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Extra muros : Berlin, dix ans après la chute du mur. La réconciliation allemande

Un texte de René Bolduc
Thèmes : Altermondialisme, Histoire
Numéro : vol. 2 no. 1 Automne 1999 - Hiver 2000

La philosophie, c’était déjà une aventure. La philosophie allemande, une autre. Cette dernière allait m’amener vivre directement en Allemagne. Que représentait  pour moi ce pays ? Un grand peuple qui a tant offert au monde, écrivains, philosophes et scientifiques, un peuple qui a aussi connu les nazis, lesquels ont commis des atrocités sans nom avec les camps de la mort. C’était aussi cette nation divisée au lendemain de la deuxième guerre mondiale.

Je m’en allais étudier Heidegger en Allemagne à l’automne 1985. Mais où ? Ne fallait-il pas que je suive ses traces, que je prenne la direction de Freiburg ou d’une autre petite ville universitaire du sud ? Le “maître ” n’avait-il pas refusé l’offre d’une grande ville, Berlin, pour pouvoir mieux rester dans sa province ? Eh bien non ! Je n’allais pas suivre ses traces, j’allais prendre la direction de ce qui me semblait alors le plus attirant, Berlin, cette ville avec son mur.



MATIN DU 10 NOVEMBRE 1989

Je reviens de chez ma blonde. La veille, nous n’avons ni regardé la télé, ni écouté la radio. Je prends le S-Bahn (métro de banlieue) à Grossgörschenstrasse pour rentrer chez-moi. Il y a de l’électricité dans l’air, je ne saurais dire quoi. Plus de Polonais qu’à l’habitude? Depuis quelque temps ils ont coutume de venir s’aligner le long des rues pour vendre n’importe quoi. Ils font triste à voir, mais ils sont contents d’obtenir quelques marks qui valent une fortune chez eux. Je prends la direction de Friedrichstrasse. Là, carrément sous Berlin-Est, je dois changer de train pour descendre deux stations plus loin. On ne peut toutefois se rendre à l’extérieur sans devoir faire face à une frontière bien gardée (du moins, c’est ce que je crois encore). Quelques lignes de métro de Berlin-Ouest passent sous Berlin-Est ; on se contente alors de voir silencieusement défiler quelques stations désertes comme celles de Potsdamerplatz, Französischestrasse, Oranienburger Tor. Arrivé à Friedrichstrasse, je trouve qu’il y a vraiment beaucoup de monde.

Quelque chose ne tourne pas rond. Je suis nerveux. Je n’ai pas payé mon ticket de métro et, avec tous ces militaires partout, je crains un contrôle surprise. Aussi descends-je tout de suite à Lehrter Bahnhof. Je fais le reste à pied. Il y a plein de monde dans les rues, des instituteurs avec leurs classes, des hélicoptères au-dessus de nos têtes… Que se passe-t-il? Ai-je manqué la nouvelle du show du siècle ? Jimi Hendrix, ressuscité, donne-t-il un concert devant le Reichstag (l’ancien parlement)? Lorsque enfin j’apprends La nouvelle, je me rends immédiatement sur la Invalidenstrasse voir les nombreux Allemands de l’Est arriver soit en riant (les jeunes), soit en pleurant (les plus âgés). Je trouve plutôt comique, moi le Ausländer (l’étranger), de jouer au guide touristique pour quelques-uns : “ Pour le Kurfürstendamm, c’est telle ligne de métro. ” “ La galerie nationale ? C’est par là. ” Les vieux, eux, connaissent déjà un peu le chemin. On a même vu un couple âgé essayer de s’orienter avec une carte datant de 1920! Ma petite histoire personnelle se voit happer ainsi par la grande Histoire.

