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Présentation du dossier Enquête sur le catatrosphisme

Un texte de Antoine Robitaille
Dossier : Enquête sur le catastrophisme
Thèmes : Philosophie, Culture
Numéro : vol. 4 no. 1 Automne 2001 - hiver 2002

Le catastrophisme : sensationnalisme des intellectuels ?

Enquête sur la complaisance pour le désastreux



Il faut l’avouer : c’est un « trop plein » qui est à l’origine de ce dossier. Terminant Du trop de réalité, un des derniers essais — qui n’est pas sans plaisir — d’Annie Lebrun, nous n’avons pu réprimer un profond sentiment de saturation : « Encore un essai nous venant de France à l'esprit, au ton, au style complètement lessivés par le catastrophisme ! Encore un autre où l'on nous annonce la fin de tout ou presque : de l'homme, du rêve, du langage, en passant par l'imaginaire et la culture. Encore un de ces essais excessivement hexagonaux où l'auteur se fonde presque exclusivement sur des phénomènes français, sinon étroitement parisiens, pour échafauder une sorte de théorie globale de “la misère de ce temps”, de la fin de l'histoire, voire du monde. Que se passe-t-il donc en France (ou plutôt à Paris) de si “atrocement épouvantable” (permettez le pléonasme) pour sécréter cette flopée d'ouvrages qui commencent franchement à donner dans la redondance[1] ? »

Il était ici question d’Annie Lebrun. On aurait pu en convoquer bien d’autres : Philippe Muray, Denis Tillinac, Maurice G. Dantec, Renaud Camus, Philippe Sollers, Paul Virilio, Jean-Marie Guéhenno, Jean-Claude Michéa, etc. Malgré le caractère singulier de chacune de ces voix et — dans plusieurs de ces cas — leurs indéniables qualités d'éclaireur de la réalité contemporaine, une question s’impose : assisterions-nous à la naissance, en France, d'une nouvelle « bien-pensance » ? Sorte d'idéologie de la catastrophe qui transcenderait — la liste plus haut le démontre — les clivages idéologiques ? Une pensée imposant la complaisance dans le désastreux, enjoignant de s’abandonner à l’ivresse du pessimisme, cherchant fébrilement à aligner le plus de motifs possible pour se convaincre d'une seule et unique même chose : tout est foutu ? C’est à se demander si, ayant du mal à attirer l’attention, les intellectuels, depuis une vingtaine d’années, n’ont pas cru utile de crier au loup, de sonner l’hallali ou d’annoncer la fin du monde. Le catastrophisme : sensationnalisme des intellectuels ?

DÉPASSER LE RAS-LE-BOL

Le ras-le-bol est certes mauvais conseiller, mais, croyons-nous, il peut provoquer de bonnes et vraies questions. Nous avons donc tenté de dépasser ce premier stade avec les contributions de Gérald Allard, Marc Angenot, Alain Finkielkraut et Philippe Muray.

Dans certains milieux, aujourd’hui, l’apocalyptique, le désespérant, la désillusion, voire la déprime, semblent de mise. Et nous voulons comprendre pourquoi tant d’auteurs s’y vautrent comme dans un siège confortable. D’abord, oser dire la catastrophe appréhendée ou actuelle, c’est se poser comme celui qui a la force ou l’audace de vomir ce monde débile, fini, kaputt. Ne soyons pas bernés, notent Gérald Allard et Alain Finkielkraut, chacun à sa façon. Il s’agit, au moins en partie, d’un « truc ». Car un subtil « moi je le sais, vous pas » est habilement sous-tendu dans un tel discours. Dans la masse de cons-temporains, il y a Moi, détenteur privilégié de ce savoir : nous sommes cuits, à cause de la bêtise que J’ai su mettre au jour et à laquelle tout le monde participe. Sauf Moi, évidemment. Nulle surprise au fond, de découvrir qu’« Apocalypse » signifie « révélation ». Du catastrophisme découle souvent l’assurance que procure la vérité révélée.

Marc Angenot et Gérald Allard, chacun à sa manière, avaient, ces dernières années, attiré notre attention sur le genre particulier qu’est « l’essai-catastrophe » (pour reprendre le mot d’Allard) ou encore « l’essai crépusculaire » (pour reprendre celui d’Angenot). C’est pourquoi nous avons tenu à leur demander ici de poursuivre leur réflexion.

