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Si Clinton perd, ce ne sera pas parce qu'elle est une femme.

Un texte de François Charbonneau
Thèmes : États-Unis, Politique
Numéro : Argument 2016 - Exclusivités web 2016

Hillary Clinton vient de remporter l’investiture démocrate en vue des élections présidentielles américaines. Mais à lire les commentaires qui accompagnent aujourd’hui cette victoire, on dirait qu’elle vient de perdre. Une des idées qui revient en boucle, encore ce matin dans La Presse, c’est qu’étant donné son expérience, jamais Hillary Clinton n’aurait autant suscité une telle animosité si elle avait été un homme. Je pense que cette idée est carrément fausse. Il est dans la nature même de la politique américaine, en particulier pendant l’élection présidentielle, de susciter de la part des adversaires des attaques mesquines, violentes et de mauvaise foi.

De plus, il vaut vraiment ne rien connaitre à la politique américaine pour penser qu’Hillary Clinton serait à ce point une candidate exceptionnelle qu’elle aurait simplement été couronnée si elle avait été un homme. Dans toute l’histoire des États-Unis, tous les candidats, peut-être à une exception près, ont dû subir des attaques en tout point similaires à celles qu’a vécues Hillary Clinton depuis qu’elle s’est lancée en politique. La seule exception, c’est la première « campagne » présidentielle en 1790-1791, qui n’en était pas une, puisqu’il n’y avait pas véritablement de candidats ni de partis politiques pour cette première « sélection ». George Washington, héros de la guerre d’indépendance, a suscité un large consensus auprès des membres du collège électoral. Mais dès que Washington, cette fois président depuis quatre ans, fit connaitre son intention d’accepter un éventuel second mandat si le nouveau collège électoral choisissait de le lui confier, les attaques dans la presse d’opposition se firent virulentes. On l’accusa, entre autres affirmations mensongères, de vouloir établir en Amérique une nouvelle dynastie monarchique. Les élections présidentielles par la suite, et en particulier celle opposant John Adams à Thomas Jefferson en 1800, alors que la logique partisane commence à s’institutionnaliser, montrent que tous les coups sont permis et que l’on peut dire à peu près n’importe quoi pour faire élire des grands électeurs favorables à son candidat.

Vous ne trouverez pas dans l’histoire américaine d’exemple d’une élection présidentielle où un candidat fut « acclamé » étant donné « ses grandes qualités ». Abraham Lincoln ? Jamais l’Amérique n’aura produit un tel candidat d’exception et pourtant, jamais un homme ne fut autant détesté, à la fois dans le Sud pour des raisons inutiles à détailler, mais aussi par nombre de personnes dans le Nord qui lui attribuaient la responsabilité de l’animosité entre le nord et le sud. Franklin Roosevelt ? Dwight Eisenhower ? Kennedy ? Carter ? Bill Clinton ? Tous violemment vilipendés.

Mais inutile de remonter aussi loin. John McCain, pilote de chasse au passé militaire irréprochable, héros militaire qui a passé cinq ans dans des prisons vietnamiennes, qui s’est distingué dans les années 1980 à la chambre des représentants puis comme sénateur pour son travail bipartisan, a subi une campagne de dénigrement franchement dégoûtante de la part de l’équipe de George W. Bush pendant la campagne à l’investiture du parti républicain en 2000. On a fait courir sur lui la rumeur, par l’envoi de fax et de dépliants, qu’il était mentalement instable depuis son passage dans les geôles nord-vietnamienne et qu’il était un grand consommateur de drogues illicites. On a même répandu le bruit, susceptible d’influencer les électeurs racistes, que McCain a eu un enfant illégitime avec une femme noire, en montrant, « preuve à l’appui », des photos d’une jeune fille au teint foncé que l’on voit souvent dans des photos aux côtés de John McCain. Qui est cette jeune fille ? C’est Bridget McCain, la fille que Cindy et John McCain ont adoptée au Bangladesh.  Dégueulasse, vous dites ?

John Kerry, politicien aguerri qui s’était illustré pendant la Guerre du Vietnam non seulement pour avoir combattu avec distinction, mais aussi comme militant contre la guerre à son retour au pays, a subi une campagne totalement mensongère en 2004 organisée par un political action committee. Les swift boat veterans for truth ont mené une campagne publicitaire dénigrante, faisant passer Kerry pour un menteur et un pleutre qui se serait comporté avec couardise pendant la guerre et aurait menti sur ses exploits militaires. Même si cette campagne était entièrement fausse, jamais Kerry ne s’est remis de ces attaques, ouvrant ainsi la porte à la réélection de W. Bush.

