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Inquiétez-vous de vos inquiétudes!

Un texte de François Charbonneau
Dossier : L'éducation à la dérive
Thèmes : Éducation, Jeunesse, Mouvements sociaux
Numéro : vol. 9 no. 1 Automne 2006 - Hiver 2007

Au cinéma comme dans la vie, je me fais toujours un devoir de saisir la profondeur des choses qui se cache en plein cœur du réel. Une profondeur, je me permets de le préciser, que certaines personnes n’atteignent jamais, aveuglés qu’ils sont par leurs préjugés. Prenez par exemple le populaire film d’horreur The Blob (1958). Certaines personnes n’y voient que l’histoire effroyable d’une boule de glu à l’appétit insatiable qui absorbe les êtres humains par un douloureux processus d’osmose. On rapportait d’ailleurs à l’époque que plusieurs spectateurs étaient incapables de regarder le film jusqu’à la fin, révulsés qu’ils étaient de voir tant de personnes être ainsi absorbés. Mais dites-moi, dans toute cette histoire, qui se soucie du Blob? Qui essaye de comprendre pourquoi le Blob agit ainsi? N’a-t-il pas, lui aussi, droit à un traitement équitable? Oui, certes, je le concède : il est à priori regrettable que l’appétit du Blob doive résulter dans la mort violente de milliers de personnes. Mais est-ce là le fin mot de l’histoire? Par souci d’équité, ne devrait-on pas chercher à comprendre ce qui motive ce sympathique amoncellement de gadoue? Pour ma part, j’ai visionné plusieurs fois le film pour comprendre ce qui peut bien expliquer l’action du Blob, et j’ai la conviction que tous ceux qui sont ouverts d’esprit se rendront à l’évidence de ce que je m’apprête à révéler. Le Blob, voyez-vous, est motivé par l’amour de l’humanité. Oui, très certainement, l’amour! Il faut savoir percevoir (notamment dans certains travellings de la caméra particulièrement bien réussis) toute la tristesse du Blob d’être atterrit sur une planète ainsi déchirée par les conflits et la haine. Le Blob, être d’amour et de sollicitude infinis, a compris qu’il ne saurait y avoir d’harmonie sur cette Terre tant et aussi longtemps que les êtres humains seront divisés entre eux. Et c’est pourquoi le Blob s’emploie courageusement à absorber un à un chaque être humain dans grand tout adipeux. Oui, The Blob est un film d’horreur, mais c’est uniquement parce que le véritable héros gélatineux est empêché de mener à bien sa mission, celle de faire advenir une humanité réconciliée avec elle-même dans une gargantuesque masse informe, asexuée et gluante.

            Il n’est pas rare que je rencontre des gens qui se méprennent de la sorte sur les choses de la vie. Prenez par exemple l’imbuvable critique de la pédagogie qui se manifeste de plus en plus bruyamment au Québec. Il devient carrément indigeste de faire la lecture des journaux depuis quelques années tant pullulent les textes des détracteurs de la pédagogie en général et du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (mels) en particulier. On reproche par exemple aux facultés d’éducation du Québec et au mels d’avoir mal piloté la « réforme scolaire ». Je dois l’avouer, chaque fois que je dois souffrir un tel texte qui critique la « réforme », je ne peux m’empêcher de m’esclaffer devant l’étalage de tant d’ignorance. Tout le monde sait que le réseau scolaire n’est pas engagé dans une « réforme », mais dans un « renouveau pédagogique »! Et vlan! Que de confusions parmi nos détracteurs. Que de préjugés! Or voilà : bien que je pourrais m’arrêter ici, je serai magnanime puisqu’il est tout de même possible que de rares lecteurs de ce texte partagent (par purs préjugés élitistes, je le précise) certaines des réserves exprimées par les détracteurs de cette soi-disant « réforme » ou plus largement de la pédagogie. J’aborderai donc ces critiques point par point pour mieux montrer comment ces gens, qui ont le plus souvent un intérêt à revenir au vieux modèle de pédagogie, se méprennent sur les véritables objectifs du système éducatif québécois. Mais pour ce faire, je dois d’abord faire un rapide survol de l’état lamentable où se trouvait l’éducation au temps des ténèbres, c’est-à-dire avant les années 1970.

