Figures de penséeGerhard Krüger, philosopheUn texte de Fabrice PARADIS BÉLAND
Rédigés entre 1924 et 1953, tous les textes du philosophe allemand Gerhard Krüger (1902-1972) le furent durant une période tourmentée que la force des évènements avait rendue étrangère au monde qui l’avait précédée, un monde animé d’un esprit positiviste, plein de confiance et fier des progrès qu’il avait fait accomplir à la « Kultur ». Par les mêmes causes, Gerhard Krüger est donc nécessairement étranger au monde qui lui aura succédé. À l’instar des Européens de la seconde moitié du XIXe siècle, nous habitons en effet nous aussi un monde « sécularisé », un monde qu’a une nouvelle fois charmé la perspective d’une paix définitive avec le monde. Gerhard Krüger vient quant à lui d’un autre siècle, d’un siècle qui était en rupture radicale avec le monde satisfait du pur ici-bas. Pour cette raison, l’esprit (antiséculariste ou métaphysique) qui anime son œuvre sera regardé par nous, sinon avec suspicion, alors comme une relique d’un passé heureusement révolu et ressortissant au domaine sécularisé de l’histoire des idées. Et pourtant, notre propre sécularisme est récemment, et encore une fois par la force des évènements, redevenu pour nous une question. Sans ébranler notre foi en la supériorité de notre mode de vie sur celui, religieux, des islamistes fondamentalistes, le 11 septembre 2001 nous aura certainement rappelé sa relative fragilité. D’un seul coup, la fin de l’Histoire trompétée par certains s’est estompée, faisant place à une inquiétude diffuse face à un futur redevenu pour nous incertain.
Mai 2008 | Classé dans Figures de pensée
Novembre 2007
Cioran. Une réussite crépusculaireUn texte de Sylvain DAVID
Dans Aveux et anathèmes, son tout dernier recueil publié en 1987, Emil Cioran se qualifie non sans ironie de « sceptique de service d’un monde finissant ». Une telle remarque, si elle fait sourire, n’en contient pas moins une part de vérité dans la mesure où les propos de l’essayiste – aisément citables car ils s’énoncent souvent sous forme de fragments ou d’aphorismes – paraissent à bien des égards emblématiques de l’imaginaire contemporain. Une telle « réussite crépusculaire », pour détourner une expression de l’auteur, est d’autant plus éclatante que, pour une bonne part de sa carrière d’écrivain, Cioran s’est continuellement inscrit à rebours de l’opinion dominante. Ainsi, dans les années 1950-1960, où la vogue intellectuelle était au compagnonnage de route avec diverses formes de communisme ou de socialisme – qui souvent masquaient un vulgaire totalitarisme –, l’auteur d’Histoire et utopie dénonçait la croyance au progrès, ce « grotesque en rose ». De même, dès les années 1970, où les « Nouveaux philosophes » marquaient une volonté de rupture avec les idéologies de toutes sortes, l’essayiste abordait la question d’un « après l’histoire », lançant, bien avant la fin de la Guerre froide, la question de la post-historicité.
