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Finkielkraut au pilori

Un texte de Patrick Moreau
Thèmes : France, Humanisme, Identité, Littérature, Modernité
Numéro : Argument 2013 - Exclusivités web

Qu’est-ce aujourd’hui qu’un intellectuel sinon quelqu’un qui s’obstine à penser, à dire « non » selon le beau mot d’Alain, et qui refuse que ses paroles ou ses écrits se fondent dans le ronron médiatique quotidien et contribuent ainsi à la célébration aussi superficielle qu’unanimiste du temps tel qu’il va ? Quelqu’un, ajouterai-je, qui tente de déplier une réalité – qui prend parfois de bien mauvais plis – afin d’en mettre au jour les facettes toujours diverses (et parfois dissimulées justement dans les plis et replis du discours que l’on tient sur elle), afin de l’aérer, et de permettre ainsi à ses lecteurs de mieux la comprendre, de prendre distance et de s’en faire une meilleure idée.    

C’est à un tel dépliage que se livre Alain Finkielkraut depuis plus de quarante ans, inlassable pédagogue nous mettant par exemple en garde contre une célébration de la jeunesse qui s’accompagne à son grand dam du « triomphe du cucul sur la pensée[1] », contre une démocratisation de l’enseignement qui ferme contre toute attente les portes des hauts lieux du savoir aux jeunes issus des classes populaires[2], contre cette « fraternité » contemporaine « du rire gras » qui « proclame haut et fort l’idéal de la désidéalisation » et dont les séides ne sont plus « les ennemis des agélastes » autrefois condamnés par Rabelais « mais leurs successeurs[3] ». Bref, mettant à jour, inlassablement, les paradoxes de notre temps, et ceux d’une modernité qui, se repliant justement sur elle-même, engendre quelquefois sous nos yeux médusés son contraire.

Alors, que son dernier livre, L’Identité malheureuse, ait été accueilli en France par les cris d’orfraie de nos nouveaux bien-pensants et qu’on ait voulu clouer au pilori médiatique un intellectuel aussi lucide en dit long sur la liberté d’expression qui règne désormais dans l’Hexagone et à quel point il est devenu périlleux au pays de Voltaire, de Hugo, de Zola, de Sartre, d’oser prendre le contre-pied du discours dominant.  À la crétinerie de la non-pensée boboïsée répond aujourd’hui le silence que l’on voudrait à tout prix imposer à ceux qui se mêlent de détricoter les demi-vérités et les faux consensus, véritables pierres tombales de toute réflexion.

Ainsi, il est apparemment du dernier cri sur les rives de la Seine de jeter à pleines pelletées l’interdit sur certaines questions, certains débats qui échappent au cercle très étroitement circonscrit des pensées conformes et légitimes : le thème de l’identité française fait assurément partie désormais de ces questions interdites (sur les rives du Saint-Laurent, celle de l’identité québécoise aussi, du reste), comme ceux de l’immigration, de l’altérité (quand on prend, comme lui, le concept au sérieux au lieu d’en faire un étendard insipide de la vertu[4]). On leur préfère l’anathème agitant avec beaucoup de légèreté (une légèreté qui ne les sert pas) les mots de « racisme », d’«exclusion », et tutti quanti… 

Notre philosophe évidemment n’est pas dupe et savait très exactement, en osant malgré tout soulever ces questions, à quoi il s’exposait. Mais comme il l’écrit lui-même en prenant bien inutilement les devants (car – et il le sait également – rien ne désarme la sainte colère des bien-pensants) : « personne ne peut souhaiter porter (…) la marque des hommes infâmes. Il faut pourtant accepter de courir ce risque (…), car c’est l’intelligence de notre présent qui est en jeu » (p. 191). Faudrait-il cesser de penser complètement pour satisfaire ceux qui se contentent de bêlements ? Il n’est même pas sûr que cela satisferait leur égalitarisme chatouilleux qui se reportera alors, soyons-en certains, sur nos manières de nous exprimer ou bien de nous vêtir[5], sur le moindre signe de cette différence qu’on prétend encenser alors qu’on la vomit !