            Avant que la lumière ne fût, tout le système éducatif était centré sur ce que l’on appelait l’enseignant (que l’on nomme aujourd’hui le « coach scolaire et catalyseur de communautés d’apprentissage[1] »). L’enseignant se déclinait invariablement en deux formats : l’homme blanc hautain et méprisant ou la religieuse frustrée. Maniant la strap avec dextérité, l’enseignant n’inspirait jamais autre chose que la crainte chez ceux que l’on appelait alors les « élèves » (les apprenants). L’enseignant tenait son ascendance sur ses élèves grâce à des « connaissances, trop éloignées des réalités d’une grande proportion d’élèves[2] ». Les élèves étaient comme des pots vides à emplir, et devaient donc passer de longues heures à écouter l’enseignant déblatérer inutilement des connaissances pointues et sans intérêts qui « [restaient] inertes parce que les élèves [étaient] incapables de se les approprier[3] ». Mais il y a pire : personne n’expliquait aux élèves pourquoi ils devaient aller à l’école, et donc les enfants passaient des années assis sur un banc d’école sans même savoir pourquoi[4].

            On serait près de la vérité en pensant que ce système n’était en place que pour assurer la satisfaction du plaisir sadique de l’enseignant. Mais là n’était pas la seule raison d’être de ce système. En fait, la « transmission de la connaissance » était le nom de code donné au système par lequel l’élite conservatrice assoyait son pouvoir sur la majorité, génération après génération. Le procédé était redoutablement efficace. Un, parfois deux élèves provenant des classes sociales économiques supérieures en venaient à s’approprier spontanément le savoir socialement inutile qu’essayait de « transmettre » l’enseignant (parce que ce savoir inutile correspondait à leur vécu de bourgeois). Imbus de ce prétendu savoir, ces rares « élus » devenaient bientôt à leur tour des enseignants sadiques. Et le cycle de la domination de l’élite sur le peuple était ainsi bouclé.

            La masse, depuis le début de l’histoire de l’humanité (vers 1946), était prisonnière d’une clique tablant sur sa prétendue ignorance. Ce système aurait pu perdurer dans le temps éternellement, n’eût été de l’apport de la psycho-pédagogie. Partout, des femmes et des hommes comprirent spontanément ce qui se cache vraiment derrière ce que l’on appelait jusque-là la « transmission de la connaissance ». Tout ce système avait été mis en place pour susciter rien de moins chez l’élève que la haine de soi. En effet, comment l’élève pouvait-il faire autrement que de s’haïr, obligé qu’il était d’ingurgiter des tonnes de dates historiques, d’équations ou de règles de grammaire qu’il ne pouvait pas saisir puisque cela ne faisait pas partie de son vécu? Les premiers pédagogues comprirent que pour combattre la mainmise de l’élite, il fallait cesser de les entretenir dans leur sentiment de supériorité fondé uniquement sur la connaissance d’un savoir inutile. En un mot : il fallait refuser la haine de soi. Et la première chose à faire, c’était d’en finir avec le titre méprisant « d’élève ». Ainsi fut né le premier « S’éduquant[5] » (que l’on nomme aujourd’hui « l’apprenant », grâce aux avancés de la recherche subventionnée). Rendons hommage à la pédagogie qui, la première, a compris que pour apprendre, l’élève doit d’abord s’aimer, et qu’il ne pourra jamais s’aimer s’il est confronté quotidiennement à l’adversité d’un savoir inaccessible.

