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Mars 2006

Une idée qui disparaît

Un texte de Daniel JACQUES

Dans un article publié cet automne dans Le Devoir, Denise Bombardier affirmait qu’une « certaine idée du Québec est peut-être en train de mourir ». Elle y suggère, en outre, que la course à la chefferie du Parti québécois montre bien la décadence de cette formation politique et témoigne de la fin du rêve qu’elle a incarné. L’argument repose principalement sur une affirmation : les prétendants à la direction de ce parti n’auraient pas eu la stature de ses anciens chefs et n’auraient été ainsi que « les pâles copies de ces figures emblématiques » parmi lesquelles il faudrait compter Lucien Bouchard. Un amenuisement si radical du charisme de nos politiques représenterait un précieux indice de la disparition prochaine d’une certaine « idée » de nous-mêmes. Quoi qu’il en soit de la vérité de cette interprétation, il nous faut reconnaître que la question posée est la bonne. Il conviendrait toutefois de se demander quelle est l’idée du Québec qui se meurt aujourd’hui.

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Mars 2006 | Classé dans Éditorial

Des fédérations froides à un printemps chaud. Bilan critique de la grève étudiante de 2005

Un texte de Benoît LACOURSIÈRE

Introduction

Au Québec, l’hiver et le printemps 2005 ont été particulièrement chauds. Pourtant, la température n’a pas battu des records; c’est plutôt le conflit entre la population étudiante et le gouvernement Charest qui a échauffé le climat politique et social. Pour la huitième fois depuis la fin des années 1960, une grève générale étudiante a paralysé le Québec. Quelques mois après la plus grande mobilisation étudiante de l’histoire québécoise, il importe d’en faire un bilan préliminaire. Deux visions, non seulement de la stratégie à employer, mais aussi de l’éducation, se sont opposées, non seulement entre les étudiants et les étudiantes et le gouvernement Charest, mais également entre les grévistes. Malgré le conflit interne au mouvement étudiant, le ministre de l’Éducation Jean-Marc Fournier a été dans l’obligation de reculer, donnant gain de cause à la centaine de milliers d’étudiantes et d’étudiants s’étant mobilisés. L’ensemble des mouvements sociaux qui ont affronté le gouvernement Charest ne peuvent se targuer d’un tel succès et devraient en conséquence prendre exemple sur le mouvement étudiant en ce qui a trait aux luttes à venir. 
Cela étant dit, le mouvement étudiant, et particulièrement les deux grandes fédérations étudiantes collégiale et universitaire du Québec, n’est pas exempt de tout reproche. Il n’est pas normal que le mouvement étudiant ait été pris de court face à la coupure de plus de 100 millions de dollars et que la mobilisation générale ait duré plus de six semaines. L’entente de principe issue de cette grève est aussi critiquable. À partir de ma propre observation participante, de même que par le biais d’une analyse des discours et des stratégies employées durant la grève de l’hiver 2005, je soutiendrai que la grève étudiante de l’hiver et du printemps 2005 a eu lieu malgré les deux grandes fédérations étudiantes collégiale et universitaire du Québec (FECQ et FEUQ). Cette grève fut principalement le fruit du travail de base fait par quelques associations étudiantes et coordonné principalement par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) et sa coalition élargie (CASSÉÉ). L’approche utilisée par les fédérations étudiantes quant à la revendication unique des 103 millions de dollars les a enfermées dans un esprit de concession face au gouvernement, malgré le rapport de force sans précédent que détenait le mouvement étudiant.

