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La parade des apparences – Guy Debord et le défilé de la Fête nationale

Un texte de Jean-Nicolas Carrier
Thèmes : Culture, Multiculturalisme, Nationalisme, Politique, Post-modernité, Société
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

Le 24 juin dernier, lors du défilé de la Fête nationale tenu à Montréal, une scène troublante, captée par un spectateur, a fait les manchettes après être devenue virale sur les réseaux sociaux : celle-ci montrait un char allégorique sur lequel se trouvait une artiste blanche et qui était poussé par des jeunes hommes noirs. La scène ainsi filmée laissait ensuite voir un cortège de choristes, toutes blanches elles aussi. Malaise. D’entrée de jeu, affirmons que le Québec, tout comme beaucoup d’autres sociétés, doit reconnaître la réalité du racisme et y remédier avec l’humilité, l’ardeur et le courage nécessaires. Mais ce n’est pas cela qui était en jeu dans cet incident du défilé de la Saint-Jean. C’est ce que j’essaierai de montrer en m’appuyant sur la pensée de l’essayiste et cinéaste Guy Debord (1931-1994) telle qu’il la développe dans son œuvre la plus connue, La société du Spectacle. Livre subversif, s’il en est, cet essai rencontrera l’estime tout comme la détestation de ses premiers lecteurs, suscitant émoi et polémique dès sa sortie, tant du côté de « la gauche » que de « la droite ». Près d’un demi-siècle après sa parution, la pensée de Debord a cependant trouvé une plus large acceptation, du fait de la clairvoyance de ses thèses et de l’acuité du regard qu’il pose sur la société de 1967 comme sur ce que cette société est devenue aujourd’hui.

 

Entre spectacle et spectacle

Avant d’entreprendre cette analyse, il importe de définir le concept, central dans la pensée de Debord, de spectacle. Le spectacle, tel que l’entend Debord, dépasse son acception habituelle, qui se limite au champ de la production culturelle ou médiatique. Le spectacle est entendu chez lui comme une conséquence inévitable de toute économie moderne, qu’elle soit capitaliste ou bureaucratiquement centralisée à la soviétique. Plus qu’un simple ornement, le spectacle est partie intégrante de la société, en tant qu’expression de sa puissance et instrument de légitimation, en tant que « modèle présent de la vie socialement dominante » dans laquelle « forme et contenu » spectaculaires concourent à la « justification totale des conditions et des fins du système existant ». À la fois inspiré et critique des thèses marxistes jadis prisées par le milieu intellectuel français, Debord fait du spectacle l’instrument omniprésent et omnipotent de l’aliénation du rapport entre soi et le monde. Son emprise est telle qu’elle induit confusion et passivité; détroussant les êtres d’une partie d’eux-mêmes, il transforme les citoyens en spectateurs. Impuissants à se représenter eux-mêmes et leur rapport au monde, le spectacle annihile la capacité d’établir avec le monde sensible un rapport authentique.

 

Nul besoin de réfléchir longuement pour constater l’envahissement, au cours des dernières décennies, de ce règne du spectacle et de l’apparence sur la vie politique. Que l’on songe seulement à cette pathétique prestation médiatique d’un ministre sur qui ont récemment pesé des allégations d’inconduite sexuelle. Son déroulement fut savamment scripté, avec une distribution bien dirigée et une soigneuse mise en scène, par des communicants professionnels, selon des codes empruntés à des séries américaines (The Good Wife), la femme du politicien déchu se tenant solidairement à ses côtés. Droite, digne devant les caméras, impassible dans la tourmente, elle lui tient la main. Ce genre de spectacle, malgré toute sa sournoise indécence, est aujourd’hui si intégré à l’esthétique communicationnelle que le faux qu’elle produit tient désormais lieu de vérité. Disgracieusement chorégraphiée, la scène s’ajoute à la légion de séances photo (photo-ops) qu’on dira « arrangées avec le gars des vues ». Plus personne aujourd’hui, dans le milieu politique ou journalistique ne s’en formalise. Comme si la spontanéité de l’échange, pour se télé-réaliser, devait couvrir les traces de son propre mensonge.

 

« Plus ouvert et plus connecté »

Élaborée plusieurs décennies avant internet et les médias sociaux, la pensée de Debord conserve toute son acuité pour penser l’état du spectacle ambiant. Prenons Facebook qui, par exemple, a récemment changé sa devise, prétendant désormais faire de notre monde « un endroit plus ouvert et plus connecté ». Si ce réseau social connecte les gens, il ne peut en rien se substituer aux véritables liens humains. Ce serait même plutôt l’inverse, nous dirait Debord s’il était encore vivant, lui qui mettait en garde contre la « défaillance de la faculté de rencontre » et « son remplacement par un fait hallucinatoire social ». Sous l’apparat des « préférences du fil d’actualité », le dispositif « transform[e] policièrement la perception ». Il s’agit donc d’une liberté illusoire, alors que son vrai centre se trouve non pas dans l’immanence de l’être sensible, mais bien dans la « puissance cumulative d’un artificiel indépendant ». L’algorithme-roi, en tant que production spectaculaire par excellence, « entraîne partout la falsification de la vie sociale ». Du même coup, il favorise l’enfermement narcissique. Ses fenêtres sur le monde sensible donnent en fait sur l’égotisme cadastré dans le moule du « choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire ». Privé de la rencontre d’un opposant véritable, et subjectivement reconnu comme tel, l’être épuise sa réserve d’altérité. Il se retourne dans l’adoration d’un moi factice, idéal et idéel, confondu avec un Autre véridique. À cet effet, Debord écrivait : « La conscience spectatrice, prisonnière d'un univers aplati, borné par l'écran du spectacle, derrière lequel sa propre vie a été déportée, ne connaît plus que les interlocuteurs fictifs qui l'entretiennent unilatéralement de leur marchandise et de la politique de leur marchandise ». Chacun se trouve donc au centre d’un pseudo-monde collectivement et mécaniquement fantasmé. L’appartenance à la Cité, dirons-nous, n’est possible qu’avec la médiation culturelle. Il nous semble au contraire que le réseau, soi-disant « social », ne produit ni citoyens, pas plus qu’il ne construit de Cité; sous le prétexte de la « connectivité » et de l’’« interactivité », ne subsiste hélas qu’un cumul d’individualités atomisées sous l’effet aliénant de la médiatisation calculante.