            Mais la grandeur de la pédagogie ne s’arrête pas là! En effet, on aurait pu bêtement remplacer un savoir par un autre. Quelle erreur fatale la pédagogie eût-elle commise! Tout savoir, notamment celui qu’il faut apprendre par cœur, aura toujours le potentiel de confronter l’élève à son ignorance initiale et créera un déplorable rapport hiérarchique entre l’apprenant et celui qui devrait se limiter à n’être que le guidant (ou, s’il y a plusieurs apprenants, le guidons). Les pédagogues se pensaient confrontés à un problème insoluble, et plusieurs, on peut candidement l’avouer aujourd’hui, ont montré quelques signes de découragement. Mais les facultés d’éducation sont venues sauver la mise in extrémis en ne résolvant rien de moins que la quadrature du cercle! Le génie de nos facultés est d’avoir introduit le principe que dorénavant, l’apprenant « apprendra à apprendre »! Comme on ne peut jamais se tromper en apprenant à apprendre, les élèves ne font jamais d’erreurs! Sans erreur, pas de haine de soi. En apprenant à apprendre, les enfants S’apprennent à S’estimer. Voilà le grand secret de la pédagogie (que je vous invite maintenant à vous S’expliquer à vous-mêmes).

            Mais les pédagogues ont ensuite compris le caractère limitatif de l’école pour apprendre à apprendre. Prosélytes, ils sont partis propager la bonne nouvelle partout dans la quotidienneté du vécu des gens, en créant des agences de presse pédagogiques, des maisons d’édition dédiées au renouveau pédagogique, des tables de concertations de toute sorte, etc. Les facultés d’éducation ont cessé de former des maîtres pour plutôt permettre à de futurs guidons d’autosaisir pendant quatre ans comment accompagner les apprenants dans leur apprentissage. Depuis, essaime pour notre plus grand bonheur une multitude de conseillers pédagogiques tous conscients qu’ils doivent guider les apprenants à autocomprendre à S’auto-S’aimer. 

            C’est ainsi que furent créées des émissions de télévision ciblées spécifiquement pour nos futurs apprenants. Prenons par exemple l’émission de télévision Cornemuse. Cette émission, plusieurs fois primée, peut compter sur un pédo-psychiatre qui certifie le contenu de chacune des émissions[6]. À l’intention de ceux qui ne connaissent pas Cornemuse, rappelons que chaque épisode met en scène une chienne vétérinaire et quatre jeunes animaux différents âgés de quatre ans[7]. Les quatre animaux, issus de milieux de vie différents reflétant le plus possible la réalité des jeunes enfants, y vivent pendant une demi-heure quotidienne leur vécu. Des scénarios aussi variés que « faire sa valise pour aller chez papa, chez maman », « se faire bousculer involontairement par le parent », « maman et papa se séparent » ou encore « le retour de la garderie[8] » pimentent l’univers télévisuel de nos petits apprenants en devenir. Or voilà que subrepticement et sans qu’il n’ait à déployer le moindre effort, l’enfant apprend ainsi par cette méthode pédagogique à S’aimer lui-même. Comme le note Carmen Bourassa, productrice de l’émission, « l’estime de soi avait été considérée comme l’aspect le plus utile sur lequel on pouvait insister[9] ». Avouez que c’est une société accomplie que celle où les enfants S’apprennent à S’estimer en écoutant la télévision.

            Et dire que certaines personnes dénigrent les efforts de la pédagogie en marche! J’entendais par exemple un autre de ces détracteurs poussiéreux critiquer l’émission Caillou. Quel parent ne connaît pas en effet ce bougre de Caillou qui « aide les enfants à assimiler leur univers en même temps qu’il assimile le sien[10] »? Eh bien, figurez-vous que ce détracteur se posait des questions sur la redondance des scénarios de l’émission. Il se questionnait dans des termes plutôt grossiers sur (je le cite) « l’imbécillité d’une émission qui met en scène un garçon qui ne fait jamais rien d’autre que d’exister, en multipliant des bêtises ou des crises de larmes jamais autrement punies que par un chaleureux câlin de son papa ». Mais ma grande sagacité m’a permis de contrer ce reproche. Car, ai-je alors répondu, « n’est-il pas vrai que les enfants sont rivés à cette émission, preuve que les enfants aiment Caillou et qu’il faille respecter le choix de nos enfants? » Mais mon détracteur s’est alors livré à un exercice d’une mesquinerie qu’il m’a fallu supporter pour pouvoir vous en livrer maintenant le récit. « N’est-il pas vrai encore plus vrai qu’un enfant est tout aussi rivé à la télévision lorsque passe une annonce de sacs Glad »? Devant autant de mauvaise foi, j’ai préféré mettre fin à cette (con)versation[11]. Il y a de ces personnes qui visiblement entretiennent la haine de soi et je ne voulais pas que mon vécu continue plus longtemps dans cette expérience.  