“ Hier soir, le peuple allemand était le peuple le plus heureux du monde ”, s’écrie Walter Momper, maire de Berlin-Ouest. Dans les jours qui suivent règne l’atmosphère d’une immense fête populaire! On ne pouvait mieux souligner le bicentenaire de la Révolution française ! Un tournant historique majeur se déroule enfin pacifiquement. Il y a du monde partout, les métros débordent. Ça ressemble aussi à une grande fête de la consommation. On ne peut s’empêcher de sourire à la vue de ces regards ébahis devant tant d’abondance. La banane devient le symbole des fruits exotiques tant recherchés. Quelques semaines et quelques milliers de bouteilles de mousseux plus tard, on va déchanter, mais pour l’instant, l’heure est à la joie. On assiste à des scènes complètement surréalistes : des gens debout sur le mur, là même où ils auraient risqué leur vie quelques heures auparavant. Après avoir mis de côté ces 260 kilomètres de béton et en avoir vendu des morceaux dans des musées du monde entier, après que des milliers de touristes s’en soient procuré des éclats plus ou moins authentifiés (pourvu qu’il y ait de la couleur dessus!), on pourra alors penser à reconstruire la dead zone, surtout  l’ancienne Place de Potsdam. Pink Floyd, ou plutôt Roger Waters, aura le temps d’y présenter son opus The Wall. Aucun autre lieu au monde ne pouvait mieux s’offrir pour l’occasion. Pour l’instant, en ce matin du 10 novembre 1989, je ne pense pas — et peu de gens le font à vrai dire — à la réunification des deux Allemagnes. À part peut-être les dirigeants de la RFA; après tout, le préambule de leur constitution ne prévoit-il pas ce processus?



D’UNE NATION À DEUX ÉTATS

L’Allemagne paiera la deuxième guerre mondiale par la partition géographique et idéologique de son territoire. En 1949, il y a officiellement deux États allemands : à l’Est, la RDA (République Démocratique Allemande) et, à l’Ouest, la RFA (République Fédérale Allemande). Le socialisme imposé par Moscou ne satisfera pas ceux qu’on appellera désormais les Allemands de l’Est ou Ossis. [1] Pour preuve, en 1956, déjà 1,720,000 d’entre eux sont passés à l’Ouest. À Berlin le passage est encore assez facile ; le métro suffit. Que faire pour stopper cette évasion par la partie ouest de la ville? Assouplir le régime pour mieux le sauver? Khrouchtchev cherche d’abord une solution diplomatique; la RDA doit servir d’État socialiste modèle. Finalement, le Kremlin  accepte la sévère proposition est-allemande : emmurer Berlin.

Le 13 août 1961, la ville est soudainement coupée par un mur : un mur antifasciste pour la RDA, un mur de la honte pour la RFA. Cette politique murale coûtera la vie à au moins 75 personnes, dont 55 furent abattues par les gardes-frontière. Les dernières victimes remontent à l’hiver 1989 ; deux jeunes de vingt ans ont tenté de traverser à la nage un canal. Ils furent repérés. On leur a tiré dessus. Ils nageaient. La mort pour délit de fuite de son pays. Cinq ans plus tard, une autre justice s’appliquera : un des gardes frontaliers sera condamné pour ce geste à deux ans de prison, avec sursis.

1985 est l’année Gorbatchev : deux nouvelles expressions du vocabulaire politique font leur apparition : Glasnost (ouverture) et Perestroïka (changement). Est-ce que les dirigeants de la RDA entendront ce message? Reagan aurait dû le comprendre, lui qui avait tant à cœur de combattre le communisme, mais cela l’aurait empêché de venir jouer au cow-boy, en juin 1985, devant la porte de Brandenbourg. C’était le 750e anniversaire de Berlin et notre valeureux chevalier vint exhorter Gorbatchev à abattre le mur, bien que la politique de ce dernier allât déjà dans cette direction. Complètement ridicule. [2]

En 1988, à Berlin-Est, pour commémorer les assassinats de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht (1919), un groupe de défenseurs des droits civils ose une manifestation indépendante des plates cérémonies de la SED. [3] Sur leurs affiches on peut lire une citation de Rosa dite la Rouge : “ La liberté est toujours la liberté de ceux qui  pensent autrement ” ( Andersdenkende). Comprenez-vous ce que cela veut dire, chers dirigeants? Justement, l’article 27 de la constitution de la RDA mentionnait que “ chaque citoyen a le droit d’exprimer librement et publiquement son opinion. ” M. Honecker (chef de la SED) ne badinera pas avec ces objecteurs de conscience; il les fera arrêter, interroger et même expulser du pays, comme l’artiste peintre Bärbel Bohley. Glasnost et Perestroïka racontait Gorbatchev…