Les Clinton eux-mêmes n’ont pas hésité à recourir à des attaques basses et mesquines dans leurs campagnes à l’investiture démocrate. Quand Hilary Clinton a été battue par Barack Obama lors des primaires de la Caroline du Sud, en 2008, Bill Clinton a joué « la carte raciale » contre Barack Obama. À un journaliste qui lui posait une question sur un tout autre sujet, l’ancien président a rappelé que Jesse Jackson, candidat noir à l’investiture démocrate en 1984 et 1988, avait lui aussi gagné les primaires de la Caroline.  Les journalistes présents lors de la conférence de presse ont tous compris l’allusion : Obama, c’est un candidat « noir », qui a peu de chance de se faire élire par une population blanche, là où se remportent les élections.

Bref, les campagnes à l’investiture des partis politiques, et a fortiori les campagnes électorales, peuvent être d’une étonnante cruauté, ce qui n’a évidemment strictement rien à voir avec le sexe du candidat.

Est-ce qu’Hillary Clinton subit des attaques parce qu’elle est une femme ? N’importe quel candidat à la présidentielle doit malheureusement passer par de telles attaques. Est-ce que la candidature d’Hillary excite les misogynes et autres exaltés débiles qui n’ont pas hésité jusqu’ici, et n’hésiteront pas dans les semaines qui viennent, à faire l’étalage de leur imbécilité ? Assurément. Mais que représentent véritablement ces gens ? Twitter et Facebook amplifient leurs cris, mais suggérer qu’ils sont représentatifs de la mentalité de l’électeur moyen et d’une soi-disant société patriarcale, n’est-ce pas un peu exagéré ?  Après tout, Clinton vient de gagner les primaires démocrates.

Mais ce pseudo-débat soulève une question plus fondamentale encore, qui est celle-ci : peut-on légitimement critiquer Clinton sans que l’on se voie soupçonné de misogynie ? Après tout, Hillary Clinton a trempé dans des histoires pour le moins douteuses dans les dernières années. Son silence par rapport aux nombreux cas de harcèlement sexuel de son mari, en particulier dans le cas de Paula Jones, est franchement inquiétant. Si elle n’a probablement rien à se reprocher dans l’affaire de Benghazi, il semble absolument indéniable qu’elle ment souvent et sans retenue, notamment en ce qui a trait à l’utilisation de son serveur de courriel personnel lorsqu’elle était Secrétaire d’État. Clinton est en outre proche des milieux financiers de Wall Street ayant siégé au conseil d’administration de plusieurs sociétés au comportement social douteux (dont Walmart), a été favorable à l’invasion d’Irak en 2003, s’est très longtemps opposée au mariage gai avant que l’idée ne devienne populaire, et ainsi de suite.

 

Hillary Clinton fera donc face à Donald Trump, un charlatan raciste qui a joué un rôle odieux dans l’affaire des Central Park Five à la fin des années 1980. C’est le maître d’œuvre d’une campagne nauséabonde durant laquelle il est allé jusqu’à mettre en doute la citoyenneté américaine du Président Obama. Il ne présente aucune idée digne d’intérêt, veut construire un mur entre les États-Unis et le Mexique, renvoyer chez eux les immigrants illégaux, fermer la frontière aux musulmans, et j’en passe. Si j’étais américain, je voterais sans hésitation pour Hillary Clinton, non pas parce que c’est une femme, mais parce que, quand on nous offre le choix entre Mussolini et quelqu’un d’autre, on prend quelqu’un d’autre.

Que Clinton soit au coude à coude dans les sondages avec un parfait imbécile a de quoi inquiéter. Mais est-ce parce qu’elle est une femme ou parce qu’elle ne peut pas, ayant été sous l’œil médiatique durant les trente dernières années, se défaire de son image de girouette politicienne de l’establishment ? Du strict point de vue de l’analyse politique, on peut supposer que s’il existe effectivement des électeurs qui vont voter contre Hillary Clinton uniquement parce que c’est une femme, plusieurs autres électeurs voteront pour elle uniquement pour cette même raison. En d’autres termes, il est difficile de déterminer l’effet que le sexe de la candidate aura sur l’élection.

À la vérité, l’explication du coude à coude déjà mentionné est plus simple. Trump, aussi méprisable soit-il, a la chance de pouvoir se présenter comme un « outsider », ce qui, de tout temps, a plu à l’électorat américain. Clinton n’a pas cette chance, et c’est sans doute ce qui lui nuit le plus en ce moment. Le parti démocrate a choisi une candidate qu'aucune campagne publicitaire ne pourra jamais faire passer de manière crédible comme incarnant le changement, et cela à un électorat qui n'a sans doute jamais été aussi cynique face à la classe politique. Pire, on parle d'Hillary Clinton comme la candidate "inévitable" du parti démocrate depuis plus de deux ans. Ne sait-on pas que rien ne déplait plus aux électeurs que de sentir que leur vote ne compte pas? Parlez-en aux électeurs britanniques qui viennent de choisir, contre toutes les prédictions des experts, le brexit. Rien n'est joué, donc, dans cette élection, mais une certitude: si Clinton perd ses élections, ce qui devrait tous nous inquiéter, il y a fort à parier que ça n'aura rien à voir avec le fait qu'elle est une femme.




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