 

L’allégorie du char

Si l’on revient maintenant au défilé de la Saint-Jean, il est clair que, dès l’atteinte du stade de « viralité », la vidéo a amplement déclassé la perception immédiate de l’évènement, telle que vécue par ses témoins immédiats, pour imposer sa réalité dans l’ordre du virtuel-spectaculaire. Les organisateurs, comme on le sait, ont rapidement présenté leurs excuses. Il le fallait. Car la scène ainsi cadrée, bien qu’involontairement tendancieuse, s’affichait comme un bien triste spectacle dans son évocation révulsante d’une symbolique raciste et esclavagiste, historiquement lourde de sens. Quand paraîtront ces lignes, l’émoi médiatique se sera depuis longtemps dissipé « dans l'inflation de [son] remplacement précipité ». Mais il importe néanmoins d’y revenir. Car au-delà de sa simple actualité, l’incident révèle une inquiétante progression de la logique spectaculaire, de même que son envahissement d’un champ de plus en plus vaste de notre rapport à soi et au monde.

 

De par l’extension du domaine de sa lutte, l’idéologie-spectaculaire dicte sa volonté à l’expérience immédiate, conquérant sans cesse de nouveaux fiefs de l’expérience sensible — qui étaient jusque-là demeurés hors de son atteinte. Le danger de falsification du réel par effet de diffusion spectaculaire rôde dorénavant partout comme une ombre sur nos esprits. La scène du défilé de la Saint-Jean ainsi captée fut rapidement, en tant que concentré spectaculaire, disséminée comme objet de #révolte instantanée et potentiellement infinie. Toutes ces démonstrations d’indignation ostensible n’iront qu’en s’accroissant. Car à travers la logique spectaculaire, la révolte se transmue en objet consommable : « l’insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l’abondance économique s’est trouvée capable d’étendre sa production jusqu’au traitement d’une telle matière première ». Or, ce ne sont ni les producteurs ni la « matière première » qui manquent. Chacun ou presque transporte désormais sur soi un petit studio de télévision, virtuellement connecté à tous les autres, et grâce auquel viendra sous peu la #délation, puis le #procès et la #condamnation au tribunal de l’opprobre. Les réseaux sociaux, dîtes-vous, engendrent un monde plus ouvert et plus connecté. Debord rétorquerait probablement à Zuckerberg et ses émules que « le fascisme est l’archaïsme techniquement équipé ».

 

On ne peut bien entendu revenir en arrière et effacer les évènements du 24 juin dernier. Rien n’empêche toutefois de se demander ce qu’il aurait fallu faire pour éviter la survenue de ce troublant incident. Du point de vue de relations publiques, aurait-il fallu demander à ces jeunes bénévoles de modifier, préventivement, leur prestation du fait qu’ils sont Noirs ? Les aurait-on privés, ce faisant, d’une partie d’eux-mêmes? Au nom de quelle vertu leur imposerait-t-on, en émissaires du bon goût, un « plan de communication » guidé par l’exigence d’éviter la « crise de relations publiques » et sa survenue, quasi-inévitable dans les circonstances? Cela soulève évidemment un immense problème éthique autant que politique. Dans cette situation précise, il aurait peut-être fallu que les paradeurs eux-mêmes — lesquels, au demeurant, ne sont pas des communicants professionnels et n’aspirent pas le devenir — revêtissent pour un temps les habits des spécialistes de la communication-spectacle. De la même façon qu’Uber invite à nous improviser en chauffeurs de taxis, et AirBnB, en exploitants hôteliers. Sous l’œil impavide de tous ces téléphones transformés en caméras, chacun se devant de devenir le metteur en scène de son existence annexée par le spectacle.

 

On peut également se demander quel a pu être l’effet d’une telle polémique-spectacle sur les principaux intéressés. Selon Debord, la logique spectaculaire est si puissante qu’elle dépossède les êtres de leur capacité à se représenter ce qu’ils ont réellement vécu, cette réalité se voyant remplacée par sa pseudo-vérité médiatique omniprésente et omnisciente. À cet effet, il écrivait : « l'effacement des limites du moi et du monde par l'écrasement du moi qu'assiège la présence-absence du monde, est également l'effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté qu'assure l'organisation de l'apparence ». C’est alors que le char lui-même se charge d’une allégorie lourde de sens. 


Jean-Nicolas Carrier

Psychologue et essayiste, l’auteur est un collaborateur de la revue Argument

 

 




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