La SED n’aura pas à se mouiller en premier. Elle a la “ chance ” qu’un bain de sang se soit produit le 4 juin 1989, sur la place Tiananmen, à Pékin. Un quotidien de l’Est, le Neues Deutschland, interprète cet événement comme étant la réponse normale à une activité contre-révolutionnaire d’une petite minorité. La “ solution chinoise ” est sérieusement envisagée par les autorités de la RDA. Les Andersdenkende doivent se le tenir pour dit. À Leipzig, cette ville qui a joué un rôle contestataire de premier plan, on prit l’habitude de se réunir tous les lundis autour de l’église Nicolai. Il y eut de grosses manifestations. On y scandait : Wir sind das Volk ! (Nous sommes le peuple ! [4]). Le 9 octobre, on veut se réunir comme à l’habitude. Honecker donne alors l’ordre de faire cesser violemment toute activité subversive. Des témoins virent que des armes et des munitions avaient été distribuées. Dans les hôpitaux, on prépara des lits et des réserves de sang. La “ solution chinoise ”? Le bain de sang sera empêché de justesse grâce à l’initiative de quelques personnes influentes, comme Masur, chef de l’orchestre symphonique de Leipzig. Ce fut une grande victoire pour le peuple. Les autorités est-allemandes durent également se le tenir pour dit.

Déjà le 6 octobre, les célébrations du quarantième anniversaire de fondation de la RDA ne furent pas un franc succès. C’était à se demander si une cécité grave n’avait pas atteint Erich Honecker. Il clama lors de son discours officiel : Vorwärts immer, rückwärts nimmer  (Toujours droit devant, jamais en arrière ). Des citoyens manifestèrent leur opposition pendant cette ridicule cérémonie et se firent arrêter. Honecker n’en aura plus pour longtemps. Il démissionnera le 18 du même mois. De toute évidence, il ne comprit pas le message de Gorbatchev prononcé lors d’une conversation privée : “ La vie punit ceux qui réagissent trop tard ! ” La limite était-elle déjà dépassée ? Depuis que la Hongrie avait complètement ouvert ses frontières, on fuyait vers l’Ouest par milliers. Quelque chose d’extraordinaire allait se produire, on le sentait : soit la fin de la RDA, soit une répression brutale. Ce qu’on voulait et clamait partout, c’était la liberté pour le peuple, une démocratisation du socialisme à l’Est, tout en prenant ses distances par rapport au capitalisme de la RFA. Un premier groupe d’opposition se forme : Neues Forum.  Leur unique revendication pour l’instant : un dialogue ouvert. Naturellement, la SED commença par leur refuser toute accréditation officielle.

