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J'impense, donc j'écris. Réplique à Jocelyn Létourneau

Un texte de Serge Cantin
Thèmes : Identité
Numéro : vol. 1 no. 2 Printemps-été 1999

Dans un article[1] où il est, paraît-il, question de mon livre[2] et auquel on me prie de bien vouloir répliquer, un phénix de nos bois, revenu d'un séjour migratoire à l'Institute for Advanced Study de Princeton (rien de moins), nous livre le résultat de ses méditations métaphysico-politiques :

[...] je pense sérieusement que les concepts de  « nation » et de  « peuple » québécois, utilisés comme ils le sont la plupart du temps, c'est-à-dire comme renvoyant à une réalité cumulative, déterminante et totalisante, sont d'un point de vue méthodologique, contraignants plutôt que féconds pour saisir la réalité complexe des croisements contradictoires et complémentaires qui se matérialisent entre les niveaux de la socialité, de la société et de la communauté québécoise francophone formant entité et définissant largement, mais non pas totalement, la formation sociale du Québec.  (p. 46)

S'atteler à cette tâche de reconformation historiale et mémorielle du parcours collectif — une entreprise moins liée à la production de connaissances inédites qu'à l'abandon d'une perspective sur le passé et d'un mode de mise en narration de ce passé — n'est pas une besogne simple à exécuter, ni peut-être moralement facile à accomplir. Et pour cause: elle oblige en effet celui qui entend la réaliser à rien de moins qu'« impenser » son pays, c'est-à-dire à se situer et réfléchir en marge de l'histoire généralement pensée de ce pays qu'il aime profondément et auquel il appartient.  (p. 45)

On l'aura compris: Jocelyn Létourneau nous a monté un canular à la Georges Perec. Son texte se veut un pastiche de la logomachie universitaire post-moderne. Le hic c'est que, à la différence de Perec, maître Jocelyn n'en sait rien.  Je l'imagine en compagnie de Martineau et Godbout, leur lançant soudain avec componction: il faut « penser l'expérience québécoise dans ses figures impensables » et, surtout, « se souvenir d'où l'on s'en va » (sic). Quel effet ça ferait au buffet ! Tout un plat.

Mais trêve d'ironie. Tâchons plutôt de nous élever à la hauteur de Létourneau afin de penser à notre tour l'impensable: son propre texte.

De quoi y est-il question au juste ? Ou plutôt, qu'y célèbre-t-on ? Derrière une volonté ostentatoire de rupture[3], en usant de ce « jargon à la mode » dont la rédaction d'Argument  prétend pourtant vouloir se démarquer, je dis que ce texte exalte notre survivance, ni plus ni moins; je dis que ce texte, écrit par un professeur d'histoire de l'Université Laval, nous ramène loin en arrière, bien avant la Révolution tranquille: au « lieu commun » de notre passé, à la bonne vieille doxa  de notre « ambivalence fondatrice et constitutive »(p. 46), de notre ambivalence comme « lieu de [notre] véritable libération »(p. 44).

Par là, il se révèle très inquiétant. Car les conditions, bien sûr, ont changé. Qui ne le voit ? Se pourrait-il que, quarante ans après le grand réveil, ou ce qui s'était voulu tel, le vieux rêve soit en train lentement, insidieusement, de nous reprendre? En 1970, dans La dernière heure et la première , Pierre Vadeboncoeur écrivait ceci : « Émergés du rêve qui nous laissait flotter dans l'illusion d'une existence nationale assurée comme par miracle, nous ne sommes pourtant sortis de ce rêve que partiellement et très imparfaitement. Le mirage en persiste non seulement dans le peuple, mais chez nombre de gens intellectuellement bien formés, dont les idées sur le sujet ne sont souvent que l'expression inconsciente, indirecte, méconnaissable, détournée du vieux mythe.»

