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Chroniques du déracinement : recension du livre Le Québec n’existe pas de Maxime Blanchard

Un texte de Nicolas Bourdon
Thèmes : Culture, Québec
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

Dans quelques jours le Canada fêtera son 150e anniversaire. Mais que devra-on célébrer exactement ? Il est difficile de le savoir tant le Canada, avec sa doctrine du multiculturalisme, se définit lui-même comme un patchwork de cultures. Nous sommes en effet bien loin aujourd’hui de la vision pro-britannique de John A. Macdonald qui ne cachait pas son mépris pour la minorité francophone et qui a ordonné le massacre des Métis de la Saskatchewan. Mélanie Joly, ministre du patrimoine, a totalement tordu la vérité lorsqu’elle a déclaré à propos du premier ministre tory : « Je vous invite à en apprendre davantage sur sa vie et sa vision d’un pays qui valorisait la diversité, la démocratie et la liberté. » La pensée et les actes de Macdonald sont en fait si opposés à ce que le Canada aimerait penser de lui-même et de son histoire qu’ils ne peuvent désormais être qu’une patate chaude dans les mains d’un politicien multiculturaliste.

Alors, plutôt que de célébrer le 1er juillet et de raviver les cendres du passé, desquelles pourraient jaillir des choses assez déplaisantes, peut-être devrait-on se contenter, en bon multiculturaliste canadien, de célébrer les fêtes nationales de tous les pays dont sont originaires les citoyens du Dominion. C’est d’ailleurs un peu ce que suggère Maxime Blanchard, l’auteur du Québec n’existe pas (Éditions Varia, 2017), un ouvrage singulier à mi-chemin entre l’essai et le récit. Il y décrit ainsi les célébrations d’un 1er juillet multiculturel à souhait où les Québécois ne sont qu’une ethnie parmi tant d’autres, une tribu considérée uniquement pour ses attraits folkloriques : « Après la fanfare des anciens combattants et le "Godkeepour land, glorious and free", les dignitaires bytowniens prennent place devant le Desiderantesm eliorem patriam tandis que sur la scène dansent les Amérindiens à plumes, tam-tams et mocassins, les Rwandais à couvre-chefs, boubous et ingoma, les Sikh à peignes kanga, santoor et kirpans, les Chinois à lanternes, dragons et serpentins, les Québécois à bougrines, gigue et cuillers. »

Le personnage principal du Québec n’existe pas, Éric Langevin, alter ego de l’écrivain Maxime Blanchard, est un Québécois exilé à New York ; lorsqu’il revient dans sa patrie, c’est pour constater qu’elle est à l’agonie et que la mondialisation des esprits est aussi évidente à Montréal que dans la Grosse Pomme. Pour un fervent indépendantiste comme lui, il est vrai que l’époque est plutôt décourageante. Ses concitoyens, comme les autres citoyens des pays occidentaux, se sont réfugiés dans le confort matériel et intellectuel. Blanchard est particulièrement sévère envers les artistes et les intellectuels qui, sous couvert de métissage et d’ouverture à la différence, souhaitent surtout satisfaire leurs papilles de saveurs exotiques et leurs yeux de couleurs pittoresques. Ces membres de l’intelligentsia multiculturelle, que l’auteur parodie avec brio, revendiquent fièrement leur hybridité culturelle : « J’ai pu être le plus naturellement du monde français à Marseille et italien à Naples, néo-zélandais à Auckland et laotien à Vientiane, néerlandais à Rotterdam et surinamien à Paramaribo » dit d’ailleurs un de ces déracinés. En vérité, on constate rapidement qu’en se revendiquant de toutes les cultures ces êtres n’appartiennent à aucune d’entre elles ; ils sont plutôt le produit d’une mondialisation outrancière qui uniformise plutôt qu’elle ne contribue à diversifier. Fait remarquable : il n’y a aucun véritable échange culturel dans le récit de Blanchard ; aucun apport d’une culture à une autre ou d’une classe sociale à l’autre. Chacun monologue confortablement dans son « entre soi » avec des accents altruistes « d’ouverture à l’autre » qui rappellent les publicités de Patrimoine Canada.