            Certains diront : « mais cette émission n’était-elle pas qu’un prétexte pour faciliter la vente de cochonnerie fabriquée en Chine pour des salaires de misère? » Le lecteur me permettra ici de me faire cinglant : par de tels commentaires, ces gens bornés trahissent leur (hein?)compétence. Nous ne sommes plus dans les années 1950, alors que les parents irresponsables laissaient tout simplement leurs enfants « jouer ». Si, à l’époque de la Grande Noirceur, on pouvait laisser les enfants s’amuser (souvent sans casque, imaginez-vous), on comprend aujourd’hui que « tout se joue avant 6 ans[12] ». Il est impératif que dès l’accouchement, les enfants commencent à S’apprendre à S’apprendre à S’éduquer en jouant à S’apprendre. C’est pourquoi les jouets d’aujourd’hui sont à peu près tous éducatifs et confectionnés selon les recommandations de psycho-pédagogues.

            Je concède que, règle générale, les enfants délaissent ces jouets après 10 minutes ou ne s’intéressent qu’à la boîte. Mais là encore, il importe de saisir la profondeur du réel qui se cache dans ces gestes. Les études pédagogiques les plus sérieuses (et lesquelles ne le sont pas?) prouvent que les enfants ont une capacité d’attention de 37 secondes au maximum. La plupart des parents l’ont bien compris, et c’est pourquoi il n’est pas rare qu’un enfant aujourd’hui reçoive une cinquantaine de cadeaux lors de la Fête annuelle du gros bonhomme rouge qui aime les enfants de toutes les origines sous le sapin de l’amitié. Les parents les plus éclairés ont d’ailleurs compris qu’il n’est pas nécessaire d’attendre des occasions spéciales pour permettre à un enfant de S’apprendre à S’amuser avec un nouveau jouet, et offrent à leurs enfants des cadeaux éducatifs à la moindre occasion, plusieurs fois par semaine. Il y a beaucoup de grandeur dans ces petits gestes d’amours quotidiens, mais je me permets d’exprimer une réserve : j’espère que les autres parents emboîteront vite le pas, car il y a quand même un risque que ces enfants qui reçoivent constamment des cadeaux éducatifs aient un avantage indu sur les autres apprenants au moment de la rentrée scolaire.

            Les progrès de la recherche pédagogique débordent d’ailleurs les confins étroits des facultés d’éducation. Saviez-vous, par exemple, que l’on a découvert un lien entre l’alimentation de l’enfant et l’estime de soi[13]? Un enfant qui mange bien s’aimera plus. On sait aussi, grâce aux travaux de pédagogues, que « les mères qui allaitent […] se trouvent dans de meilleures dispositions à l’égard de leur nourrisson et de leurs compétences parentales[14]. » Quel spectacle affligeant, en effet, que de voir un parent qui ne maîtrise pas ses compétences parentales.

            Mais je m’éloigne. Je promettais d’entrée de jeu de répondre aux quelques détracteurs d’arrière-garde qui critiquent encore aujourd’hui la pédagogie telle qu’elle se pratique au Québec. J’y vais maintenant en rafale, mais je me permets de mettre MaMon lectEure(T)ricE en garde contre les horreurs qu’il/qu’elle s’apprête à voir défiler sous ses yeux.          Par exemple, j’ai déjà entendu quelqu’un se demander comment il se fait que dans une province où tout converge à inculquer aux jeunes l’estime de soi, le taux de suicide parmi les 15 à 19 ans est parmi les plus élevés au monde[15]. Il faudrait, vous en conviendrez, être d’une perfidie crasse pour oser poser cette question. Mais admettons-là pour le moment. La vérité, c’est que ces statistiques datent de quelques années déjà, à une époque où l’on n’insistait pas encore assez sur l’estime de soi.