Il suffit de lire le texte de Létourneau pour constater que le diagnostic que  Vadeboncoeur portait il y a trente ans demeure, hélas, toujours pertinent. Et pour comprendre, en même temps, que la lecture de mon livre ait pu représenter pour notre Candide québécois « une expérience intellectuelle déprimante »(p. 42). Mais, encore une fois, ce n'est pas tant de mon petit livre qu'il s'agit. Pour Létourneau, celui-ci n'est que prétexte à croisade post-moderne contre le « misérabilisme » de la pensée québécoise, contre tous ces intellectuels à la triste figure qui n'en finissent pas de remettre en question notre ambivalence, trop esclaves de leur ressentiment pour comprendre qu'elle est le « lieu d'êtres (sic) des Québécois », « la seule permanence de leur condition, la seule invariante de leur continuité dans le temps »(p. 56). Exit les Fernand Dumont, Gaston Miron, Pierre Vadeboncoeur, Jean Marcel, Jean Bouthillette, etc. Trop déprimants. Laissez venir à nous les Godbout et les Martineau, les Angenot et les Khouri, les Mordecai et les Delisle, les Dion et les Chrétien, ces messagers du meilleur des mondes, ces envoyés de la fin de l'histoire. 

À l'exemple de ceux-là, Létourneau se flatte bien sûr d'être réaliste , allant même jusqu'à invoquer (dans son sabir) « la sagesse réflexive des anciens dans la perspective de la construction d'un présent et d'un avenir définis suivant la ligne du risque calculé, c'est-à-dire de la raison sensible »(p. 56). Mais son réalisme, qui se réclame spécieusement de celui des anciens pour fonder notre avenir radieux, n'est au fond qu'absence à la réalité de son temps; marqué au coin de l'idéologie de la mondialisation, il procède d'une formidable erreur de lecture. Car c'est une très grave erreur de penser que nous pourrons vivre encore longtemps dans l'ambivalence, de croire « que le réalisme d'aujourd'hui demeure le réalisme de jadis » (Vadeboncoeur).

Cette erreur pourtant s'explique. Sous ses habits neufs, la doxa  de l'ambivalence, de notre double identité canadienne-française [4],  est notre tunique de Nessus. Grâce à elle, nous avons survécu, nous avons traversé le long hiver de la survivance. Comment pourrions-nous maintenant nous en défaire, survivre sans sa bonne chaleur enveloppante, maternelle? Qu'est-ce qui nous attend de l'autre côté du miroir à deux faces, lequel nous sert toujours d'alibi pour fuir l'histoire, sinon la dure réalité de notre condition, le paradoxe  que nous sommes en terre d'Amérique? « Notre vie en Amérique a constamment été un paradoxe; elle ne cessera pas de l'être dans l'avenir », disait Fernand Dumont dans Raisons communes . Reste à savoir si nous pouvons, si nous voulons assumer collectivement ce paradoxe, plutôt que de le subir sous le masque faussement rassurant de notre « ambivalence fondatrice et constitutive », masque que revêt aujourd'hui comme hier la grande fatigue de notre peuple, « cette sournoise tentation de la mort »(Bouthillette).

Tentation d'une mort très douce, en « impensant » sa condition, en continuant jusqu'à son dernier souffle à se bercer d'illusions sur les vertus curatives de l'ambivalence.

Serge Cantin



NOTES

[1] Jocelyn Létourneau, « Pour une révolution de la mémoire collective. Histoire et conscience historique chez les Québécois francophones  », Argument , vol. I, no 1, automne 1998, p. 41-57.

[2] Serge Cantin, Ce pays comme un enfant . Essais sur le Québec (1988-1996) , Montréal, Éd. de l'Hexagone, coll. « La ligne du risque », 1997.

[3] « Académisme de la rupture », comme l'écrit avec justesse Antoine Robitaille à propos de Richard Martineau dans le même numéro d'Argument  .

[4] Lire Jean Bouthillette, Le Canadien français et son double , Éd. de l'Hexagone, 1972 et 1989. Je me permets également de renvoyer le lecteur aux lettres que j'ai échangées avec Jean Bouthillette, publiées dans Liberté , 240, décembre 1998, p. 24-50. 




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