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Pour prendre congé de Fernand Dumont

Un texte de Nicole Gagnon
Dossier : Autour d'un livre: Un supplément d'âme. Les intentions primordiales de Fernand Dumont, de Jean-Philippe Warren
Thèmes : Philosophie, Revue d'idées
Numéro : vol. 2 no. 1 Automne 1999 - Hiver 2000

La terre est bien à moi

J'y ai planté mes arbres”

(Fernand Dumont, 1970)


La mémoire commune a retenu de l'ancien cours classique l'image péjorative de l'“élitisme”, oubliant que les enfants de collèges étaient pour la plupart, non pas des héritiers, mais des enfants du peuple. C'est ainsi qu'est apparue, dans l'après 1960, la figure-type de l'intellectuel parvenu, empêtré dans la culpabilité d'avoir déserté sa classe d'origine et hanté par la question de sa légitimité. En contraste émerge le visage singulier de Fernand Dumont, un fils d'ouvrier qui n'a fréquenté le collège que pour en sortir en même temps que les autres, et qui semble avoir échappé à l'obsession du parvenu. “Parler est un métier de roi”, dit le poème. Et encore : “Je fais résolument métier d'abstractions. [...] Je garde le territoire de la parole.” ( 1974, cité par Warren, p. 94.)

Avant de franchir la porte du collège, Dumont a certes éprouvé un moment de culpabilité : envers sa soeur, qui franchissait celle de l'usine. “ Elle se moquait de mes remords [...] Cette amitié m'aura assuré que je n'avais pas tout à fait rompu avec ma première patrie, que quelqu'un de ma lignée, resté là-bas, m'avait gentiment encouragé à partir.” (Récit d'une émigration, p. 57.) Le “malaise” n'en a pas moins persisté, le “regret” de l'enfance perdue ne s'est jamais estompé, mais le remords fut une question, à toutes fins pratiques,  réglée.

L'éducation classique était basée sur un parti pris d'“inactualité”. On y enseignait Platon et Pascal plutôt que Blondel et Bernanos, et Thomas d'Aquin plutôt que Maritain. En contrepoint du travail scolaire, il y avait pourtant les lectures personnelles et, surtout, le mouvement étudiant, qui tentait de rejoindre les exigences de réalité de cette jeunesse confinée dans la société scolaire. Dans les années d'après-guerre, la J.E.C. sécrétait une sorte de mystique ouvriériste, à laquelle la bonne conscience bourgeoise servait de repoussoir, et Emmanuel Mounier, de “bible du mouvement”. (G. Cormier, cité par Warren, p.65.) “Nous refusions violemment cette culture bourgeoise où nous introduisait une instruction dont nos parents avaient été écartés.” (Dumont, 1970.) Devenu rédacteur du journal du collège, Dumont devait y commettre régulièrement son homélie, d'inspiration jéciste. “Je me suis longtemps gardé de relire ces articles et je les contournerais volontiers dans mes rappels du passé”, écrira Dumont dans ses Mémoires; car il en avait retenu le souvenir d'une prose moralisante et prétentieuse, qui avait dû “agacer bien du monde”. Il reconnaîtra néanmoins n'avoir “pas trop perdu de vue les préoccupations exprimées maladroitement” dans l'un de ces protos écrits. (Récit...., p. 71.)

Parallèlement à ses exercices de plume et de pensée chrétienne, Dumont cultivait cette autre passion “égale et contradictoire”, “sans lien un peu discernable avec la première”: “la séduction des pensées théoriques”. (Dumont, 1970.) L'abbé Dumouchel, qui avait succédé au frère Georges au titre de “maître admiré”, l'avait “confirmé dans ce qui devait être son orientation définitive”. Et en sus de Mounier, Dumont avait découvert Blondel, dont il a “beaucoup pratiqué l'œuvre depuis”, ainsi que Bachelard, qui deviendra la figure du père en culture seconde, en tandem avec Philippe Dumont, le père de la première patrie. Quant à Mounier, “la plupart de ses livres sont encore dans [sa] bibliothèque”,  vraisemblablement à côté de ceux de Groulx, au rayon des “intercesseurs” - ceux dont on garde pieusement la mémoire mais qu'on ne relit pas (Groulx) ou qu'on n'a jamais cité (Mounier).

 

Alors que la plupart s'inscrivaient à la Faculté du père Lévesque à partir de préoccupations d'action sociale, certains y venaient dans une visée plus intellectuelle, dont Fernand Dumont, qui y a transporté ses passions de philosophe.  “J'allais en être détourné quelque temps par l'apprentissage, sacré pour un sociologue, du travail sur le terrain. [...] Avant de m'endormir, je lisais Hegel en regrettant l'épistémologie perdue de vue.” (“Itinéraire”, p. 258.) Cette recherche sur les structures régionales ayant été commanditée par l'évêque de Saint-Jérôme, dans un objectif de renouveau pastoral, elle n'en avait pas moins le triple mérite de relier dans une même tâche les exigences de la sociologie positive, l'engagement du militant chrétien et la fraternité de l'équipe de travail.  Aussi Dumont a-t-il de prime abord considéré le livre comme celui dont il serait “toujours le plus fier” (cité p. 81).  Quelques années plus tard paraissait Le lieu de l'homme (1968), l'ouvrage dont au bout du compte il est resté le plus content.