            On dit aussi qu’il existe une certaine grogne parmi quelques rares parents au sujet des bulletins scolaires (je les soupçonne d’ailleurs de coordonner leurs interventions dans les tribunes téléphoniques pour donner l’impression qu’ils sont majoritaires, puisque curieusement on n’entend généralement que des critiques à ces tribunes). Vous savez, je ne suis pas insensible à l’inquiétude des parents. Je partage moi aussi une certaine appréhension par rapport au bulletin. Comment se fait-il, me dis-je dans une palpitante conversation avec moi-même visant à me construire mon réel, que les bulletins existent encore? Pourquoi toujours vouloir comparer les enfants entre eux? N’a-t-on pas fait collectivement un énorme pas en avant en abolissant les notes sur le bulletin? Pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Pourquoi ne pas aller au bout de notre grand rêve pédagogique et tout simplement éliminer le bulletin? J’ai déjà entendu certains de ces parents enragés affirmer que les commentaires que l’on retrouve dans le bulletin ne sont que du verbiage postmoderne à peu près incompréhensible pour toute personne moyennement sensée. Un autre se demandait comment des pédagogues pouvaient exiger de l’apprenant qu’il acquière la compétence qui consiste à « exprimer sa pensée de façon cohérente et structurée dans des situations de la vie courante », alors qu’eux-mêmes ne possèdent visiblement pas cette compétence[16].

            Que de méchanceté, que de haine! En fait, ceux qui critiquent la pédagogie n’ont tout simplement pas réussi à S’éduquer convenablement jusqu’ici, car s’ils l’avaient fait, ils saisiraient la profondeur du réel. Ils n’ont donc pas la compétence nécessaire pour comprendre que notre système est dorénavant axé sur les compétences, c’est-à-dire « un savoir-agir fondé sur la mobilisation et l’utilisation efficaces d’un ensemble de ressources[17] »? Or voilà : pour déterminer si un apprenant « se représente la langue comme un système et [peut] en témoigner », ou s’il « construit sa conscience sociale pour agir en citoyen responsable et éclairé », il faut avoir des ressources! Il faudrait par exemple assigner un guidons à chaque trois apprenants. Or, dans l’état actuel des choses, le guidons au primaire a souvent devant lui plus d’une vingtaine d’apprenants! Comment voulez-vous qu’il détermine si chaque apprenant « analyse les données provenant d’observations ou d’une situation-problème et utilise des stratégies appropriées permettant d’atteindre un résultat ou de trouver une solution qu’il sera possible par la suite d’expliquer, de vérifier, d’interpréter et de généraliser[18] »? C’est presque impossible! Que l’on investisse encore plus d’argent dans le système d’éducation, et nous pourrons alors prendre toute la mesure de nos compétences! Qu’on nous donne les moyens de nos ambitions! Vivement que l’on passe à l’avenir!

            Mais, au fond, si vous voulez mon avis, cette évaluation de l’apprenant par le coach pédagogique, malgré les progrès indéniables apportés par l’élimination des moyennes, dégagera toujours en dernière analyse un parfum fétide… comment dire… de fascisme. Qui est le guidons pour évaluer le guidé? La pédagogie de demain, que j’appelle de mes vœux, sera entièrement axée sur l’autoévaluation de l’apprenant. Déjà, certaines écoles peuvent se targuer d’être à l’avant-garde de l’autoévaluation, et le renouveau pédagogique lui accorde une plus grande place. D’autres écoles, surtout dans les quartiers défavorisés, ont déjà éliminé les devoirs. J’applaudis devant tant de prescience! Mais surtout, pédagogues de tous les pays, unissez-vous! Ne prenons pas notre victoire sur les ténèbres pour acquise. Certains projets, pourtant d’une envergure pédagogique admirable, n’ont jamais vu le jour à cause de la résistance qui fut alors offerte par les forces de la contre-révolution pédagogique. Je me souviens avec nostalgie de la tentative du ministre de l’Éducation François Legault de donner un diplôme aux apprenants de troisième secondaire, puisque, je le cite, « une proportion n’a pas les capacités de se rendre en secondaire 5. Alors il faudrait au moins les rendre fonctionnels[19] ». N’est-ce pas une infinie justice que de donner un diplôme à tous?  Pourquoi certains reçoivent-ils un diplôme, alors que les autres en sont privés? Ne se S’éduquent-t-ils pas eux aussi? N’ont-ils pas un vécu? C’est pourquoi je préférerais que chaque enfant reçoive à la naissance un doctorat dans la matière de son choix.