Les modifications à l’Aide financière aux études et les mobilisations pré-grève
Le Parti libéral du Québec (PLQ) arrive au pouvoir au printemps 2003. Le milieu de l’éducation, principalement à l’université, est alors (dé)tourné vers la très attendue commission parlementaire sur la qualité, l’accessibilité et le financement des universités, convoquée officiellement le 8 décembre 2003 alors que le projet de loi modifiant la Loi sur l’Aide financière aux études (AFE) est encore discuté à l’Assemblée nationale. Celui-ci est sanctionné le 18 décembre, sans que le gouvernement ne consulte le milieu de l’éducation. Le projet modifiant le Règlement sur l’AFE et découlant de la loi est déposé le 12 février 2004 pour consultation, moins d’une semaine avant le début des travaux de la commission parlementaire spéciale. Fait étonnant, les organisations étudiantes ne critiquent pas la décision du gouvernement.

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Mars 2006 | Classé dans Tribune

La religion, menace ou héritage?

Un texte de Marc Chevrier et Gilles Labelle

[Présentation du dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]

On entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disait : « Les dieux s’en vont. »
-Chateaubriand, Les martyrs

Il fut un temps, pas si lointain, où la société moderne paraissait à jamais dégagée de l’étreinte de la religion; c’était la conclusion à laquelle s’étaient rendus les nobles défenseurs de la laïcité en France, après deux siècles d’un âpre combat contre l’Église; c’était le vœu de nombre modernistes québécois, convaincus que la Révolution tranquille avait fini par sortir le Québec de sa gangue religieuse. Des deux côtés de l’Atlantique, on voit les vocations se tarir, des églises désertes, un clergé qui bat en retraite derrière des autels devenus des fardeaux pour des paroisses sans le sou. Mais aujourd’hui, un doute s’installe. La vague de la foi ne s’est pas entièrement retirée de la plage de la modernité. La France, fille aînée de l’Église, celle qui sous Pépin Le Bref sauva la papauté en péril, assiste, désemparée, au retour de Dieu dans la cité, non point parce qu’elle renaît au credo chrétien, mais par ses immigrés du Maghreb dont les plus radicaux brandissent le glaive d’Allah. La même stupeur a gagné le Québec quand, à l’instigation du gouvernement de l’État d’Ontario, Marion Boyd déposa un rapport favorable à l’institution de tribunaux religieux pour l’arbitrage des litiges familiaux. Le Québec fier de son droit civil laïcisé devrait-il à son tour se résoudre à mettre sur pied des tribunaux islamiques? Par ailleurs, si l’on met de côté le retour du religieux par l’Islam, que faut-il faire de ce passé chrétien, de cette civilisation dont nous sommes issus et que plusieurs, par triomphalisme ou par insouciance, mettraient dare-dare au rancart, dussions-nous raser les églises ou les convertir en copropriétés de luxe pour retraités du Nouvel Âge? Jadis sous l’emprise du religieux, ne serions-nous pas tombés sous celle de l’incroyance?
Bien d’autres questions fusent à l’esprit quand il s’agit de religion et de la place qu’elle doit tenir dans la cité ou la conscience collective. Sans prétendre que les textes du présent dossier les ont posées toutes, ni qu’ils offrent l’esquisse d’une réponse satisfaisante, nous croyons qu’ils ouvrent pour le public d’Argument des sentiers que la sortie — ou le retour? — du religieux obligera à fouler plus souvent. En ouverture du dossier, Daniel Tanguay, s’exprimant au nom de la génération des « mini-boomers », se désole du traitement, oscillant entre l’indifférence et la haine, que la société québécoise réserve à l’Église qui l’a engendrée. Il tire ce constat, certes sans nostalgie aucune de l’ordre ancien, au vu de la disproportion qui existe entre un anticléricalisme resté virulent et une Église à l’agonie. Cet acharnement serait le dernier sursaut d’une course à l’ultramodernité, qui laisse l’homme libre et nu, à laquelle aboutit la Révolution tranquille. Entré dans la culture postchrétienne, le Québec est redevenu un pays de mission, comme au temps de Brébeuf et de Marguerite Bourgeoys. Gilles Routhier fait entendre un autre son de cloche. Il nous met en garde contre la tentation de prononcer trop vite l’arrêt de mort du christianisme au Québec. C’est avoir les yeux rivés sur le présent que de ne pas situer les aléas de la foi dans l’histoire, riche en revirements. Avant d’embaumer le corps et de confier les lieux de culte, érigés en patrimoine national, à la collectivité, nous ferions mieux de considérer les divers usages auxquels se prêtent nos églises et leur rôle dans la communauté. Seules des solutions circonstanciées et pragmatiques assigneront une destination adéquate aux lieux de culte dont nous paraissons soudain encombrés. Gregory Baum poursuit la réflexion par une comparaison de la place occupée par le discours religieux au Québec, au Canada et aux États-Unis. Alors que dans les deux premières nations la société s’est sécularisée au point que l’irruption du langage religieux en politique surprend ou scandalise, aux États-Unis, les religions continuent de « fleurir », malgré l’apparente séparation entre elles et l’État. Devant la renaissance du pluralisme religieux en Amérique du Nord à la faveur de l’immigration arabe et musulmane, Baum s’interroge sur les divers sens que la laïcité peut prendre; au dogmatisme militant qui chasse tout référent religieux de l’espace public, il préfère le pragmatisme, qui observe une certaine tolérance à l’égard des manifestations publiques du religieux.

