fasse comprendre que ce n'est pas ainsi que la question doit être posée. Je m'explique.” On attend un appel à l'unité des intellectuels progressistes contre le nazisme. La salle est fiévreuse, les écrivains, déchirés, éprouvent dans leur chair, de tous leurs nerfs, qu'ils vivent une heure vertigineuse de l'histoire humaine, que du combat contre le fascisme dépend l'avenir du monde. André Malraux, donc, s'explique : “Lorsqu'un artiste du Moyen Âge sculptait un crucifix, lorsqu'un sculpteur égyptien sculptait les figures des doubles funéraires…” On imagine la stupeur des camarades : dans l'urgence antifasciste, Malraux leur propose une réflexion sur la statuaire de l'Égypte pharaonique; il invoque le désenchantement qui a transformé ces scultures, pour nous modernes, en œuvres d'art, alors qu'elles étaient, pour ceux qui les créèrent, des figures sacrées; il dit que c'est à la condition que le sens qui a présidé à leur fabrication se retire d'elles, comme le sang d'un corps, que l'art a pu apparaître; et surtout que seule notre passion pourra faire sortir de l'insignifiance une statue morte, lui insuffler la vie d'une œuvre d'art. “Jusque là, elle restera comme une grande statue aux yeux blancs devant qui défile un long cortège d'aveugles. Et la même nécessité qui dirigera vers la statue l'un des aveugles leur fait à tous deux ouvrir les yeux en même temps.” Il jette alors aux communistes : “L'héritage ne se transmet pas, il se conquiert. Camarades soviétiques, ce que nous attendons de [vous], c'est que [la] nouvelle figure [des œuvres d'art] leur soit une fois de plus arrachée. (…) Une œuvre d'art, c'est une possibilité de réincarnation. (…) Et il s'agit pour chacun de nous de recréer dans son domaine propre, par sa propre recherche, pour tous ceux qui cherchent eux-mêmes, l'héritage de fantômes qui nous environne – d'ouvrir les yeux de toutes les statues aveugles – et de faire, d'espoirs en volonté et de jacqueries en révolutions, la conscience humaine avec la douleur millénaire des hommes.”

 

Pour moi, le Malraux de ce soir-là, l'intempestif, incarne l'intellectuel de manière exemplaire, et pourquoi, dans notre civilisation, grâce à la culture, et singulièrement à la littérature, il a pris le relais des prophètes. Car s'il lance un appel contre le nazisme, ce n'est pas, au grand dam des militants éberlués, pour le communisme, mais au nom de ce qu'il espère – encore à cette époque – que la révolution communiste pourra aider à réaliser : une nouvelle Renaissance. Du même coup, il définit ce que c'est, une Renaissance : “L'héritage ne se transmet pas, il se conquiert.” Toute Renaissance est une relecture. Après le désenchantement qui a rompu la transmission d'un héritage culturel, relire permet de “faire la conscience humaine avec la douleur millénaire des hommes”.

 

L'idée de l'intellectuel qui m'avait été transmise, je ne sais plus quand ni par qui, fût-ce au collège ou à l'université? c'était celle, classique, d'Émile Zola jetant son J'accuse en pleine affaire Dreyfus. Intervention courageuse contre l'injustice et qui, on le sait maintenant, aura coûté la vie à l'auteur de Germinal. Mais Zola ne me permettait pas de comprendre en quoi l'écrivain peut se croire compétent dans les affaires politiques. Par-dessus le sens reçu – ce sens que j'avais reçu – de l'intellectuel, Malraux (qu'il faut relire) définit, pour le présent, la valeur de l'héritage culturel, c'est-à-dire en quoi sa méditation sur la statuaire égyptienne ou les Pensées de Pascal, autorise un écrivain à se mêler des affaires du monde, à engueuler le tyran, à reprocher au peuple sa légèreté, son aveuglement, sa bêtise. Engagé dans la guerre d'Espagne aux côtés des républicains, Malraux ne se contente pas, si l'on peut dire, de mitrailler l'ennemi, il écrit un roman, il tourne un film. Pendant l'événement même. Certains jours, il arrive que l'avion à bord duquel on était en train de filmer une scène doive se défendre contre un appareil de l'aviation franquiste. Il faut laisser la caméra, reprendre la mitrailleuse. Mais la mitrailleuse ne suffit pas, la caméra, la plume sont nécessaires pour que la lutte garde son sens, qui est celui de l'héritage au nom duquel on se bat et des conditions nouvelles, renaissantes, auxquelles il sera possible de le transmettre.