            Or, à constater la résistance de ceux qui se sont opposés à la mesure du Ministre, on voit bien que l’on est loin du grand soir. En fait, je suis contraint de tracer un tableau plutôt sombre de ce qui nous attend. Je crois que, satisfaits de nos progrès, nous n’avons pas su jauger la vitalité des forces de l’inégalité, de tous ceux qui secrètement conspirent pour réintroduire le crucifix dans les écoles et ramener le cours classique. Même certains journalistes commencent à poser des questions propres à introduire un doute dans l’esprit des parents et de nos petits apprenants. On demande par exemple comment il se fait qu’un ministère qui compte des dizaines de milliers d’employés, ne soit pas foutu de pondre un seul manuel scolaire à temps, année après année, dont notamment pour l’implantation du renouveau pédagogique en deuxième secondaire en septembre 2006[20]? Eh bien franchement! Si les employés du Ministère passaient leur temps à rédiger des manuels scolaires, quand trouveraient-ils le temps de participer à des colloques et des conférences de psychopédagogie et à des tables rondes[21]? Et qu’est-ce que cette obsession pour les manuels scolaires? N’est-ce pas là, encore une fois, une tentative d’en imposer de connaissance à l’élève? D’autres critiques en rajoutent en dénonçant ce qu’ils appellent la médiocrité des bibliothèques scolaires. Faudrait-il en plus que les enfants lisent des livres qu’ils n’ont pas écrits eux-mêmes? Quelle extraordinaire volonté d’asservissement des futures générations. N’a-t-on pas assez lu Platon? Qu’est-ce qu’un vieux Grec venu au monde avant la naissance d’Internet (un fait que taisent généralement ses épigones) peut bien avoir à enseigner à nos petits namis d’aujourd’hui? N’est-il pas temps que la petite Ptolémée Chicoine-Gagnon lise du Ptolémée Chicoine-Gagnon? Il est grand temps de livrer à la justice expiatoire du feu tous ces livres et manuels, en autant de feux de joie autour desquels danseront nos petits apprenants, libérés qu’ils seront du lourd poids de l’héritage du passé et des divisions du monde en sexes, en classes et en rangs. Oui, qu’advienne le jour où lors de son entrée à l’école, l’apprenant recevra un miroir dans lequel il pourra passer sa journée à se contempler, aux cris d’encouragements enthousiastes de son coach pédagogique. Oui, qu’advienne le S’aimant[22]!

            Vous savez, quand je pense à l’anathème que l’on jette sur la pédagogie, je ne peux m’empêcher de penser au Blob. Il y aurait tant de parallèles à tracer entre le pauvre Blob et la pédagogie. Afin de bien me faire comprendre de Tu qui s’éduque en réalisant qu’il construit son réel en faisant l’expérience de glisser ce texte sous ses yeux, j’emploierai ce néologisme de mon cru : Pédablob. Comme jadis on reprochait au Blob d’ingurgiter les gens, on reproche aujourd’hui au Pédablob de jouer avec l’avenir de nos enfants et de tenter de pallier les problèmes de décrochages par une surenchère constante dans l’idéologie socioconstructiviste du vécu, que le premier quidam moindrement équilibré trouverait complètement débile. On demandera par exemple pourquoi, après avoir passé toute leur vie dans le système d’éducation québécois, plus des trois quarts (76,8 pour cent) des futurs professeurs inscrits à l’Université de Montréal sont incapables d’obtenir la note de passage au test de français lors de leur admission[23]. D’autres s’inquiéteront des reculs des apprenants québécois dans les mathématiques et les sciences naturelles[24]. À ces gens, je réponds : « Inquiétez-vous de vos inquiétudes »!