Le lieu de l'homme  est effectivement un coup de force théorique, qui transcende les embarras de la conscience en une réflexion sur l'objectivité de la culture. Car, écrira plus tard Dumont, il n'y a pas d'anthropologie possible à partir de l'affirmation radicale du sujet. Il reste qu'il n'y a pas non plus de culture sans l'homme qui y habite, ce dont s'autoriseront abusivement les commentateurs pour ramener le “dédoublement de la culture” au “déchirement de la conscience”, ou aux “processus d'universalisation de la conscience des individus”. D'autres livres théoriques ont suivi, sur la sociologie et sur l'épistémologie des sciences de l'homme; parallèlement, Dumont n'en a pas moins donné libre cours à son autre passion, la fraternité chrétienne, notamment au sein de l'équipe de la revue Maintenant.  Et il a encore donné voix à la solitude de l'enfance, par le biais de la poésie. “J'ai besoin de m'exprimer à différents niveaux”, expliquait-il.

Jean-Philippe Warren nous offre une version différente et autrement plus luxuriante du roman d'apprentissage dont je viens de retracer quelques balises. L'intrigue s'y ramène à la formule suivante : “Ce qui est premier, me semble-t-il, ce n'est donc pas l'intention scientifique, ce n'est pas même l'engagement chrétien, l'on trouve, au plus profond de la carrière sociologique de Dumont, le sentiment de la mauvaise conscience.” (79-80) L'expression demanderait d'abord à être correctement entendue. Spontanément, on y comprend “remords”, “culpabilité”, ce que Warren a aussi débusqué ponctuellement sous la plume de Dumont. Or, comme je l'ai donné à entendre, la “mauvaise conscience ” mouniérienne référait plutôt à l'anti-bonne-conscience-bourgeoise, la responsabilité chrétienne, le refus de “l'affreuse sécurité des réponses cataloguées” (Dumont, cité p. 86) - ce que d'autres au Québec appelaient “l'inquiétude humaine” (Jacques Lavigne, 1953), et qui deviendra chez Dumont ce “pari sur l'homme”, le “souci de son destin”, par quoi il a défini l'intellectuel (1981).

Warren a sorti du tiroir à peu près tout ce qui existe de pré et de péri écriture dumontienne, notamment les textes de collège, les causeries dans Maintenant et les multiples entrevues.  D'un œil sûr, il en a extrait les passages les plus parlants aussi bien que les plus accablantes formules de convention. Pour brasser cette grande vendange de paroles, il ne pouvait s'embarrasser d'exégèse trop minutieuse;  il ne butte guère sur quelque obscurité ou ne s'attarde à creuser quelque contradiction. Ces textes sont rassemblés sur la trame interprétative, sans égard à leur date, à leur genre littéraire, à leur contexte de production, ni même parfois à leur auteur. Enlaçant la parole de Dumont à celle de Mounier, du père Lévesque ou de Gérald Fortin, et sans se faire scrupule d'assimiler Le lieu de l'homme  à La conscience morale  (1966) de Gabriel Madinier, Warren en tire une sorte de “portrait en prophète de l'intellectuel chrétien”, où se fond le visage singulier de son objet. Toutes les failles visibles à pareille entreprise sont à l'avance colmatées et la démonstration opère au moyen de subtils glissements de sens.  Là où Dumont définit la culture par la “distance” entre deux fédérations de symboles, qui a pour fonction de créer la distance de soi à soi qui est conscience, l'interprète traduit par “vide” et “béance” de l'expérience (37); l'“échappée” sur le songe devient un “exil” (28), “l'espérance”, “délivrance” (53), ou le “malaise”, “mauvaise conscience” (104).

La mauvaise conscience, Warren l'a trouvée dans un propos radiophonique tardif (1989). Ce vieux mot y a refait surface, non pas pour exprimer quelque “intention primordiale” de l'écrivain ou quelque “noyau dur” de son œuvre, tel que le soutient Warren; tout juste pour indiquer le silence originaire d'où la Parole tire sa “garantie”, le doute qui sert de “contrepartie” à “l'orgueil d'écrire”:

Je viens d'un milieu où l'on ne parle pas beaucoup et lorsqu'on parle, c'est apparemment seulement pour exprimer des lieux communs. Mais je ne veux pas m'étendre là-dessus parce que cela a toujours été ma mauvaise conscience. Ce silence dont je viens de parler, si on le compare à tout le bavardage ou à toute l'écriture que j'ai pu faire ensuite... On ne s'attardera pas là-dessus.” (Cité p. 46, n. 60.)

