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Présentation du dossier Autour d'un livre. Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, de Louis-Georges Harvey

Un texte de Éric Bédard
Dossier : Autour d'un livre: Le printemps de l'Amérique française. Américanité, anticolonialisme, et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, de Louis-Georges Harvey
Thèmes : Canada, Histoire, Identité
Numéro : vol. 8 no. 2 Printemps-été 2006

Louis-Georges Harvey,

Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837,

Montréal, Boréal, 2005, 296 pages



Les rébellions de 1837 comme moment républicain

 


Dans Le printemps de l’Amérique française, Louis-Georges Harvey présente les rébellions de 1837 sous un jour nouveau qui bouscule les thèses traditionnelles défendues par les historiens nationalistes ou antinationalistes d’hier et d’aujourd’hui. Les premiers ont longtemps soutenu, et soutiennent encore, que 1837 aurait été l’expression d’une lutte à finir entre deux nations, une thèse qu’accrédite en grande partie le rapport Durham. Les seconds ont plutôt vu dans cette rébellion la récupération d’un mouvement social, clairement antiseigneurial, par une petite bourgeoisie canadienne-française jalouse de l’influente élite d’affaires anglophone et fondamentalement tournée vers un passé révolu. Aux yeux de Harvey, ces deux interprétations de 1837, qu’il qualifie d’« ethnicistes », passent à côté de l’essentiel. Les patriotes, tels que nous les présente ce professeur de l’Université Bishop, auraient d’abord cherché à implanter un nouveau régime républicain, plus en phase avec le destin américain du Bas-Canada. Pour comprendre le sens de cette ambition, soutient l’historien, il faut accepter de reconnaître que le passage à la modernité ne fut pas le seul apanage du libéralisme. En effet, entre un traditionalisme renfrogné qui tint mordicus aux institutions de l’Ancien régime et un libéralisme individualiste qui accepta tous les dogmes d’un capitalisme sauvage, il aurait existé, ici comme ailleurs, une alternative républicaine avant tout soucieuse de préserver l’indépendance des acteurs politiques. Les républicains s’inquiétèrent de voir les puissances d’argent détourner à leur seul profit un pouvoir que l’on venait d’arracher aux souverains, ils voulurent à tout prix éviter qu’une aristocratie de l’argent ne succède à une noblesse déchue. Inspirée par les enseignements des philosophes grecs et romains, lus et médités dans les collèges « classiques » du Bas-Canada, cette voie républicaine d’accès à la modernité, ouverte à tous les peuples de la colonie et non aux seuls « Canadiens », serait celle qu’auraient empruntée les leaders patriotes à partir du milieu des années 1820. Cet anticolonialisme d’inspiration républicain, influencé par les institutions étasuniennes, expliquerait pourquoi, en 1826, le « Parti canadien » se transforme en « Parti patriote ».

Fruit de nombreuses années de recherches et de réflexions, le livre de Louis-Georges Harvey est une contribution majeure à l’histoire des idées car il introduit dans notre historiographie un « révisionnisme républicain ». Les historiens intéressés par les idées se sont surtout intéressés à l’ultramontanisme, au libéralisme politique et économique, au personnalisme, au corporatisme, etc., mais aucun ne s’était penché avec autant de minutie sur la tradition républicaine. À la fois audacieuse et originale, la thèse de ce livre, qui prend le contre-pied de la plupart des écrits sur les rébellions, mérite que l’on s’y attarde. C’est pourquoi, nous avons demandé aux historiens Yvan Lamonde, Gilles Laporte et Jean-Paul Bernard de réagir à ce livre important.

D’emblée, tous reconnaissent que l’ouvrage est fort bien documenté, que l’auteur dispose d’une connaissance très étendue de l’historiographie américaine qui lui permet d’éclairer avec brio le discours patriote et d’inscrire les rébellions dans un contexte continental. Auteur d’une volumineuse Histoire sociale des idées[1], Yvan Lamonde voit dans ce livre une confirmation de sa thèse bien connue sur « l’américanité » du Québec, vivement critiquée au cours des dernières années. S’il reconnaît la pertinence de l’« approche discursive » pratiquée par l’auteur, Lamonde aurait aimé que Harvey pousse plus loin ses recherches et sa réflexion sur le concept de « vertu », loin d’être le monopole du champ lexical républicain. De son côté, Gilles Laporte, auteur de Patriotes et loyaux[2], estime que le discours républicain de Papineau et de l’état major du Parti patriote fut avant tout une stratégie de circonstance, une simple tactique politique mise en œuvre pour rallier les jeunes loups et stigmatiser les adversaires menaçants au sein du mouvement ainsi que pour mobiliser les masses rurales et renforcer l’alliance avec les radicaux britanniques qui, forts d’une trentaine de députés à la Chambre des communes après la réforme électorale de 1832, vont s’avérer de véritables défenseurs de la cause patriote à Londres. Grand spécialiste du « rougisme » canadien-français, Jean-Paul Bernard croit pour sa part que la démonstration de Harvey est à ce point convaincante qu’elle oblige les chercheurs à revoir le place véritable de la tradition politique britannique dans la pensée patriote, longtemps tenue pour incontestable. Au passage, Bernard reproche à Harvey de confondre libéralisme politique et libéralisme économique et de trop minimiser la dimension nationalitaire des sanglants affrontements de 1837. Comme c’est toujours la règle, nous avons invité Louis-Georges Harvey à réagir à ces remarques. Sa réplique invite au débat et à la réflexion. Le jugement final appartiendra cependant aux lecteurs d’Argument qui, espérons-nous, n’hésiteront pas à se plonger dans cet ouvrage stimulant.



Éric Bédard



NOTES

1. Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec (1760-1896), Montréal, Fides, 2000; Histoire sociale des idées au Québec (1896-1929), Montréal, Fides, 2005.

2. Gilles Laporte, Patriotes et loyaux. Leadership régional et mobilisation politique en 1837 et 1838, Québec, Septentrion, 2004.

 

 


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