Il faut inscrire le 4 novembre 1989 comme une date très importante. Sur l’Alexanderplatz, à Berlin-Est, un événement historique : 500,000 personnes manifestèrent ouvertement. Le point de non-retour fut définitivement atteint. Plus jamais la RDA ne pourra être ce qu’elle était. Entre autres personnalités, l’écrivaine Christa Wolf prit la parole lors de cette manifestation. Elle exprima ses craintes face au suicide politique de l’Est advenant la réunification allemande :  Stell dir vor, es ist Sozialismus und keiner geht weg !  (Imagine, c’est le socialisme et personne ne s’en va ! ), lancera-t-elle à ses concitoyens et concitoyennes. Le dramaturge Heiner Müller exigea une réforme de l’éducation, la possibilité de créer des syndicats libres et, surtout, l’abolition de la tant détestée Stasi! [5] Le début d’une nouvelle ère s’amorce. La révolution a déjà eu lieu. Avant même que le mur ne tombe, la RDA s’était gagné sa liberté. Le tyran parti, on pouvait maintenant songer à rebâtir une société plus juste. À la croisée des chemins, en précaire équilibre sur l’étroit fil du rendez-vous historique, de quel côté penchera la balance révolutionnaire? Se jeter dans les bras de la RFA ? Nier ses quarante ans d’histoire? S’effacer comme si tout cela n’avait été qu’une farce monumentale? Jamais, pendant ces bouleversements historiques, je n’ai cru que nous allions tout droit vers une réunification. Une sorte d’unité, oui, mais pas un seul et même grand pays. Pour quoi faire? L'unification ne pouvait rimer qu’avec annexion, c’est-à-dire la perte de l’identité que la RDA s’était acquise pendant toutes ces années de socialisme, mais aussi pendant la présente période révolutionnaire. Fallait-il donner raison à Fukuyama? Il énonçait au même moment que nous assistions à une sorte de démarche implacable de l’histoire accomplissant sa fin vers les démocraties libérales. [6] Si tous les États du monde étaient inexorablement aspirés dans ce collimateur, il ne restait plus aux Ossis qu’à regretter amèrement leurs quarante années d’errements et à rejoindre leurs cousins Wessis, qui ont connu la grâce d’être épargnés du calvaire communiste. Une chose demeure cependant certaine : un des principaux moteurs de cette révolution ou révolte populaire fut le désir de reconnaissance, de dignité, la hâte de quitter sa condition de minorité et non le désir d’être annexé. Sur l’Alexanderplatz, l’écrivain Christoph Hein s’adressa ainsi à ses concitoyens “ enfin devenus majeurs ” : “ le peuple a pris conscience de sa force, mais tout reste encore à faire. Il ne faut pas se laisser impressionner par les cadeaux empoisonnés de l’Ouest. ” Rêverie d’intellectuels ?



DE DEUX ÉTATS À UNE NATION

Le gouvernement de la RDA s’empressa d’annoncer un assouplissement au sujet des permis de voyage. On parla de 30 jours par année. Mais ça ne suffit pas. Les gens en avaient assez de toutes ces limites. Ils clamèrent haut et fort : Die Mauer muss weg! (Le mur doit partir !). Et le mur finit par s’écrouler. Comment au juste? Personne n’a décrété : “ Bon, le mur, c’est fini, faites-en ce que vous voulez ”. En fait, il s’agit d’un mouvement populaire spontané qui a complètement échappé aux autorités gouvernementales.

Le 9 novembre [7], Günther Schabowski, nouveau responsable de l’information et des médias pour la SED, tient une conférence de presse au comité central. Il annonce, à 19h07, qu’à partir du lendemain tout le monde pourra se procurer un visa pour voyager à l’Ouest. Tout d’abord on reste figé, on ne semble pas trop comprendre. Ensuite c’est l’effusion ; on pourra aller à l’Ouest et revenir chez soi autant de fois qu’on le voudra! Finie la longue virée par la Hongrie et l’Autriche! Sans plus attendre, on se rue, sans visa, vers le mur de béton. Le mouvement provient des deux côtés. Le Volk, réuni, va abattre le mur le soir même. Les premiers coups de marteaux et de pics se font aussitôt entendre. On va et vient de chaque côté de la porte de Brandenbourg, non loin du Reichstag, lequel revit un moment historique. L’écrivain berlinois Peter Schneider remarqua fort à propos qu’on a construit et défait le mur pour la même raison : empêcher l’exode des citoyens.