Novembre 2007 | Classé dans Figures de pensée
Avril 2007
Penser l’Europe avec Paul Valéry. PortraitUn texte de Martine BÉLAND
Qu’ils soient prose ou poésie, les écrits de Paul Valéry se découpent aisément en proverbes, en maximes et en citations pour usage littéraire, voire moral ou politique. Aujourd’hui beaucoup moins lu qu’à l’époque de sa gloire — et le mot n’est pas emphatique —, l’homme de lettres ne serait-il qu’un donneur d’exergues? Certes, sa langue, recherchée tant sur le plan syntaxique que lexical, laisse l’exemple d’un poète classique, inspiré tout autant que laborieux. Mais on lit peu, de nos jours, le poète de La jeune Parque et des Charmes. Quant aux essais littéraires, ils ne semblent pas avoir fait école, eux qui souvent prennent la forme de souvenirs (sur Mallarmé, le maître et l’ami, ou encore sur Pierre Louÿs et Huysmans), d’hommages (ainsi celui sur Marcel Proust que d’emblée Valéry confesse n’avoir à peu près pas lu ), de préfaces ou d’introductions (celles de 1926 aux Lettres persanes de Montesquieu et aux Fleurs du mal de Baudelaire), composés pour le moment, et jamais en vue d’en faire une œuvre. Portraits du XIXe siècle français romantique et naturaliste, mais aussi du tournant du siècle symboliste et surréaliste, les essais littéraires de Paul Valéry se présentent moins comme une étude systématique, achevée, que comme une série d’impressions, de souvenirs, de sentiments, ainsi qu’en témoigne son Remerciement à l’Académie française, où il fut reçu en 1927. En somme, l’image de « grande figure française » de Paul Valéry « se dissipe jour après jour », ainsi que le remarquait déjà un dictionnaire des écrivains français publié tout juste 25 ans après sa mort. L’auteur de cette notice biographique poursuivait toutefois ainsi : « par chance il reste l’œuvre. » Fort bien, mais laquelle?
Avril 2007 | Classé dans Figures de pensée
Octobre 2006
La philologie du nazisme.Un texte de George Leroux
Dans un film récent, La langue ne ment pas (2003), le réalisateur Stan Neumann nous propose une relecture minutieuse du journal de Victor Klemperer, dont l’écriture recouvre toute la période de la Seconde Guerre mondiale. Ce film est l’occasion de revenir sur ce témoignage exemplaire, demeuré à ce jour peu étudié en langue française. Dans les brèves réflexions qui suivent, je m’intéresse au statut particulier de ce journal et à sa contribution à une analyse du langage totalitaire.
Octobre 2006 | Classé dans Figures de pensée
Mars 2006
Constantin Noica, un philosophe méconnuUn texte de Sorin LAVRIC
Constantin Noica (25 juillet 1909 — 4 décembre 1987) est sans conteste l’un des plus importants penseurs roumains du XXe siècle — peut-être le plus important. Ses préoccupations l’ont amené à explorer tous les domaines de la philosophie, de l’histoire de la philosophie à la logique, en passant par l’ontologie. Il est probablement le dernier philosophe européen qui ait tenté de déduire un système de ses réflexions sur l’ontologie, pour laquelle il avait une prédilection particulière.
Mars 2006 | Classé dans Figures de pensée
Octobre 2005
Paul Ricœur, maître à penserUn texte de Jean ROY
Lorsque paraît De l’interprétation en 1965, J. Lacroix commence son compte rendu dans Le Monde (6-7 juin) en rapportant une remarque prophétique de Mounier : « Il y a une vingtaine d’années, me rendant un jour à une réunion avec Emmanuel Mounier, il me dit, désignant de loin un groupe de jeunes philosophes, et plus particulièrement l’un deux : “Plusieurs publieront d’excellents livres, mais celui-ci, qui s’appelle Ricœur écrira une œuvre.” Mounier était bon juge et prophète. Ricœur est en train de réaliser ce que prévoyait son ami. » Et quelle œuvre! Une œuvre de grande amplitude, riche, diverse, profonde, comme il y en a peu, très peu.
Octobre 2005 | Classé dans Figures de pensée
Octobre 2004
Merleau-Ponty et les aventures de la phénoménologieUn texte de Gilles Labelle
Maurice Merleau-Ponty fait partie de ces intellectuels dont le parcours se confond avec celui du siècle dernier. Certes, le philosophe meurt en 1961, 30 ans avant la fin de l’URSS. Mais dès 1955 il diagnostique le déclin irréversible du marxisme (après avoir été séduit par lui) et ensuite refuse instamment toute tentation de lui substituer un quelconque ersatz révolutionnaire (le tiers-mondisme, par exemple, comme le fera Sartre).