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

Au chevet de l’Église catholique québécoise. Réflexions d’un « mini-boomer »

Un texte de Daniel TANGUAY

«Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ»

Je remercie l’Église de m’avoir libéré du profane.
-Ernest Renan

« Enfants des banlieues, nous faisions la planche la nuit dans des piscines réglées à la température du corps; piscines qui avaient la couleur de la Terre vue de l’espace. […] Après la baignade, nous nous baladions en voiture sur des routes qui sculptaient la montagne que nous habitions — à travers les arbres, à travers les quartiers, de piscine en piscine, de sous-sol en sous-sol […] — le simple fait de bouger sans cesse se substituait alors à toute forme de pensée plus ample. La radio emplissait la voiture de chansons d’amour et de musique rock : nous avions foi dans la musique rock, mais je pense que nous n’avons jamais cru aux chansons d’amour. Comme nos vies prenaient place dans un paradis, toute discussion sur des idées transcendantes étaient rendues futiles. La politique, nous présumions, existait ailleurs dans un enfer télévisé; la mort était quelque chose se rapprochant du recyclage.
La vie était enchantée mais sans politique ou religion. C’était la vie des enfants des enfants des pionniers — une vie après Dieu — une vie tournée vers un salut terrestre aux limites des cieux. Peut-être était-ce la chose la plus excellente à laquelle nous pussions aspirer, une vie de paix, la confusion entre la vie rêvée et la vie réelle — et je me trouve pourtant traversé par le doute en énonçant ces paroles. Je pense qu’il y a eu en fin de compte un coût à payer pour cela.
Je pense que le prix que nous avons payé pour cette vie idéale fut notre incapacité à croire pleinement en l’amour; au lieu de cette croyance nous avons acquis un sens de l’ironie qui dessèche tout ce qu’il touche. Et je me demande si cette ironie n’est pas le prix que nous avons payé pour la perte de Dieu.
Mais alors je dois me rappeler moi-même que nous sommes des êtres vivants, que nous avons des impulsions religieuses — nous devons — et pourtant à travers quelles fissures s’écoulent ces impulsions dans un monde sans religion? C’est quelque chose à quoi je pense à peu près chaque jour. De temps en temps, je me dis que c’est la seule chose à laquelle je devrais réfléchir . »