Le lendemain, le monde entier, et moi-même qui étais pourtant aux premières loges, fut saisi par l’heureuse nouvelle. Devant la mairie de Schöneberg, à l’endroit où Kennedy lança son Ich bin ein Berliner en 1963, les politiciens tentèrent à qui mieux mieux de trouver les mots justes pour la circonstance. Kohl tint son discours sur la réunification de l’Allemagne. Il fut constamment hué par la foule qui n’avala pas ses paroles. Le comble de l’absurde fut atteint lorsque les politiciens entonnèrent l’hymne national : Einigkeit und Recht und Freiheit / Für das deutsche Vaterland… (Unité et droit et liberté / Pour la patrie allemande…).  Les sifflements de la foule redoublèrent d’ardeur. [8] Même l’imposante figure de Willy Brandt, ancien maire de Berlin-Ouest, ancien chancelier et prix Nobel de la paix en 1971, ne réussit pas à calmer la foule. On lui doit pourtant, longtemps avant Kohl, d’avoir engagé une politique d’ouverture envers l’Est. [9] Brandt agita immédiatement le drapeau de la réunification dans sa formule lapidaire : Jetzt wächst zusammen was zusammengehört  (Maintenant croît ensemble ce qui va ensemble). Tout ce discours réunifiant me semblait hâtif. D’accord pour que les Ossis voyagent librement et améliorent leurs conditions de vie, mais de là à parler de nouveau d’un grand Reich allemand dès le lendemain de la chute du mur, il y a une marge! En effet, pourquoi la RDA ne conserverait-elle pas d’abord une forme d’autonomie? Ses dirigeants officiels manquant de crédibilité, il deviendra vite clair que la RDA ne fera pas le poids politique pour sauvegarder son identité; elle sera tout simplement gobée par l’Ouest, comme si ses 40 ans d’histoire n’avaient été qu’une erreur monumentale qu’il fallait s’empresser d’oublier.

 

   Moment historique ou pas, je dois continuer à bosser pour assurer ma survie. Ma bourse d’étude étant épuisée, j’avais “chuté ” de la catégorie d’étudiant étranger boursier à celui de travailleur immigré. J’enfourche mon vélo très tôt un matin embrumé. Une vision étrange s’offre alors à moi : ces longues files d’Ossis qui attendent l’ouverture des banques pour toucher leur Begrüssungsgeld (leur “montant de bienvenue ” si on veut) de 100 marks. La constitution de la RFA prévoit cette somme minimale pour tout nouvel arrivant venu de l’autre côté. Songez : il y a seize millions d’Est-Allemands! Les mesures de contrôle ne se montrent pas toujours efficaces. Tous ne toucheront pas leur montant, mais certains pourront le toucher plus d’une fois! La chute du mur assoit le triomphe de l’économie de marché ; enfin consommer librement au royaume de l’argent et du crédit! Quelle manne ce fut alors pour plusieurs petits commerçants. Au début ce fut très sympathique mais à la longue le vent commença à tourner. Il n’y avait plus moyen de faire son marché tranquille ! Comment leur en vouloir? Quiconque s’est déjà rendu dans des commerces en terre socialiste a pu constater de visu le peu d’offre et le manque de qualité des produits. Le bien-être de consommation y était passablement limité. Aussi ne représentait-il pas un mode de vie comme à l’Ouest, paradis des individus et du désenchantement du monde où le consumérisme se présente comme une “tentative pathétique de réenchantement du monde, l’une des réponses que la modernité apporte à la souffrance d’être libre ”. [10] Bousculés, les Wessis pouvaient toujours se rattraper sur la condescendance : “ Ils sont beaux nos magasins, hein? On en a des produits, nous! ”. Cette différence économique n’aura qu’un temps. Bientôt, en consommant les mêmes produits dans les mêmes magasins enrichissant les mêmes grosses compagnies, tout le monde se dissoudra lentement dans une foule égale et indifférenciée, du moins extérieurement. Le mur de béton se métamorphosera en mur mental; on ne saurait effacer d’un trait quarante ans de tradition socialiste d’un côté et quarante ans de tradition capitaliste de l’autre.

Cependant, dans la première semaine de la tombée du mur, tout n’est pas encore décidé quant à l’avenir de la RDA. Le 16 novembre, le maire de Berlin-Ouest, Walter Momper, se prononce contre la réunification. Il se montre plutôt en faveur de la double étatité (Zweistaatlichkeit) : deux États pour une nation. Il veut ainsi reconnaître le courage du peuple de la RDA, qui, lui, s’est gagné la démocratie alors que les Alliés l’ont offerte à une RFA bien moins méritante. Aussi, la moindre des choses pour reconnaître le caractère distinct de la RDA, aurait été de lui reconnaître une autonomie politique. Venant d’une tradition socialiste et étant près des Verts, Momper, qui ne sera pas réélu, m’a semblé être l’homme de la situation dans la mesure où il sut éviter les interventions triomphalistes. Il savait trouver le ton.