            Vous n’avez tout simplement pas compris ce qui motive le Pédablob. Certes, la plupart des jeunes qui arrivent à l’université doivent prendre des cours de rattrapage parce qu’ils ne savent pas écrire une seule phrase correctement après avoir passé 15 ans sur les bancs d’école. Mais n’est-ce pas là une façon bien subjective de juger de la performance du Pédablob? En jugeant le Pédablob à l’aune du critère de la connaissance, il n’est pas surprenant que l’on soit déçu. Car le Pédablob ne cherche pas à transmettre la connaissance. Comme jadis le Blob, le Pédablob est triste du sort de l’humanité, et il cherche à la réconcilier avec elle-même en absorbant un à un les petits apprenants dans une grande masse uniforme et indifférenciée. Finies, les divisions entre méritant et paresseux; à mort, les différences entre les hommes et les femmes; dehors, les divisions nationales[25]! Comme le disait dans le film Pauvres de nous la conseillère pédagogique Diane Talbot, « mon plus beau cadeau, c’est quand au spectacle de fin d’année, on ne peut plus différencier les enfants les uns des autres, et qu’on constate qu’ils ont tous performé[26] ». Le Pédablob veut faire advenir une humanité nouvelle de radicale égalité, où tous les S’aimants S’estimeront également. Qu’importe, devant cet horizon lumineux, que les enfants ne sachent plus lire, écrire ou compter?

            Oui, le Pédablob est un incompris. Je terminerai en citant l’un des meilleurs pédagogues de l’Internationale pédablobique, qui rappelle avec tant de justesse le véritable rôle de l’éducateur :

 

L’éducateur n’est pas un pêcheur. C’est un nageur et un plongeur. Il possède l’art de se glisser entre deux vagues et de se laisser porter par l’océan. Il connaît la vanité de la compétition dans le mode de connaissance de l’immensité marine. Il n’a pas peur de mettre la tête sous l’eau jusqu’à une zone où la nuit l’enveloppe de son scaphandre de plomb. Le meilleur éducateur est celui qui épouse l’océan du réel au point d’être l’océan[27].



François Charbonneau*

 

NOTES

* François Charbonneau est un père de famille terriblement inquiet face à la perspective que la plus âgée de ses trois filles, qui commence l’école en septembre 2006, risque d’y apprendre des choses subversives l’incitant à contester son autorité paternelle durement établie. Entre deux biberons et trois couches, il a terminé la rédaction d’une thèse de doctorat en science politique à l’ehess (Paris) portant sur la Révolution américaine, qu’il doit soutenir sous peu. Il ne manque jamais La poule aux œufs d’or, et a plutôt tendance à crier « la poule », même s’il se surprend parfois à s’entendre crier « l’œuf, prend l’œuf! »

1. Cf. <http://carnets.opossum.ca/mario/archives/2006/02/leducation_aude_1.html>. Site consulté le 11 juillet 2006.

2. Josée C.-Larochelle, « Contre la vague anti-pédagogique », Le Devoir (Montréal), 23 mai 2006, p. A9.

[3]. Idem.

[4]. Que les parents se rassurent, le renouveau pédagogique a dorénavant pallié cette lacune, notamment dans l’évaluation de l’apprenant. Qu’on en juge : « si l’évaluation porte sur les compétences transversales et disciplinaires, elle est maintenant conçue dans une perspective d’aide à l’apprentissage, ce qui fait une grande différence. En effet, que l’évaluation soit littéralement intégrée à l’apprentissage constitue un changement de philosophie déterminant puisque l’évaluation devient ainsi, ni plus ni moins, une responsabilité partagée, d’où l’importance de mettre en place des situations d’apprentissage et d’évaluation significatives. Les tâches doivent avoir du sens pour les élèves et répondre au fameux “Pourquoi on fait ça?” Ces situations amènent l’élève à vouloir s’engager dans une tâche plus ou moins complexe, qui peut comporter une seule compétence disciplinaire ou plusieurs compétences d’une même discipline, voire des compétences de plusieurs disciplines » (extrait de la revue Virage, mels, vol. 8, n° 5, juin 2006).