Plus sérieusement, il est pour le moins paradoxal de voir tous ceux qui prennent plaisir à  stigmatiser Alain Finkielkraut, en suggérant à son propos des rapprochements douteux avec le Front national, abandonner à ce dernier un monopole sur ces questions d’identité nationale, d’immigration, de cohésion sociale, de règles communes, questions pourtant capitales pour l’avenir de nos démocraties. Cette démission intellectuelle de nos prétendues élites a tout d’un aveuglement, et livre bien des Français des classes populaires encore attachés à l’idée de nation à un sentiment d’abandon, qui les jette dans les bras… du Front national. Sur ce point aussi, le philosophe avait à l’avance rétorqué à ses détracteurs, en ayant sur eux l’avantage d’une certaine hauteur, lorsqu’il déclarait dans une de ces formules dont il a le génie : « Sacrifier la vérité afin de ne pas nourrir la bête, cela revient à nourrir la bête en lui faisant le cadeau de la vérité. » (p. 188)   

Cette cabale des vertueux, comme sa virulence, est d’autant plus inconsidérée (mais pas surprenante, on l’a souligné) qu’Alain Finkielkraut n’est pas le genre de penseur à philosopher à coups de marteau et que son discours est tout en nuances, se promenant sans cesse entre les écueils que dessinent les souvenirs sombres de l’Histoire. Un exemple suffira certainement à convaincre le lecteur de bonne foi :

Nous faisons la découverte de notre être, sous le choc de la pluralité. Découverte précieuse, découverte périlleuse : il nous faut combattre la tentation ethnocentrique de persécuter les différences et de nous ériger en modèle idéal sans pour autant succomber à la tentation pénitentielle de nous déprendre de nous-mêmes pour expier nos fautes. La bonne conscience nous est interdite mais il y a des limites à la mauvaise conscience. Notre héritage qui ne fait certes pas de nous des êtres supérieurs mérite d’être préservé et entretenu. Ce qui n’implique, en aucune façon, un  retour à Taine, à Barrès et à leur pathos de l’enracinement. (p. 134)

Si c’est là une pensée fasciste, frontiste, brune, etc., peut-on encore penser – en dehors du gramophone à slogans et des vocables sans âme de la novlangue à la mode – sans être assimilé à ces extrêmes ? Ce serait pour la liberté de pensée, convenons-en, une bien mauvaise nouvelle.

Laissons donc là les crieurs, les consciencieux de la dénonciation, les lyncheurs déguisés en chevaliers blancs, et écoutons plutôt ce qu’a à dire le philosophe qui nous sert encore une fois dans L’identité malheureuse une leçon de réflexion et de lucidité, comme lorsqu’il oppose, par exemple, dans une critique incisive du petit livre de Stéphane Hessel Indignez-vous (p. 16), au « scandale », qui est partout, une véritable pensée critique, qui pèse, calcule, l’absence de celle-ci faisant le lit d’une obscurité du monde tandis que celui-là ne se nourrit plus que de velléités de changements qui cachent une défense du statu quo, voire le projet de singuliers bonds en arrière.    

Le livre de Finkielkraut recèle ainsi quelques clefs précieuses pour saisir au vif la modernité, le monde dans lequel on vit, et qui feront signe sans doute au lecteur québécois. Il en va ainsi de ce « romantisme pour autrui » (p. 113), qui invite les uns « à célébrer leur provenance et à cultiver leur altérité » tandis que l’identité des autres est tenue pour suspecte, romantisme cultivé des deux côtés de l’Atlantique (en témoigne de ce bord-ci le récent débat sur la charte des valeurs) par bien des belles âmes qui acceptent de s’effacer, de se dissoudre, de se renier, de façon à se montrer accueillantes à l’égard d’autrui – autrui qui n’en demande pas tant (cette démission ne profitant au final qu’aux intégristes de tous poils) ! Ou encore de cette distinction qu’il établit (p. 35 et sq.), après avoir remonté jusqu’à leurs sources le fil généalogique de ces deux idées modernes, entre une laïcité républicaine à la française, fille du rationalisme des Lumières et de la Révolution, et une tolérance libérale née quant à elle des Guerres de religion qui avaient ensanglanté les XVIe et XVIIe siècles européens. Un tel distinguo pourrait s’avérer précieux dans un Québec sans cesse soumis aux diktats de juges chartistes, qui, héritiers doctrinaires des penseurs libéraux du XVIIe siècle, érigent les idées religieuses, quelles qu’elles soient, en absolu. Au détriment de toute idée politique, de toute décision commune, auxquelles on dénie à l’avance toute légitimité. Il pourrait nous rappeler que la démocratie n’existe pas que sous sa version libérale et anglo-saxonne.