VICTIMES DES SCIENCES DE L'ÉDUCATION

 

On trouvera dans l'ouvrage collectif [1] dont la parution fournit aujourd'hui l'occasion de ce débat, un article de Gaëtan Daoust, professeur à la retraite de la Faculté des Sciences de l'éducation de l'Université de Montréal. Cet article porte contre les soi-disant sciences de l'éducation des critiques si féroces et si bien documentées, qu'il me semble que, nous, les autres auteurs, aurions pu nous contenter de le commenter.

 

Rien n'y manque, depuis la mise en doute du statut scientifique, la constatation que la “décision de confier la formation des maîtres à une faculté universitaire distincte” n'a pas profité à l'éducation et peut-être pas produit un seul chercheur rigoureux, jusqu'aux analyses critiques (que l'auteur reproche aux autres disciplines universitaires de ne pas mener) du leurre nominaliste (croire qu'il y a progrès scientifique ou démocratique à appeler l'élève “apprenant” ou “s'éduquant”) ou des concepts clés de besoin, savoir utile, but, objectif. Enfin, au sujet des ouvrages pédagogiques que compte notre tradition littéraire, Gaëtan Daoust remarque : “Les professeurs les ignorent de plus en plus et les étudiants n'en entendent à peu près plus parler. On inflige à ceux-ci, cependant, au gré des modes et des allégeances intellectuelles particulières que chaque professeur a contractées dans l'université où il a étudié et dans les chapelles scientifiques où il circule, la lecture de livres, rapports et articles ressortissant aux sciences sociales, et dont il faut bien constater qu'ils sont, sauf à de très rares exceptions, sans racines philosophiques comme sans horizons, superficiellement et répétitivement descriptifs, écrits le plus souvent dans une langue exsangue, sans élégance sinon sans correction.” Aussi les sciences de l'éducation, leur institution, leur fonctionnement, leur méthode, sont-elles rapportées par Gaëtan Daoust à une crise plus générale, celle de la transmission de l'humanisme classique. Plutôt que d'ajouter à un dossier accablant, c'est de cette crise que je voudrais parler, traitant les sciences de l'éducation comme le symptôme d'une perte d'héritage beaucoup plus grave.

 

 




Aujourd'hui, l'intellectuel qui ne garde pas à l'esprit la question de l'héritage est perdu. À l'accusation de passéisme, au reproche d'élitisme, il n'a rien à répondre, s'il n'a conservé en lui une culture vivante. Mais qu'est-ce aujourd'hui qu'une culture vivante?

 

Un congrès récent, à Vancouver, s'intitulait : “Le crépuscule de la Renaissance et la dérive de la francophonie à l'aube du IIIème millénaire” (en anglais, nuances : The Decline of the French Renaissance and the Drifting of the Postmodern French Speaking World).

 

C'est un fait contre lequel aucun volontarisme culturel ne pourra rien que l'humanisme, cette tradition de lecture des textes de l'Antiquité que nous avons héritée de la Renaissance, est entré dans une crise, qui va maintenant bien au-delà de la crise, jusqu'à la perte irrémédiable. Ce mouvement ne va plus s'inverser.

 