-Douglas Coupland


Double désenchantement et inquiétude spirituelle

La belle et longue citation qui introduit cet essai est tirée d’un roman intitulé Life after God, de l’écrivain canadien Douglas Coupland. Ce dernier a accédé rapidement à la notoriété médiatique internationale aux débuts des années 1990 pour son talent à décrire les états d’âme de la génération « post-boomer ». C’est d’ailleurs lui qui a baptisé cette génération : la Génération X . Curieux et troublant nom. Je crois que le « X » de la Génération X traduit à la fois une sorte de désarroi pudique et une incapacité à mettre de l’ordre dans la confusion des sentiments. La Génération X est ainsi la génération du désenchantement, mais d’un désenchantement effacé et discret. Elle est porteuse d’un nihilisme doux, ironique et léger, si léger d’ailleurs qu’il ne laissera peut-être aucune trace de son passage. Un nihilisme de l’instant présent, donc. « No Future », certes, mais sans tout le pathos lié à la perte de l’avenir utopique. Une vie, donc, après Dieu, mais sans l’angoisse mortelle née de la mort de Dieu.
J’appartiens à la Génération X par la sensibilité. Pour me taquiner, l’un de mes amis plus jeunes me refuse cette affiliation. Il me qualifie tout simplement de « mini-boomer ». Or, comme chacun sait, le terme de « boomer » est presque devenu une insulte durant les 15 dernières années. Il faut alors une bonne dose de cynisme pour accepter d’être identifié sans protestation à la génération lyrique ou à la génération du « Me-Myself-and-I » tous azimuts. Pour mon ami sociologue, bien sûr, il ne s’agissait pas de m’insulter, mais tout simplement de constater un fait démographique et sociologique : le baby-boom a en gros eu lieu entre les années 1945 et 1964. Je suis né en 1960, donc je suis un boomer. Le « mini » n’est qu’un subterfuge pour me faire avaler cette dure vérité.
À ce compte, l’inventeur et le chantre de la Génération X est lui aussi un « mini-boomer ». J’ai découvert en effet avec soulagement que Douglas Coupland était né en 1961. La Génération X semble donc plus intimement liée avec le destin de la génération lyrique qu’elle ne voudrait peut-être l’admettre. Elle n’est peut-être même qu’une copie de la Génération boomer, mais sans les couleurs vives de l’original. La Génération boomer eut pour elle toute l’ardeur des enthousiasmes, alors que la Génération X se complaît à se rendre invisible. Il y a là une cause profonde, j’oserais même dire « métaphysique », à cet état de fait : la Génération X est le moment de révélation du vide spirituel dont la Génération boomer fut porteuse à son insu. Celle-ci ne veut et ne voudra probablement pas reconnaître sa vérité, dans la mesure où elle est encore toujours trop préoccupée à habiter le monde et à s’y réaliser. Son activisme spiritualo-ésotérique et thérapeutique plein d’un paganisme sans complexe la met à l’abri de sa vérité profonde. Elle a laissé cette vérité en héritage à la Génération X. Cette vérité est celle de l’absence de Dieu, donc de toute possibilité dernière de salut. 

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

Les enjeux du débat actuel sur le patrimoine religieux

Un texte de Gilles ROUTHIER

[Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ?]

Personne ne niera qu’au Québec, l’Église catholique connaît actuellement une phase de purification éprouvante, disent les uns, un passage à vide dont elle ne saura se relever, pensent les autres. Les édifices religieux, symboles de sa présence ou de sa puissance, sont désormais moins fréquentés ou habités, et les ressources pour les entretenir se tarissent rapidement, rien n’indiquant a priori que la tendance n’évolue de manière radicale dans un proche avenir. Dans les circonstances, la conservation du patrimoine représenté par ces édifices ne va pas de soi, si bien, et cela est heureux, qu’un débat s’est ouvert afin de trouver des solutions aux problèmes inédits posés par cette situation. Pour certains, avant même de pouvoir bénéficier réellement de la discussion en cours, la solution semble tout indiquée : le sauvetage de ce trésor patrimonial passe par la nécessaire appropriation des édifices religieux par la collectivité québécoise qui en serait, de fait, la propriétaire. Il faut, dit-on, nationaliser ou privatiser tout cela. Il nous semble que ce soit là une conclusion hâtive qui non seulement va trop vite en affaire, mais procède d’un raisonnement discutable.
En effet, derrière le débat actuel sur le patrimoine religieux s’en profile un autre ou, mieux encore, ce débat sert de prétexte à un autre combat qu’on n’ose pas mener publiquement, à visière levée, mais qui est sous-entendu par plusieurs prises de position. En fait, le débat ne porte pas seulement sur ce que l’on va faire de nos églises ou couvents, sur la nécessité ou non de les conserver ou sur les modes de financement de leur conservation et de leur entretien. Au-delà de ce débat — et non en ses marges — un autre discours se développe qui fait office de sous-texte, et ce thème bien orchestré porte sur la place de l’Église catholique et, plus largement, du religieux dans notre société. 