5. Il faut préciser que lorsque le concept du S’éduquant fut introduit à l’école québécoise dans les années 1970, il dut livrer une chaude lutte à son homophone largement employé jusque-là : « c’est dû quand? » que l’élève posait en guise de question à l’enseignant au sujet des devoirs. Pour éliminer toute confusion dans le réel autoconstruit de nos petits apprenants, on choisit astucieusement d’abolir les devoirs.

6. Cf. Le Devoir, 20 avril 1999, p. B1.

7. Les quatre animaux sont d’espèces différentes, ce qui représente la diversité interculturelle en peluche (idem). Il s’agit de deux garçons et de deux filles, interprétées par quatre comédiennes, question de brouiller les insoutenables stéréotypes machistes associés au fait, pour un comédien, d’être un homme.

8. Thématiques de l’émission Cornemuse, Télé-Québec (<http://cornemuse.com/cgi-bin/thematique.cgi>).

9. « Qu’est la télé éducative devenue? », Le Devoir, 20 avril 1999, p. B1.

10. Site Internet officiel de Caillou (<http://pbskids.org/caillou_french/grownups/>). Site consulté le 11 juillet 2006.

11. J’attire ici l’attention des lecteurs un peu trop pressés qui, dans l’enthousiasme de leur lecture, n’auraient peut-être pas remarqué les parenthèses que j’ai insérées subtilement dans ce mot me permettant de transmettre deux sens à la fois. Il s’agit d’une compétence transversale que je viens d’ailleurs tout juste de m’ap(pro)prier.

12. Fitzhugh Dodson, Tout se joue avant 6 ans, trad. Y. Geffray, Verviers, Marabout, coll. Marabout service, 1983.

13. Cf. Liz Warwick, « Les carottes stimulent-elles l’estime de soi? », Bulletin du centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants, vol. 3, n° 3, décembre 2004 (<www.excellence-earlychildhood.ca/documents/Pages2-3Vol3No3Dec04FR.pdf>). Site consulté le 11 juillet 2006.

14. Ibid., p. 2.

15. Cf. Direction de la santé publique, ministère de la Santé et des Services sociaux, Québec, 1998.

16. Cf. Anne Morin, « Les programmes de français : du chinois », Le Soleil (Québec), 23 mars 2006.

17. Cf. Programme de formation de l’école québécoise, p. 4.

18. Cf. Programme de formation de l’école québécoise (<http://programme.ecolequebecoise.qc.ca/asp/MathematiqueScience.asp?page=\programme_etude\primaire\mathematiques.xml>). Site consulté le 11 juillet 2006.

19. « Un diplôme en secondaire 3 », La Presse (Montréal), 9 décembre 2000, p. A1.

20. Cf. « Réforme en deuxième secondaire », La Presse, 26 mai 2006, p. A1.

21. Forums dont on peut d’ailleurs se délecter tous les deux mois dans l’incomparable revue Virage du mels.

22. Au sujet de ce néologisme : il est l’un des fruits les plus féconds à exsuder de l’effort collectif de mon équipe de recherche. Sont remerciés ici les organismes subventionnaires ainsi que ma Chaire de recherche du Canada.

23. Cf. La Presse, 22 novembre 2005, p. A11.

24. Cf. « Examens : un taux de succès à la baisse, les pires résultats depuis 1992 », La Presse, 13 mai 2006, p. A3.

25. Cf. Le Devoir, 27 avril 2006, p. A1.

26. La Presse, 20 novembre 2004, p. A10.

 

27. René Barbier, professeur en sciences de l’éducation, Université de Paris viii Vincennes Saint-Denis.



 


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