Je lisais récemment l'article d'un spécialiste de la Renaissance, déplorant que ses étudiants soient absolument incapables, faute de maîtriser le latin de Cicéron et de Quintilien, de goûter, par rapport à la rigidité du latin scolastique, la fluidité ironique, métaphorique et dispersée de Marcile Ficin. Impossible en effet pour ces jeunes gens d'aujourd'hui, devant une écriture philosophique du 15è ou du 16è siècle, de reconnaître sa trame intertextuelle, tissée des motifs antiques qu'elle collectionne, reproduit, calque, reflète, adapte et modifie. Sans doute, cela est perdu. Mais cette incapacité de lire va maintenant jusqu'aux œuvres récentes. Proust pouvait encore parler “d'un beau style qui superpose des formes différentes et que fortifie une tradition cachée”. Qui peut encore entendre sous le style de Proust les innombrables reprises et allusions à des œuvres qui faisaient partie du bagage ordinaire d'une personne cultivée au début du XXème siècle? Déjà Péguy se plaignait que l'éducation ne transmettait plus ce qu'il avait reçu dans sa jeunesse. Nous en sommes maintenant à plusieurs générations de déperdition successive. Nos étudiants sont les étudiants de maîtres qui ne peuvent que difficilement, quand ils s'y essaient encore, leur transmettre l'humanisme classique, parce qu'ils ont eux-mêmes eu comme maîtres des hommes qui ne l'avaient pas reçu. Nos étudiants, comme la plus grande partie de leurs professeurs, et je ne m'exclus pas de ce nombre, sont devenus incapables d'entendre les sources traditionnelles qui travaillent, pour prendre un exemple qui incarne la modernité, les poèmes de Rimbaud. Ils constatent bien une rupture par rapport à la poésie antérieure, mais ils ne sauraient en dresser le bilan : la rupture rimbaldienne semble avoir emporté le fond contre lequel – mais à l'intérieur duquel – elle s'est produite. Rimbaud avait été premier de sa classe en composition de vers latins. La culture littéraire d'un collégien de province comme lui ne peut aujourd'hui se comparer qu'à l'érudition rock'n'roll d'un “jeune” sensible dans un morceau à la fluidité métaphorique des motifs calqués, reflétés, adaptés d'autres pièces, devenues canoniques. Un siècle et quart après Rimbaud, Rimbaud ne serait plus possible. Toutes les lamentations, projets de retours à l'éducation classique ne changeront rien au fait que de plus en plus de textes anciens, d'ailleurs de moins en moins vieux, de plus en plus récents, sont devenus des “statues aux yeux blancs” devant lesquelles nous défilons comme “un long cortège d'aveugles”. Je dis nous, je ne dis pas eux. Nous ici, plus cultivés que la moyenne, même lorsque nous y sommes attachés et clamons (avec une énergie que nous réservions, il n'y a pas si longtemps, aux convictions politiques) notre attachement à l'humanisme classique, la vérité est que nous comprenons de moins en moins cet héritage, qu'il est en passe de devenir pour nous lettre morte.





 

Dans l'éducation générale, l'érosion va beaucoup plus loin, jusqu'à la géométrie par exemple. Gaëtan Daoust, pour critiquer le concept de “savoir utile”, de savoir “répondant à un besoin”, qui est tellement obnubilant chez les pédagogues actuels, rappelle que les Grecs ont inventé l'inutile géométrie, cette “structure logique parfaitement cohérente, régie par les seules nécessités théoriques de l'esprit, et qui allait devenir le modèle même de la pensée déductive et influencer plus que toute autre doctrine le développement de la raison occidentale. Au temps où les Hellènes y procédaient, les peuples voisins continuaient de développer des recettes pratiques d'arpentage ou de chercher d'utiles indications pour la conduite de la vie dans une astronomie purement empirique qui ne réussit jamais à se soustraire aux séductions astrologiques.”

 

Je connais justement un certain collège où l'on n'enseigne plus la géométrie, réputée trop abstraite, mais les solutions techniques particulières de problèmes techniques particuliers, de sorte que, confrontés à un problème imprévu, les étudiants sont incapables de le résoudre parce qu'ils ne peuvent le rapporter à une théorie générale. Daoust le dit bien : c'est le fondement de la pensée déductive et le modèle de la raison occidentale qui n'est plus transmis dès qu'on soumet l'idée d'éducation à celle d'utilité. L'allusion à l'astrologie ajoute encore l'avertissement que cesser de transmettre certaines connaissances parce qu'elles sont fondées sur la seule nécessité théorique et qu'elles ne répondent pas au besoin d'utilité immédiate, laisse l'esprit sans défense devant l'irrationnel.

 

 

 

Comment en sommes-nous arrivés là?

 

André Malraux déclarait, en 1935 : “L'héritage ne se transmet pas, il se conquiert.” À quelle conquête, contre quel ennemi, la transmission de notre héritage humaniste a-t-elle failli?





Il me semble que nous commençons, ces jours-ci, à pouvoir répondre à cette question.

Si nous pouvions répondre à cette question, et il me semble que nous commençons à le pouvoir, nous définirions du même coup au nom de quoi nous avons le droit, le devoir même, de critiquer les sciences de l'éducation.

 

 

 

 

(À partir d'ici, je vais devenir très imprudent : mais je n'ai pas le temps de démontrer, à peine celui d'affirmer…)

Après la chute du mur de Berlin, en 1989, la fin de l'humanisme a paru se précipiter, mais pour des raisons obscures.