Octobre 2004 | Classé dans Figures de pensée
Mars 2004
Edith Stein: un parcours philosophique briséUn texte de Chantal Beauvais
Si le destin particulier d’Edith Stein (1891-1942) a fait d’elle une figure malgré tout assez connue, l’essence de son engagement philosophique n’en demeure pas moins voilée par certains présupposés qui contribuent à entretenir certains mythes persistants. Pour plusieurs, Stein est cette philosophe juive athée qui, après été déçue par l’approche philosophique d’Edmund Husserl (1859-1938), s’est convertie au catholicisme, est entrée au couvent des religieuses carmélites, pour finir ses jours de façon tragique à Auschwitz.
Mars 2004 | Classé dans Figures de pensée
Octobre 2003
Gérard Bergeron. L’indépendance qui ne s’est pas faiteUn texte de Mathieu Bock-Côté
Le nom ne nous est pas encore inconnu. Sa mort récente nous a rappelé qu’il était estimé des siens qui le considéraient comme un égal de Léon Dion et de Fernand Dumont. Pourtant, Gérard Bergeron n’a pas sa place dans la mémoire collective. Il est peu évoqué parmi les grandes figures de notre histoire récente. Il est bien rare que son nom s’échappe de son œuvre savante pour se poser comme référence dans un essai politique. Lui qui s’est toujours gardé de l’embrigadement demeure solitaire dans la mort.
Octobre 2003 | Classé dans Figures de pensée
Mars 2003
Prière pour une lecture d’Ernst BlochUn texte de Lucien Pelletier
En février 1948, le philosophe Ernst Bloch, alors réfugié aux États-Unis, se voyait offrir une chaire par l’Université de Leipzig. Il y pensa à deux fois avant d’accepter: le souvenir encore vif des atrocités nazies lui rendait pénible tout retour en Allemagne. De plus, Bloch s’en allait sur ses 63 ans et n’avait encore jamais enseigné, ayant vécu jusque-là de son travail de publiciste et d’essayiste. Il était certes confiant dans ses forces et ses capacités toujours considérables, mais au cours de ses 11 années d’exil américain il en était venu, un peu par la force des choses, à prendre Spinoza pour saint patron: comme lui, il avait renoncé à tout prestige personnel et avait mis sa vie au service exclusif de son œuvre, de ces milliers de pages produites dans les années d’exil dans un isolement presque total, et de la gloire posthume desquelles il était convaincu.
Mars 2003 | Classé dans Figures de pensée
Octobre 2002
Gilles Leclerc, inquisiteur et prophèteUn texte de Gilles Labelle
On discutera sans doute encore longtemps du sens de la Révolution tranquille. Les uns continueront d’y percevoir une rupture plus ou moins brusque avec l’Ancien régime, les autres mettront l’accent sur la continuité avec des trames événementielles ou des changements amorcés bien avant. Cependant, quelle que soit la perspective que l’on adopte, il semble difficile de nier que la Révolution tranquille ait consacré au Québec l’existence historique comme seul mode légitime d’être au monde. Fédéralistes ou souverainistes, libéraux, personnalistes ou socialistes, croyants, agnostiques ou athées, plus personne ne semble vouloir mettre en doute, après 1960, le fait que notre habitat soit l’histoire et seulement l’histoire.
Octobre 2002 | Classé dans Figures de pensée
Un inédit de Gilles Leclerc: Speak White, Bastards! (Extraits)Un texte de Gilles Leclerc et G. Labelle
Dans les pages qui suivent, nous présentons quelques pages tirées d’un manuscrit inédit de Gilles Leclerc. Ce manuscrit constituait au point de départ le chapitre VI d’un ouvrage que son auteur concevait comme la suite du Journal d’inquisiteur et qu’il voulait intituler Canada forever… less ou Cocussimo molto. Gilles Leclerc l’avait retiré de cet ouvrage, qui comptait plusieurs centaines de pages et que les éditeurs contactés avaient tous refusé de publier, pour en faire un ouvrage distinct. Il a cherché à le faire publier, sans succès également, en 1974.
Octobre 2002 | Classé dans Figures de pensée
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