En vérité, et contrairement aux apparences, tous ne sont pas les bienvenus chez les thuriféraires de la mondialisation ; on le constate lorsque l’auteur se lance dans une description particulièrement subtile et réussie de la faune artistique underground de Francfort où de jeunes artistes ambitieux échangent cocktails et numéros de téléphone avec de riches collectionneurs : « There is no guestlist at the door of the post-minimalist style building. Anybody who can find the place, which is hidden at the far end of an alley across the street from the city’s former Hells Angels headquarters, once full of junkies, is invited to share the feast. » Tout le monde est bienvenu, mais le lieu de la fête est obscur et finalement réservé aux seuls initiés…

Pendant que les bobos célèbrent ainsi, entre eux, la « diversité », une flûte de champagne à la main, un sushi dans l’autre, des langues pourtant disparaissent : l’auteur nous apprend « qu’il y avait 1 million de brittophones en 1914 » et qu’« il n’en reste plus que 206 000 », ou encore que « la moitié des 5000 langues actuellement en usage auront disparu dans un siècle. Une langue périt tous les quinze jours. » Ses pérégrinations aux États-Unis lui font réaliser que les francophones n’y ont pratiquement laissé aucune trace si ce n’est quelques noms de rues et parfois, plus rarement, des noms de villes. Ses séjours au Québec ne sont guère plus rassurants : le bilinguisme y est omniprésent et le mouvement indépendantiste s’étiole, fragmenté qu’il est en plusieurs partis.

Ce livre, tout en décrivant un état de fait que Blanchard n’est pas le seul à déplorer, se présente de façon originale comme une série de rubriques dont les titres sont des expressions québécoises, des noms de métro ou de régions du Québec. Souvent, le contenu des rubriques n’a que peu à voir avec le titre : sous « LANGELIER », par exemple, on lit un plaidoyer de l’anglais comme espéranto moderne, sous « LAURENTIDES », la description ironique d’un mannequin androgyne et sous « LANAUDIÈRE », une brochure touristique de Via Rail vantant le pittoresque du Canada. L’auteur souligne ainsi cruellement que, effectivement, le Québec n’existe pas : son territoire est disparu sous des panégyriques naïfs en faveur de la diversité… souvent écrits dans la seule langue de Shakespeare.   

De ce point de vue, le livre de Blanchard constitue « une véritable descente aux enfers » comme l’indique d’ailleurs la quatrième de couverture. Ici et là, il y a cependant quelques moments de douce mélancolie, qui surviennent quand Langevin se remémore son enfance ˗ par exemple, l’euphorie de ses parents quand le PQ prit le pouvoir en 1976 ˗ ou des épisodes glorieux de la Nouvelle-France, mais ces moments se voient toutefois vite éclipsés par la laideur contemporaine.

Hormis quelques sursauts de combativité, par exemple lorsqu’il s’exclame devant des intellectuels partisans de Québec solidaire ˗ parti qu’il qualifie hyperboliquement de « groupuscule végane, taoïste, écocitoyen et insurrectionné » ˗ que les indépendantistes doivent demeurer groupés, Langevin demeure passif et taciturne et subit la disparition du Québec plutôt qu’il ne la combat. Le livre pourrait alors paraître passablement désespéré. S’il y a toutefois un espoir de révolte et de renaissance dans cet essai-fiction, celui-ci se situe dans la langue de l’auteur qui mêle savamment québécismes et français littéraire et dont je me permets ici de citer un échantillon : « Il te l’organise leur Québec pas vargeux et pas d’allure de fendants et de crosseurs. Il lui paye la traite à leur Québec désâmé, il lui brasse la cage à leur Québec dérinché. Il beurre épais, à la mesure du drame, à la mesure de cet évanouissement du Québec. Il voudrait que ce Québec-là, le toton, le gnochon et le colon, l’actionne jusqu’à la dernière cenne puisque dans ce livre il le copie et le colle, le pirate et le plagie. Son défi, opération du Saint-Esprit, c’est de bien réécrire la sordidité et la médiocrité de ce Québec de tataouineux et de zigonneux, de mettre un peu d’ordre dans l’idiotie locale pour qu’on lise plus nettement l’imbécilité générale, celle de tout l’Occident. »

La richesse et la verdeur langagières de l’auteur sont en effet un pied-de-nez salutaire à l’anglais « international », langue de la mondialisation, langue fade, utilitaire et assimilatrice. Grâce à cette langue luxuriante, le Québec existe déjà un peu plus.

 

Nicolas Bourdon




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