L’écrivain Günter Grass plaidera aussi en faveur d’une confédération de deux États. On peut lui accorder ce fait : le sens du triomphe du peuple est-allemand ne signifie pas automatiquement le triomphe du capitalisme. Il y aurait de la place pour un socialisme démocratique à visage humain. L’auteur du Tambour et de Toute une histoire [11] n’hésitera pas non plus à rappeler qu’il y a à peine quelques décennies, cette grande Allemagne unifiée fut à l’origine de deux guerres mondiales et des camps d’extermination. Grass s’inscrit de cette manière dans la tradition de pensée de Karl Jaspers. En 1960, le philosophe et psychiatre s’était déjà prononcé contre la réunification, dans une entrevue télévisée qui avait causé alors tout un émoi. [12] Pour Jaspers, la partition de l’Allemagne fut le tribu à payer pour sa responsabilité lors de la deuxième guerre mondiale. Il faut certes continuer à lutter pour la liberté des citoyens en RDA, disait-il, mais ne plus songer à une grande nation allemande, liberté ne rimant pas nécessairement avec réunification. De plus, réunir les deux Allemagnes pourrait signifier que le temps d’expiation de ce pays est définitivement terminé : ne représenterait-il pas ainsi une nouvelle menace pour les autres nations européennes ? L’éditeur du magazine Der Spiegel, Rudolf Augstein, donnera la réplique à Grass, comme il l’avait donnée trente ans plus tôt à Jaspers. D’après lui, pour le dire en un mot, Auschwitz ne devrait pas bloquer éternellement le processus naturel de la réunification allemande. Les réticences morales ne sauraient mettre indéfiniment des bâtons dans les roues du réalisme politique, lequel, comme le disait Willy Brandt, voudrait qu’ensemble croît ce qui s’appartient.

Plusieurs critiques, autant de l’Est que de l’Ouest, ont voulu freiner l’ardeur de ceux qui n’en pouvaient plus d’attendre l’Anschluss au pays de Daimler-Benz, Volkswagen et Bayer. Mais la masse s’en est foutue éperdument et a tôt fait de ne plus désirer que son automobile, son magnétoscope et ses bananes. Les intellectuels et les meneurs des groupes d’opposition n’ont réussi ni à freiner le Volk, ni à contenir l’impérialisme ouest-allemand. Ironie de l’histoire : le sens de la révolte finira par leur échapper totalement. Ils auront mis la locomotive historique sur ses rails mais ce ne seront plus eux qui la dirigeront. La puissance du mark ouest-allemand fera le reste. En investissant des milliards de marks pour reconstruire la RDA, la RFA se garantit le pouvoir politique. Bärbel Bohley, figure symbolique de l’opposition en RDA – son engagement critique date des années 70 - , commenta publiquement l’ouverture du mur comme un événement précipité. Mal lui en prit ; cet esprit indépendant fut mal accepté à l’intérieur même des nouveaux groupements politiques. Mais, pourrait-on objecter, n’est-ce pas là pure velléité intellectuelle que de vouloir utiliser la RDA comme laboratoire d’essai pour un nouveau socialisme, cette fois-ci le vrai ? Peu sont enclins à vouloir servir une nouvelle fois de cobaye idéologique. Monika Maron, écrivaine est-allemande passée à l’Ouest avant la chute du mur, prendra justement le parti de ces gens se dissociant rapidement de l’utopie que certains visionnaires continuaient de nourrir. Elle compara ces derniers à des repus dégoûtés à la vue d’affamés qui s’empiffrent : “ L’utopie, écrira-t-elle, vit dans les têtes. Couplée avec le pouvoir, elle devient dictature. Elle est la mesure de la réalité, mais elle ne peut être la réalité. ” À l’époque de la mort des idéologies, au nom desquelles on a justifié les pires souffrances, s’élève une sorte de nouveau commandement de la désillusion : tu ne soumettras plus la réalité à une représentation du possible. Les faiseurs de beaux rêves n’ont plus la cote. Il me revient en mémoire cette phrase d’Orwell : “ Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires. ” [13] En ce 9 novembre 1989, un peuple s’est libéré, les rêveurs se sont fait entendre et le réalisme politique, se riant une fois de plus des utopistes, a remporté la mise.