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

Bienvenue au Québec. Réflexions sur les tribunaux islamiques

Un texte de André POUPART

[Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]

Lorsque, le 11 septembre 2005, le premier ministre de l’Ontario a annoncé qu’il « n’y aurait pas d’arbitrage religieux en Ontario », rejetant ainsi les conclusions du rapport Boyd, il mettait fin à un long débat sur l’égalité de toutes les personnes devant la loi. En conséquence, il annonçait également l’interruption des activités de tous les tribunaux religieux. Cette confirmation de l’existence d’un droit commun pour tous, entérinée par le dépôt d’un projet de loi au parlement de l’Ontario (15 novembre 2005), ne met cependant pas fin à la réflexion plus large et sans cesse renouvelée sur la place de la religion dans l’espace public.
Au moment de la laïcisation progressive de leur société, voilà que les Québécois voient Dieu faire un retour en force sous les traits d’Allah. Le vide laissé par l’effacement du christianisme dans l’espace public sera-t-il comblé par un islam affirmatif? La laïcisation de nos lois, par l’effacement de leur origine romaine et chrétienne, a eu pour but, sinon de leur donner valeur universelle, du moins de permettre à chacun, quelle que soit son origine ethnique, culturelle ou religieuse, de se reconnaître dans ce droit, eu égard aux aspects publics de sa vie. Une telle conception ne vaut toutefois que dans la mesure où la distinction public/privé fait sens.

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

Immigration, laïcité et droits des femmes

Un texte de Juliette MINCES

[Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]

Le débat sur la laïcité, parti d’une affaire de voile islamique dans un établissement scolaire, et qui n’a pas vraiment cessé depuis la fin des années 1980, s’est déroulé et continue dans un contexte complexe où le déficit de l’intégration des immigrés et surtout de leurs enfants pose des problèmes réels. Ce débat a commencé dans une période de crise économique, donc de fort chômage, qui touchait plus particulièrement les populations de culture musulmane et en premier chef, les personnes d’origine maghrébine. Comme toujours dans les périodes de crise économique, se greffent les crises sociales et politiques. Ce sont des situations où le racisme, la xénophobie et les discriminations de toute nature s’accentuent à l’encontre des « étrangers » et de leurs enfants même Français.
L’ostracisme spécifique que subissent ces populations provient de ce que l’on peut appeler un « racisme colonial » (pour reprendre l’expression de René Gallissot, historien français de la période coloniale algérienne) qui se manifeste encore, plus de 40 ans après l’indépendance de l’Algérie. Celle-ci fut acquise à la suite d’une terrible guerre de huit ans (1954-1962) dont les traces n’ont pas été effacées, notamment dans certaines franges de la population française. Avant son indépendance, l’Algérie constituait trois départements français peuplés d’environ 10 millions de « musulmans » et d’un million d’« Européens » qui durent fuir l’Algérie indépendante, dans de difficiles conditions. Pour beaucoup de Français de la métropole comme pour de nombreux rapatriés, l’Algérie aurait dû rester française. C’est ce qui a produit ce « racisme colonial » dont il est fait mention plus haut.