Il faut pour finir, sans avoir eu le temps d’en révéler toute la richesse, mentionner une dernière qualité de cet essai : il est admirablement écrit. Louis Cornellier avait bien raison de souligner (Le Devoir du 7 décembre dernier) qu’Alain Finkielkraut est « assurément l’un des plus grands essayistes vivants de langue française ». Chez lui, la pensée est servie par un style éclatant, très classique, qui ne cède jamais aux charmes surfaits du jargon ou de l’obscurité ; pour l’illustrer quoi de mieux, encore une fois, que d’en citer un passage :

Fragilité de l’identité nationale. On la dit étouffante, elle se révèle évanescente. Loin d’être damnée une fois pour toutes, elle se rejoue, s’enrichit ou s’appauvrit, se creuse ou s’édulcore à chaque passage de témoin. Nous ne tenons pas que de nous-mêmes, nous ne sommes pas des dieux : nous naissons dans un lieu et dans une langue mais – l’image de l’arbre est trompeuse – nous ne sommes pas pour autant des êtres programmés. Tout peut arriver. Nulle hérédité n’empêche les héritiers que nous sommes de laisser l’héritage en plan. (p. 146)

 J’ai aussi souligné plus haut, son sens de la formule qui fait de lui un héritier des moralistes du Grand Siècle. Parmi plusieurs trouvailles à noter dans un calepin, signalons celle-ci, lapidaire, où se résume une certaine idée de la culture (il y est question de Proust et du Lion de Saint Marc, à Venise, sur la place du même nom) : « Avec ces admirables sculptures, le passé conteste au présent le monopole de la présence » (p. 138), ou encore celle-là : « Ce qu’on appelle glorieusement l’ouverture sur la vie n’est rien d’autre que la fermeture du présent sur lui-même. » (p. 146)

Enfin, je ne peux achever ce trop bref compte-rendu sans mentionner une ultime qualité de cet essayiste doué d’une culture phénoménale : l’art de la citation. De Pascal ou Bossuet à Charles Péguy, en passant par George Orwell, Thomas Hobbes ou Hannah Arendt, Finkielkraut appuie sans cesse ses raisonnements sur des citations des grands auteurs qui l’ont précédé, mettant ainsi en œuvre lui-même ce dialogue incessant avec les Classiques qu’il préconise et place au cœur de toute culture authentique. J’aime, je dois l’avouer, ces citations choisies avec soin, qui sont comme la cristallisation, en peu de mots, d’une grande pensée et qui parfois constituent aussi pour le lecteur une découverte (qui ouvre de ce fait, en donnant envie de lire certains des auteurs cités, ce dialogue des livres, qui pourrait être une autre définition de la culture). Une de ces citations dont est parsemée L’identité malheureuse m’a particulièrement frappé ; elle est de Charles Péguy, et semble si vraie que je ne me lasse pas depuis de la relire : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » (p. 186) Leçon que l’honnête homme du XXIe devrait méditer, tant il est évident que le discernement fait de nos jours bien davantage défaut que la propension à s’exprimer.  

Face à la logorrhée lyncheuse si active actuellement, il convient donc de rappeler que le pilori honore parfois ceux qu’on y place. Il est apte à mettre leur tête en valeur ; et puis, érigé sur les places publiques, au cœur de nos cités, c’est un bon observatoire pour ceux qui ont justement l’ambition de voir ce qu’ils voient – pour ensuite tenter de le dire. N’est-ce pas là le souci premier de l’écrivain ? Et c’est pourquoi ce dernier ne s’adresse pas en nous à la personne publique, à l’homme de parti, au braillard conformiste, mais au lecteur, c’est-à-dire à ce qui en chacun de nous, dans le secret de sa conscience, peut jauger honnêtement des idées, s’en forger éventuellement de nouvelles, ou du moins repasser celles qui au fil des ans ont peut-être pris quelques faux plis.

 

PATRICK MOREAU



[1] La défaite de la pensée, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1987, p. 177.

[2] « La république à la lanterne », dans L’imparfait du présent, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2002, p. 98-105.

[3] Un Cœur intelligent, Paris, Stock/Flammarion, 2009, p. 37-38.

[4] Comme il l’écrit à la p. 179 : « on est tenu aujourd’hui de parler de la diversité avec enthousiasme. Il s’agit à la fois de la glorifier sans cesse et de ne jamais la voir à l’œuvre. Dans le même temps où l’on affirme son importance, on lui dénie toute incidence. »

[5] On lit ainsi dans L’identité malheureuse (p. 200-201) la triste et révoltante histoire de cet enseignant d’anglais, victime de jets d’encre à répétition de la part de ses élèves, pour avoir commis le crime de lèse-majorité d’oser « sous le règne sans partage de la décontraction, s’habiller avec recherche ». 




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