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Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait livre ?

Un texte de Christian Monnin
Thèmes : Culture, Éducation
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

Est-il charitable de s’appesantir sur les propos bibliothéconomiques du ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport ? On ne tire pas sur une ambulance en feu aux pneus crevés dont le joint de culasse a sauté. Il s’agira au contraire, dans les lignes qui suivent, de s’interroger sur les arguments de ceux qui s’en sont offusqués la main sur le cœur plus qu’à tête reposée. Il se pourrait qu’eux aussi aient le pied dans la bouche et sur l’accélérateur.

Dans son français approximatif, dont la rectitude atteint parfois le syntagme, jamais la phrase, Monsieur Bolduc estime donc « qu’il existe déjà des livres » dans les bibliothèques scolaires du Québec et qu’aucun enfant ne mourra ni ne s’interdira de lire si leur assortiment stagne au nom de la rigueur budgétaire. Partis d’opposition, syndicats, bibliothécaires, enseignants, parents et même élèves se sont récriés, dénonçant l’incompétence d’un ministre qui piétine la sacro-sainte lecture et qui fait preuve d’une grossière méconnaissance du terrain : non, il n’existe pas – ou du moins pas assez – de livres dans les bibliothèques scolaires du Québec.

Les interrogations surgissent avec l’absolutisation du « pas assez » que ces intervenants bien intentionnés sont parvenus à imposer au ministre : « À travers le tourbillon de critiques, rapporte Le Devoir, le ministre Bolduc a nuancé ses propos, vendredi après-midi, en précisant qu’il n’y “a jamais assez de livres” dans les bibliothèques ». La route avait été auparavant pavée par le premier ministre Philippe Couillard qui, sans désavouer ouvertement le cancre de son gouvernement, avait déjà affirmé que « l’important, c’est qu’il y ait de nouveaux livres disponibles ».

Nancy Drolet, bibliothécaire et lectrice du Devoir, qui a vu dans les écoles des livres sur l’URSS et des éditions de L’État du monde datant de 2007, affirme ainsi que, « si […] nous voulons briser le cercle de l’analphabétisme, nous devons intéresser les jeunes aux livres et à la lecture et pour ce faire il faut des livres récents ». C’est assez juste, mais il est tentant d’en conclure que les bibliothèques ont d’abord besoin de se défaire de nombreux ouvrages. Plus influente, Josée Boileau signe un éditorial incisif, presque vitriolique (mais dont un paragraphe semble avoir été écrit par Yves Bolduc)[1], arcbouté sur le principe suivant : « Pour lire beaucoup, il faut avoir accès à beaucoup de livres, car le goût de lire naît de l’abondance. C’est l’ampleur du choix, son renouvellement, qui crée le désir. »

J’ai toujours cru que rien n’attisait mieux le désir que l’attente et une relative rareté, tandis que l’abondance risque de mener à la saturation, éventuellement au dégoût. Madame Boileau défendrait-elle sa surprenante mécanique du désir si on la transférait à d’autres objets (films, jeux vidéo, vêtements, gadgets électroniques) ? Pourquoi, en effet, ne serait-elle bonne que pour les livres ? Il n’est pas sûr que réduire le livre à un objet de consommation soumis à l’impératif de nouveauté pléthorique soit le meilleur moyen de faire aimer la lecture, et surtout la bonne lecture.

Car pareille conception du livre suppose aussi qu’il n’existe pas de mauvaise lecture, que la quantité prime la qualité. « Aucun livre n’est insipide », avance ainsi contre toute évidence Ginette Joannette, autre lectrice du Devoir. À quoi Robert Henri ajoute, dans le même fil de commentaires : « Ils ne lisent que des bandes-dessinées ou des romans Arlequin ? Peut-être certains. Mais c’est une bonne chose. Ils apprennent à aimer lire. Ils passeront bien un jour à autre chose. » L’aura-t-on assez entendu : « Qu’importe ce qu’ils lisent, pourvu qu’ils lisent ! » Encore une fois, dirait-on la même chose de l’alimentation ou de l’habillement, voire même de la parole : « Qu’importe ce qu’ils mangent, pourvu qu’ils mangent ! » « Qu’importe ce qu’ils mettent pourvu qu’ils s’habillent ! » « Qu’importe ce qu’ils disent, pourvu qu’ils parlent ! » Pour juger que toute lecture est bonne, il faut considérer qu’elle est par nature, justement, insipide, sans risque, donc sans effet. C’est en faire un divertissement sans conséquence autre que fonctionnelle, c’est l’inscrire dans le moule de la consommation de « biens culturels » jetables. Pour un système d’éducation, c’est aussi une forme de démission.

Qu’importe ce qu’ils lisent, vraiment ? Rien n’est moins sûr, ou plus hasardeux, si l’on renonce à éduquer le goût. En matière de littérature tout au moins, la nouveauté n’est aucunement gage de qualité. Des auteurs lointains, dans l’espace et plus encore dans le temps, peuvent parler de notre réalité ; il n’est pas nécessaire qu’un livre mentionne le phénomène social ou technologique de l’heure pour être actuel. Approcher la littérature, c’est faire l’expérience d’une profondeur, c’est voir le même dans l’autre et l’autre dans le même, c’est-à-dire voir différemment, sortir de l’ici et maintenant pour mieux l’appréhender, le mettre en perspective, le comprendre sans l’ensevelir sous un coulis de bons sentiments (lesquels ne font pas de bonne littérature).

Pour ce faire, point n’est besoin de « nouveautés », il faut des passeurs, des passionnés qui ne soient pas en proie à des lubies de para- ou de sous-littératures ou obnubilés par des « engagements » politiques, idéologiques ou écologiques. Il faudrait aussi définir un canon de grands textes que tout le monde devrait connaître. Il serait bon enfin d’instiller l’idée qu’il n’y a pas de plaisir réellement satisfaisant sans effort. Car il s’agit non pas d’entretenir dans son petit monde et encore moins de savonner la planche vers le caprice, mais d’élever, de tirer vers le haut.

La lecture est un havre de calme, de lenteur et de solitude dans notre époque de promiscuité, d’agitation frénétique et de précipitation vers pas grand-chose. Pourquoi ne pas la laisser être aussi un pôle de résistance à la quête effrénée de nouveauté ? La littérature a en effet ceci de merveilleux qu’un livre défraîchi est exactement aussi bon qu’une édition récente. L’apparence, en d’autres termes, compte peu, ce qui est également une saine leçon par les temps qui courent.

La littérature est une quête de la vérité plus que de la nouveauté. En ce sens, mieux vaut peut-être une bibliothèque bien faite qu’une bibliothèque bien pleine.

 

CHRISTIAN MONNIN

 

Crédit photo: wikicommons



[1] www.ledevoir.com/societe/education/416645/yves-bolduc-assez-lu-ou-assez-vu.




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