Cette irritante mauvaise conscience sur laquelle Warren tient au contraire à s'attarder, et qui l'entraîne à quelques fantaisies interprétatives, est la mécanique qui lui sert à classer l'œuvre de Dumont sous l'étiquette “personnaliste”, au prix encore de périlleuses acrobaties démonstratives. Dumont nous a confié avoir accédé à la sociologie à travers “la lecture émerveillée de Durkheim” (1974) et s'être passionné surtout pour l'œuvre de Halbwachs, qui traite notamment de la mémoire. D'après Warren pourtant, il doit peu à l'École française de sociologie, “alors que l'influence personnaliste se sent à chaque page” (118). Et le mémoire de maîtrise, alors, sur L'institution juridique, qui est nettement d'inspiration durkheimienne? Il reprenait en fait un texte de Gurvitch, rétorque Warren, lequel avait publié certains de ses travaux dans Esprit... Mon objection maintenue, il est exact que Dumont n'a jamais renié le Mounier de ses années de collège, pas plus d'ailleurs que le Groulx d'amont ou le Durkheim d'aval - sans pour autant être resté durkheimien et en avouant que, “pris dans le détail, ses [Groulx] diagnostics, ses admonestations ne peuvent guère nous être utiles”. Il n'avait même pas objection à ce qu'on lui oppose “ces vieux mots” de “personnalisme” et de “sagesse” lorsqu'il livrait ses réflexions chrétiennes dans Maintenant  (cité p. 144). Lorsque, par contre, Lucien Goldmann avait fait mine de soupçonner un relent de christianisme dans La dialectique de l'objet économique, un Dumont irrité répliquait : “ Mais, ça n'a rien à voir! ”. L'esprit moderne reconnaît l'autonomie des sphères de validité, et la pensée scientifique, nous enseignait Dumont, procède par “fermeture d'une problématique”, non par totalisation des diverses facettes de l'expérience, et encore moins par syncrétisme des significations.

Warren présente sa méthode comme une herméneutique. Je ne le chicanerai pas sur le mot, accueillant à bien des délires d'interprétation -  à l'instar de la célèbre “grounded theory”  de Glazer et Strauss, vite invoquée comme alibi par les sociologues qui ne savent pas ce qu'ils cherchent.  Si on voit mal qu'il ait pratiqué quelque exégèse visant à retrouver la question à laquelle le texte dumontien aurait apporté réponse, Warren entend avoir redonné vie aux significations perdues - autre caractéristique fondamentale de l'herméneutique classique.  Il aurait été mieux avisé, je trouve, de s'inspirer de son objet lui-même, qui nous donnait une belle leçon de méthode dans une courte étude sur “l'actualité de Lionel Groulx” (1978). Dumont commence par y distinguer l'homme de son temps et le savant original, avant de mettre le doigt sur “un imaginaire singulier”, pour montrer finalement en quoi ceci peut encore nous concerner. Je flaire tout autre chose chez Warren : le désir d'arraisonner Dumont pour le retourner à ses origines, d'où il ne nous concerne plus qu'au titre d'ancêtre à culte.

Que voilà tout de même une curieuse entreprise, le travail ayant été réalisé alors que Dumont était encore parmi nous et au faîte de sa célébrité! À vouloir “rappeler Dumont à notre mémoire” (163), la nouvelle génération intellectuelle se trouve plutôt à proclamer l'avènement de “l'ère post-dumontienne” (Jocelyn Létourneau). Parti en quête du “noyau dur” de l'œuvre, l'interprète y a substitué la psychologie de l'écrivain, pour renvoyer finalement l'intellectuel à sa génération, celle du “meurtre involontaire du père” (159), “d'une certaine illégitimité et d'un certain remords” (160).

Mais non. S'il est une signification perdue que Warren a, peut-être pas ressuscitée mais en tout cas récupérée, c'est “notre âme catholique” (14), dans la version romantique que lui a donnée cette jeunesse du tournant des années 1950, et que la plupart ont ensuite reniée, tue, enfouie au plus profond de leur intimité, parfois retrouvée au bout de leur âge, mais dont Fernand Dumont n'a jamais cessé de témoigner. Serait-ce le parti pris de fidélité à son milieu d'origine qui a préservé toutes ses autres fidélités?

À moi qui suis de la dernière vague de cette longue génération née dans l'entre-deux-guerres et déjà fortement décimée, le syndrome du parvenu apparaît plutôt concerner la suivante, cette “génération lyrique” chantée par François Ricard. Il rend bien mal compte en tout cas de l'œuvre de Fernand Dumont, ces “arbres” plantés dans un monde ainsi approprié, où la conscience n'est pas plus mauvaise que bonne : elle est historique. On ne s'en douterait pas à lire Warren, pour qui la grandeur de l'œuvre se révèle à son “piétinement” (14).

Gerbes et grandes orgues pour un enterrement de première classe.



Nicole Gagnon




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