De beaux lendemains ?

L’Allemagne est revenue à sa trajectoire de grande nation unifiée. Quand on y regarde de près, son histoire est relativement courte : de 1871 à 1945, plus les neuf années qui se sont rajoutées depuis la réunification officielle, le 3 juillet 1990, cela nous donne en tout 83 années d’existence. C’est peu pour ce grand pays de plus de 80 millions d’habitants.

La chute du mur n’a pas eu que des bons côtés pour les Ossis : hausse drastique du chômage, contestations de droits de propriété, pertes de plusieurs mesures sociales (ex . : accession des femmes à des postes clefs, garderie gratuite dès la naissance de l’enfant), accès aux dossiers de la Stasi qui a permis de découvrir qui avaient été IM (“inoffizielle Mitarbeiter ”, coopérateurs non officiels, bref, informateurs et collaborateurs). Avec l’ouverture de ces dossiers, l’Allemagne  vécut un deuxième stress de dénazification. On apprit, par exemple, que la grande écrivaine Christa Wolf avait collaboré avec le système de 1959 à 1962. Comme beaucoup de gens de sa génération ayant connu le nazisme, le communisme avait représenté, et représente toujours pour elle, une alternative valable.

Le contact de la population de l’Est avec autant d’étrangers fut parfois brutal. Il faut dire que lors des retrouvailles allemandes on avait fait la fête sans eux. Bien que le racisme [14] fût déjà présent à l’Ouest et malgré les Republikaner [15] le temps avait quand même adouci la cohabitation avec les ressortissants étrangers, surtout les Turcs, qui sont plus de 200,000 à Berlin. Les sociaux-démocrates ont réussi de peine et de misère à leur accorder une double citoyenneté, même si ce projet rencontra de vives oppositions. Ce fut tout de même pénible de constater qu’à défaut d’entente politique, une politique du sang détermina qui est Allemand et qui ne l’est pas. Alors que les 16 millions d’Ossis ont obtenu immédiatement le statut de citoyens de la RFA, des Turcs de troisième génération ne pouvaient pas encore voter dans ce qui était devenu leur patrie. 

Malgré toutes les oppositions, Berlin deviendra la nouvelle capitale fédérale. Cela lui redonnera-t-il l’aura dont elle avait joui pendant si longtemps en tant qu’îlot de la démesure en pleine terre socialiste ? La ville risque actuellement d’étouffer de plus en plus avec l’arrivée de milliers de politiciens et de fonctionnaires qui occupent le Reichstag. Pour le Berlinois de l’Ouest, cohabiter avec la mentalité un peu austère des Allemands de l’Est n’est pas facile non plus. Si douze ans de régime nazi suivis de quarante ans de dictature socialiste n’ont pas miné, heureusement, toutes les consciences, on ne peut pas dire, par ailleurs, que cela a rapproché les habitants de l’Est des Occidentaux.

Les Allemands devaient-ils se réconcilier ? J’avoue qu’au moment de ces bouleversements historiques, qui avaient lieu également dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, j’étais absolument contre. Tout s’est fait de façon extrêmement rapide, comme si la RFA avait alors fait main basse sur sa partie orientale, à la manière d’un prédateur profitant de la faiblesse momentanée de sa proie. Le temps, paraît-il, se venge toujours de ce qu’on fait sans lui. Après le mot de Gorbatchev sur ceux qui agissent trop tard, nous pourrions ajouter que la vie punit aussi ceux qui agissent trop vite. Espérons la clémence du temps.

Brandt avait sans doute raison : en 1989, une nation, que son destin avait séparée, s’est retrouvée. Cela laissa de nombreuses séquelles et une amertume encore palpable à l’Est. Dix ans après la chute du mur, même si la réunification politique a eu lieu, la réconciliation reste inachevée.



René Bolduc



NOTES

[1] Ossis pour Allemands de l’Est et Wessis pour les Allemands de l’Ouest.