 

Avec la guerre du Kosovo, ces raisons deviennent claires et les conditions d'une nouvelle Renaissance se dégagent.

On a souvent cité, mais peut-être sans bien comprendre encore tout ce qu'elle signifiait pour notre culture, la phrase de Theodor Adorno selon laquelle, après Auschwitz, la poésie n'était plus possible. En fait, on a peu travaillé sur la coïncidence entre la destruction des Juifs, peuple du Livre, et les difficultés de transmission de notre héritage littéraire.

De 1945 à 1989, la guerre froide nous a brouillé la vue. Détournant la tradition révolutionnaire, la propagande de l'URSS avait induit dans la conscience progressiste occidentale l'idée que la victoire sur le fascisme demeurerait incomplète tant que le capitalisme ne serait pas lui aussi abattu. Notre génération a vibré à cette idée qui contentait sa révolte contre l'autorité, sans s'apercevoir qu'elle s'interposait entre elle et l'héritage principal de la victoire sur le nazisme, lequel n'était pas militaire ou politique, mais les camps d'extermination. La fin du communisme d'État a laissé dans le monde un vide ahurissant. Pendant dix années, nous avons encore pu croire que les crises de l'humanisme et de l'éducation pouvaient être comprises comme des conséquences, seulement aggravées, du triomphe de la superpuissance qui exporte dans le monde entier sa culture de masse. Nous sentions bien que ceux qui jetaient aux ordures l'héritage humaniste sous le prétexte de rendre la culture accessible au plus grand nombre avaient tort d'invoquer la démocratie, qu'il ne s'agissait que de démagogie grossière. Mais nous devions reconnaître, avec Walter Benjamin, pour ne citer que ce marxiste-là, que la culture avait toujours été dans l'histoire le butin des vainqueurs et des dominants, et nous nous débattions en vain pour rattacher l'humanisme mourant à la “douleur millénaire des hommes”, comme dit André Malraux.

 

Depuis la guerre du Kosovo, nous pouvons mieux comprendre pourquoi l'héritage humaniste ne se transmet plus, et reconnaître que les textes anciens, ceux que nous comprenons de moins en moins, ce sont les textes d'avant la Deuxième guerre. Aussi la nouvelle guerre est-elle différente de toutes celles qui ont eu lieu depuis la victoire sur le nazisme. C'est la première que l'on fait en invoquant explicitement le précédent de Munich et en accusant chez l'ennemi, épurateur ethnique, le mal absolu, par analogie avec le nazisme, exterminateur ethnique. C'est aussi la première guerre conduite par les hommes et les femmes de ma génération, celle “de mai 68”, passionnément justicière et longtemps convaincue que la justice appelait au renversement de toute espèce d'autorité. La guerre du Golfe, encore, fut le fait de nos pères; mais voyez l'âge et entendez le discours de ceux qui dirigent celle-ci. J'appelle cette guerre une guerre de transmission : les baby boomers entrent en possession de l'héritage d'Auschwitz, la justice n'est pas dans le renversement de toute autorité, mais dans l'établissement d'un ordre compatissant pour les victimes. Walter Benjamin disait que la culture était le butin triomphal des vainqueurs, qui ont toujours écrit l'histoire au détriment des vaincus. Or à ces antagonistes, les vainqueurs (Alliés), et les vaincus (Nazis, Serbes), nous devons désormais ajouter un troisième terme, les victimes (Juifs, Kosovars), qui modifie radicalement le sens du triomphe des vainqueurs. La victime démonte l'affrontement dialectique, elle force l'histoire à penser l'impensable, elle y introduit ce que le Christ imposa à l'imperium romain, le devoir de la puissance envers la faiblesse.

 

