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Un tour au jardin en compagnie de Jacques Godbout

Un texte de Patrick Moreau
Thèmes : Culture, Livres, Nationalisme, Québec
Numéro : Argument 2014 - Exclusivités web

Jacques Godbout est né en 1933. Poète, romancier, cinéaste, essayiste, éditeur, critique littéraire, membre fondateur de la revue Liberté, du Mouvement laïque de langue française (MLF), de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), il a été durant plusieurs décennies au cœur de la vie culturelle du Québec. Il a en outre fréquenté Jacques Ferron, André Belleau, Hubert Aquin, Jean Larose, François Ricard, Denys Arcand, Pierre Bourgault, Robert Bourassa, Jacques Parizeau, René Lévesque, Camille Laurin, Lucien Bouchard et nombre d’autres personnalités des milieux intellectuel, artistique et politique qu’il serait trop long de nommer. Ne serait-ce que pour cela, il faut lire Le tour du jardin, ce livre d’entretiens avec Mathieu Bock-Côté qui vient de paraître aux éditions du Boréal ; car le « jardin » en question, c’est ni plus ni moins le Québec dans la seconde moitié du XXe siècle !

Mais Jacques Godbout est aussi un esprit exceptionnellement lucide, qui s’est toujours tenu à égale distance des engouements comme des passions partisanes dont se montra pourtant friande sa génération, et surtout la suivante. Il n’a jamais été de ceux chez qui les slogans et les idéologies remplacent l’exercice de la pensée. Comme il le dit lui-même : « les étiquettes m’indiffèrent depuis longtemps, car elles ne sont souvent que des boucliers derrière lesquels certains se cachent, à défaut de penser librement le monde » (p. 50). Aussi ce livre n’est-il pas seulement un recueil de souvenirs du siècle passé rédigé par quelqu’un qui l’a intimement connu, mais aussi le regard que pose un contemporain qui a l’avantage d’avoir vu, comme on dit, couler de l’eau sous les ponts (et bien des embâcles) sur l’évolution de la société québécoise depuis l’aube de la Révolution tranquille jusqu’à aujourd’hui. Tout y passe : la culture muée en culte du divertissement ; le rôle des technologies (et particulièrement de celles de l’information) ; le rapport ambigu que les Québécois entretiennent avec la langue française ; l’immigration ; le rôle des intellectuels ; la démocratie (ou la « postdémocratie ») ; l’éducation et ses problèmes, etc.

Sur chacun de ces sujets (et d’autres), Jacques Godbout nuance, peaufine une réflexion qui refuse les jugements à l’emporte-pièce sans faire preuve pour autant de la moindre pusillanimité. Il émet ainsi quelques doutes ou bémols à l’endroit du « grand projet national » qui divise les Québécois depuis maintenant cinquante ans, ou bien prend un malin plaisir à souligner le rôle d’instances fédérales (Radio-Canada ; l’Office National du Film) dans l’émergence d’une conscience québécoise. L’histoire est tissée d’ambiguïtés que seule l’idéologie s’entend à dissoudre et à simplifier. On ne lui déniera pas non plus une certaine justesse dans la critique qu’il risque de certains traits de caractère typiques de ses compatriotes, tel ce « ‘mal’ québécois, caractérisé par des coups de gueule sans lendemain ». « Pratique-t-on, s’interroge-t-il, une sorte de lâcheté que l’on déguise en tolérance, une complaisance qui n’est qu’ignorance, sommes-nous un peuple né en Amérique juste pour rire ? » (p. 135).

Par-delà ces réflexions toujours fines, Jacques Godbout aborde aussi dans ces entretiens des questions plus personnelles. Il y évoque son œuvre littéraire et cinématographique, sa jeunesse, son mariage et sa famille, quelques amis, des personnalités qu’il a connues, mais le tout toujours avec une extrême pudeur. Le tour du jardin, Mathieu Bock-Côté le souligne dans sa préface, n’est pas une autobiographie.

On n’y trouvera ainsi ni révélations choc, ni détails croustillants sur les uns ou les autres, et ceux de ses lecteurs que son Autos biographie (Les 400 coups, 2008) avait à cet égard laissés sur leur faim en seront quittes pour se sustenter autrement. Tout au plus y lit-on, comme dans ce dernier ouvrage, quelques anecdotes savoureuses, telle celle de René Lévesque proposant à l’écrivain de plonger dans un étang où ils ont décidé d’aller se baigner. Le romancier décline l’offre, ne sachant pas si l’étang en question est assez profond, ce qui n’empêche pas le futur Premier Ministre de plonger « tête la première ». « J’enregistre, conclut sobrement Godbout, que nous n’abordons pas l’inconnu de la même manière. » (p. 167) Il ne se départ jamais du respect qui lui semble dû à ces hommes politiques (René Lévesque, Robert Bourassa, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard) qui avaient « en commun une forme d’idéalisme généreux », et déplore d’ailleurs quelques pages plus loin les « jugements agressifs d’une frange de la population vis-à-vis de ses chefs, principalement dans la petite gauche » (p. 169). Cet esprit de confidentialité est tout à son honneur. Rien de boueux dans ce « jardin » dont la clôture, tout en laissant passer la lumière du jour, protège l’intimité.

Jacques Godbout fait partie en effet de ces générations d’avant Facebook où l’on distinguait soigneusement existence privée et vie publique. S’il livre également au passage quelques confidences sur lui-même, l’intime y est toujours soigneusement tenu à distance par la légère ironie avec laquelle l’auteur se considère sans cesse. Ce filtre fait de pudeur et d’ironie laisse pourtant passer par moment une émotion vraie et qui y gagne en sincérité, comme dans ce très beau texte final, « La saisine », déjà publié il y a quelques années dans la revue L’Inconvénient et qu’il a eu l’excellente idée de reprendre ici, dans lequel il traite du thème de la vieillesse et de la mort, thème qu’il aborde à la fois d’une façon personnelle et avec retenue, ce qui donne au texte une profondeur humaine et en même temps un caractère extrêmement émouvant. Répétons-le : Le tour du jardin constitue moins un témoignage autobiographique qu’une réflexion humaniste sur la vie.

Cette ironie en taille-douce qui définit la voix de Jacques Godbout, on la retrouve également dans son style. Car même si le livre s’ouvre sur une préface de Mathieu Bock-Côté intitulée « Jacques Godbout ou l’art de la conversation », dans lequel il fait comme de juste l’éloge du talent de ce dernier à converser, il est clair que le dialogue commencé de vive voix s’est mué en un échange entre deux écrivains qui trouvent plaisir à manier le verbe avec finesse et dextérité. Rien d’improvisé dans les questions de l’un, les réponses de l’autre. Le lecteur y gagne bien entendu, et ces entretiens, devenus échanges épistolaires, n’en sont que plus agréables à lire.   

PATRICK MOREAU




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