Comme Walter Benjamin, Marc Angenot démontre, en quelque sorte, que « le concept de progrès doit être fondé sur la catastrophe ». L’éclipse du progrès a, selon Angenot, radicalisé les alarmistes à gauche, les poussant à conclure que l’ennemi est maintenant plus que jamais multiforme et omniprésent. Il reprend une phrase d’Hannah Arendt nous disant qu’il fallait désormais apprendre à vivre sans les grandes promesses religieuses ou idéologiques de jadis. L’homme depuis les débuts de la modernité, est angoissé. Il l’est aujourd’hui doublement avec l’apparent non-sens de l’histoire, doublé de découvertes quotidiennes sur les petits et grands dangers que court notre monde. L’état d'alerte est permanent. Pour Marc Angenot, la catastrophe contemporaine semble être le catastrophisme lui-même; celui-ci pouvant mener à de nouveaux  mouvements irrationnels. Bref, pour Angenot, il faudrait se garder d’envisager trop légèrement le pire.

Gérald Allard, pour sa part, nous propose une archéologie du catastrophisme qu’il fait remonter à Pascal, Rousseau et Nietzsche. À toute personne se présentant — et c’est le cas des catastrophistes — bardés de certitudes quant à l’avenir, il rappelle le message de Socrate : « je sais que je ne sais pas ». Enjoignant les auteurs à la modestie, il développe une protestation, aux accents straussiens, contre l’historicisme des catastrophistes, mais aussi leur manque total de confiance en la « nature humaine », en cette couche de permanence qui se manifeste partout et toujours. Allard nous fait prendre conscience qu’entre les mots « sophisme » et « catastrophisme », il risque d’y avoir rime riche. Ni utopiste, ni dystopiste, Allard, au fond, reprend et précise l’idée de Raymond Aron : « Nulle loi, humaine ou inhumaine, n’ordonne le chaos vers un aboutissement, radieux ou horrible[2]. » Position qui débouche sur un singulier appel au « réelisme ». Lequel pourrait se résumer à savoir goûter notre liberté actuelle, qui est grande, nous permettant de revenir sur nos expériences en les confrontant avec celles de nos amis; y compris, bien sûr, les grands auteurs et grands livres. Bref, à penser.

Alain Finkielkraut, quant à lui, répond que le discours catastrophiste n’occupe pas tout l’espace à Paris, bien au contraire. L’optimisme domine selon lui l’air du temps. On présente l’époque actuelle comme l’achèvement d’un long processus d’évolution donnant droit au contemporain de regarder le passé avec condescendance. Au reste, la distinction qu’il fait entre deux traditions critiques apparaît essentielle pour comprendre les discours apocalyptiques. Une première, de gauche, critique le présent au nom des promesses démocratiques d’égalité et de liberté. Selon elle, le mal est dans la société, dans le « système », lequel doit être réformé. L’autre tradition, aristocratique, incrimine plutôt l’humanité. Filon nietzschéen qui décèle le mal dans l’homme même, voué à se muer en « dernier homme ». Mais selon l’auteur de La Défaite de la pensée, que l’étiquette de Cassandre ne répugne pas, la catastrophe existe bel et bien. Et celle-ci est rusée. Car contrairement à ce qui était annoncé dans les grandes dystopies, et attendu dans les pires scénarios, elle ne prend pas les traits d’une oppression totale, d’un anéantissement de toute liberté. C’est plutôt notre propre liberté, se prolongeant dans la puissance technique, qui la prépare. La question des limites, face à notre propre maîtrise du monde, se pose donc avec acuité : c’est la question du siècle qui s’ouvre, nous dit Finkielkraut. Dans cette optique, la peur, même extrême, peut avoir son utilité. « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve », comme disait Holderlin. Peut-il y avoir, comme le suggère Finkielkraut après Jonas, une peur constructive qui incite à la réflexion et à l’action ? Le catastrophisme, stratégie subtile pour éviter le pire ?

En décidant de critiquer le catastrophisme, Argument savait bien qu’il s’attaquait à plusieurs de ses amis, du moins à des gens qui partagent sa sensibilité. Philippe Muray, que nous publions ici avec enthousiasme, nous stimule par sa verve polémique, d’une drôlerie sans fin, et l’ampleur hyperbolique de ses analyses. Ses inquiétudes et les nôtres convergent souvent. Reste que « l’amitié » est faite d’exigence et nous tenions, avec ce dossier, à analyser un certain catastrophisme systématique qui, nous semble-t-il, peut faire l’impasse sur ce que Finkielkraut appelle « la pluralité humaine » et peut nous faire oublier bien des choses « au sein même de la catastrophe ». Par exemple « les moments de vie, de bonheur, que nous pouvons ressentir ». Bref, non seulement y a-t-il une facilité du catastrophisme dont il faut se garder, mais aussi le risque d’aveuglement volontaire.



Antoine Robitaille



NOTES


[1] Antoine Robitaille, « Trop plein », Le Devoir, 10 mars 2001. 

[2] Raymond Aron, L’Opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Pluriel », 1955, p. 201. 




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