La crise de l'humanisme, la crise de l'éducation, la crise de la révolution, sont des crises de toute la pensée symbolique, dont nous pouvons maintenant comprendre pourquoi elles sont inséparables de la fin du christianisme. Faut-il remonter aux Lumières, aux Révolutions, à la déchristianisation – jusqu'où – pour expliquer que la Shoa ait été possible en Europe? À l'agonie du Christ, qui fonda longtemps la compassion et l'amour chrétiens, mais qui n'inspirait plus notre culture que par ses relais compassionnels chez des révolutionnaires lyriques à la André Malraux, succède l'agonie des victimes d'Auschwitz. Pascal a dit que le Christ est à l'agonie jusqu'à la fin du monde, et que d'ici là nous ne pouvons pas dormir; mais il y a longtemps que le Christ agonisant n'empêche plus de dormir; trop de saint-Barthélémy, trop de conquêtes de l'Amérique génocidaires, trop de vaincus et d'exclus de la compassion chrétienne! Maintenant, l'exode des Kosovars délivrant enfin l'héritage d'Auschwitz, les victimes de crimes contre l'humanité serviront de fondements à un nouvel humanisme. Humanisme noir et désespéré, antihumaniste même, mais qui, sachant désormais reconnaître les siens, rendra possible la reconquête de l'héritage. Entre ceux qui comprennent la juste nécessité de cette guerre et ceux qui la refusent pour des raisons survivantes de la guerre froide, c'est-à-dire entre ceux qui reconnaissent dans l'épuration ethnique le mal absolu identifié à Auschwitz et ceux qui crient au nazisme devant la puissance américaine, l'histoire tranche, maintenant, ces jours-ci. Les victimes de crimes contre l'humanité seront les crucifiés de la nouvelle religion humaine. Sans doute, ni religion ni crucifiés ne sont ici les bons mots, mais faute d'avoir le temps de prendre mes précautions, je les prononce sans ironie. Le mot humanitaire lui-même, qui sature les médias, n'est là qu'en attendant que nous puissions enfin, à nouveau, sans clin d'œil, avec une gravité nouvelle, dire humanité, dire compassion pour toute agonie humaine. Les victimes, toutes sortes de victimes obsédaient déjà nos sociétés. Les pauvres, les infirmes, les femmes, les minorités raciales, nationales, religieuses, linguistiques, sexuelles, les animaux et les plantes même, de toutes ces victimes les belles âmes politiquement correctes autorisaient leur zèle – mais aveuglément, machinalement, jusqu'à la caricature, et pleins de cette ingratitude envers le passé, bien nommée par Alain Finkielkraut. Désormais, tout cela pourra dépasser le symptôme, sans ingratitude envers le passé, car nous savons à quel héritage est liée la compassion pour la victime qui nous dicte un devoir si impérieux.





Ce que je viens de faire, imprudemment, voilà, aujourd'hui, la tâche de l'intellectuel. Il doit vivre avec la conscience aiguë de ce qui empêche la transmission de l'héritage, rappeler sans cesse que l'héritage ne se transmet pas, qu'il se conquiert. Ce qui revient, par conséquent, à définir les conditions d'une nouvelle Renaissance. Les renaissances, comme les intellectuels, sont une spécialité de notre civilisation. Elles consistent à retourner, dans le désarroi, l'angoisse, au texte original, pour revoir la lecture sur laquelle des générations ont vécu et qui ne se transmet plus, parce qu'elle ne fait plus vivre, parce qu'elle n'a plus de sens. Puisque la panne de la transmission n'affecte jamais qu'une certaine lecture, jamais le texte lui-même. Notre véritable héritage, c'est donc cette chance, cette possibilité toujours ouverte de changer de lecture. De changer d'héritage. Il me semble que les conditions en seront réunies bientôt. Que nous pourrons tout relire.

 

On pourrait croire que je n'ai pas traité le sujet, ce soir. J'ai voulu définir au nom de quoi nous pouvons critiquer les sciences de l'éducation. Celles-ci prétendent savoir ce que c'est qu'éduquer, c'est-à-dire transmettre, et leur méthode – qu'elles en soient ou non conscientes – consiste à refuser de transmettre l'héritage humaniste parce qu'il n'a pas su dans le passé prendre en compte les victimes du système, parce qu'il fut au service d'une culture des vainqueurs et des dominants. Mais leur compassion tourne à l'absurde, et leur pratique au désastre, parce qu'elles ignorent, une fois renié l'humanisme, de quel héritage historique, quelle conquête, quelle Renaissance, quelle idée de l'homme – Gaëtan Daoust n'a-t-il pas intitulé son article : “L'homme des sciences de l'éducation existe-t-il? ” – s'autorise leur défense des vaincus de l'histoire.

 

 

 

Longtemps vainqueur, maintenant vaincu par la culture de masse, l'humanisme découvre enfin ce qu'il possède en commun avec la victime, avec le peuple du Livre. La scène tourne, et vers notre héritage, lettre morte, une nouvelle compassion nous permet de revenir, qui “fera à tous deux ouvrir les yeux en même temps”.



Jean Larose

 



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