[2] Pour l’occasion, il y aura une mémorable manifestation antiaméricaine qui tournera à l’émeute : 36 magasins seront pillés, des barricades et des voitures flambent dans les rues, le quartier de Kreuzberg au complet sera fermé et contrôlé par des policiers venus en partie de la RFA pour prêter main-forte. Des rumeurs veulent que l’armée des Alliés se tienne sur le qui-vive.

[3] La SED, la Sozialistische Einheitspartei Deutschlands  (Parti de l’unité socialiste de l’Allemagne), seule à régner sur la RDA, fut fondée en 1946.

[4] Plus tard, dans l’atmosphère de la réunification, ce slogan deviendra : Wir sind ein Volk! (Nous sommes un peuple!)

[5] Stasi : diminutif de Staatssicherheit (Sécurité d’État). En plus d’avoir procédé à de nombreuses arrestations pour “ délit de pensée ”, cet organisme a tenu des millions de dossiers sur les citoyens. Beaucoup étaient alors plus ou moins contraints de devenir des informateurs. L’appareil d’État sut appliquer à merveille cette ancienne loi machiavélique :  asservir en offrant la possibilité de dominer à son tour.

[6] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992, 451 p.

[7] Pour les amateurs de numérologie, remarquons que la date du 9 novembre s’était déjà illustrée auparavant : en 1918,  c’est la fin de la première guerre mondiale ; l’empereur Guillaume II se retire et Scheidemann lance son appel à la République ; Hitler est arrêté à cette même date en 1923 et en 1938 a lieu la nuit du pogrome.  On comprendra pourquoi cette journée pouvait difficilement être choisie comme jour de l’unité allemande. C’est également dans les premiers jours de novembre (d’après l’usage de notre calendrier) que se déroule la révolution d’octobre en Russie.

[8] Le quotidien de gauche Tageszeitung va distribuer  le single  de ce chant catastrophique dans une de ses éditions.

[9] En 1970, c’est son fameux recueillement (Kniefall) devant le monument dédié aux victimes du ghetto de Varsovie. Geste historique : il demande pardon pour les atrocités commises par les nazis. En 1974, il doit démissionner à cause d’un scandale : un espion de la Stasi opère dans son entourage.

[10] Pascal Bruckner, La tentation de l’innocence, Paris, Grasset, 1995, p. 45.

[11] Roman contre la réunification qui fut accueilli assez froidement à l’Ouest.

[12] Il distinguait ceux qui s’étaient rendus directement responsables de crimes (les intentionnalistes) de ceux qui étaient responsables politiquement, mais indirectement,  puisque, sans être des têtes dirigeantes du régime nazi, ils contribuaient implicitement à maintenir en place ce dernier : ce sont les fonctionnalistes. Pour Jaspers,  ce dernier type de responsabilité n’exonère pas de toute faute.

[13] Cité  par S. Ley, Orwell ou l’essence du politique

[14] Petite histoire personnelle : mon statut officieux d’immigrant catégorie numéro 1 (blanc nord-américain) n’allait pas m’immuniser contre des écarts de langage. “ Du bist auch ein Scheissausländer! me dit le cuisinier en sarrau blanc (“ Toi aussi t’es une merde d’étranger! ”). Sur quoi, moi, sarrau bleu délavé, lui répondis d'un ton aussi peu civilisé que le sien : “ Du bist auch ein Scheisskerl ! ” (“T’es aussi un gars de merde ! ”). Il me relança sur un ton menaçant : “ Denk mal an Holocaust ! ” (“ Pense à l’holocauste ! ”). Alors là j’étais battu à plate couture aux enchères des insultes. Foncièrement méchant M. Hermann ? Je ne sais pas. Stupide, oui. Je ne veux pas banaliser non plus ce qui s’est passé. Avec l’ouverture du mur et la résurgence de groupements néo-nazis en RDA que cela a provoqué, on a raison de s’inquiéter.

[15] Parti d’extrême droite à la politique xénophobe (une sorte de Front national). Il recueillit suffisamment de votes pour faire son entrée au Sénat (parlement) de Berlin-Ouest.




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