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

Le discours religieux dans l’espace public au Québec, au Canada et aux États-Unis

Un texte de Gregory BAUM

[Dossier: LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]

Dans les démocraties modernes, le discours religieux peut entrer dans l’espace public de plusieurs façons : (1) par des chefs politiques qui l’utilisent pour justifier leurs idées et leurs actions; (2) par les communautés religieuses qui s’adressent au public et au gouvernement pour faire valoir leur vision éthique de la société; et (3) par la société qui respecte et soutient les démarches des communautés religieuses pour exprimer et protéger leur identité.
Pour mieux comprendre ce qui se passe en Amérique du Nord, je veux d’abord montrer qu’il y a une grande différence entre la place qu’occupe la religion au Québec/Canada et aux États-Unis.

Au Québec et au Canada
Au Québec, et même au Canada anglais, la société s’est sécularisée de telle façon que l’on n’accepte plus l’utilisation d’un discours religieux ni par les chefs des gouvernements, ni par les hommes et femmes politiques. Au moins, c’est l’impression que j’ai en lisant tous les matins le Globe and Mail et Le Devoir. Quand, tout récemment, deux députés conservateurs se sont déclarés chrétiens et ont en tant que tels défendu les prétendues valeurs familiales, les journaux y ont vu une erreur stratégique, et des commentateurs ont même attribué à cette profession de foi le déclin d’appui pour M. Harper, chef du Parti conservateur. Si certains citoyens s’opposaient au dimanche, jour férié de la semaine, ou au calendrier chrétien parce que les chrétiens s’y trouvent privilégiés par rapport aux citoyens d’autres religions, les gouvernements canadiens défendraient ces coutumes au nom de la continuité culturelle et non pas au nom de la foi.

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

Le plus vieux débat du monde…

Un texte de Francis Dupuis-Déri

[Présentation du dossier: LÉGALISATION DE LA PROSTITUTION?]

Alors que nombreuses sont les autorités politiques nationales ou municipales qui cherchent présentement des solutions pour « gérer » le plus efficacement possible la prostitution, soit en la criminalisant, soit en libéralisant ce marché si particulier, partisans et partisanes des droits des femmes débattent des avantages et des désavantages de ces deux approches pour les femmes. Les féministes sont déchirées sur la question. Si elles s’entendent sur la priorité à accorder aux droits, à la sécurité et à la dignité des femmes qui pratiquent cette mise en vente de leur corps, elles ne s’entendent pas sur la meilleure voie à suivre pour obtenir les meilleurs résultats.

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

Prostitution, libéralisme et soumission aux valeurs marchandes

Un texte de Richard POULIN

[Dossier: LÉGALISATION DE LA PROSTITUTION?]

Avec le triomphe des valeurs libérales dans le processus actuel de la mondialisation, le sexe tarifé a connu, dans les dernières décennies, une expansion considérable; la soumission aux règles du marché et aux lois libérales contractuelles d’échange entraîne une acceptation de plus en plus grande de l’acte marchand, qui donne accès, contre une somme variable d’argent, au sexe de personnes. La prostitution est désormais, pour un nombre important d’États et d’organisations, un « métier comme un autre », un simple « travail du sexe » et, même pour certains, un « droit » ou une « liberté ».
Depuis le début du nouveau millénaire, plusieurs États ont réglementé (légalisé) la prostitution (Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Australie, Nouvelle-Zélande). Au Canada, un sous-comité sur le racolage examine les articles du Code criminel en vue de les amender ou de les supprimer. Le Bloc québécois a adopté en 2001 une position favorable à sa réglementation, et il a déposé une loi à cet effet en 2002. Il est donc urgent de discuter des conséquences de la réglementation de la prostitution.
Au Québec, le débat peut schématiquement être résumé ainsi : d’un côté, la prostitution est considérée comme un « travail sexuel », et les lois du travail devraient constituer l’encadrement législatif essentiel; de l’autre, cette activité est vue comme l’un des piliers de l’oppression des femmes et une violence faite à leur endroit.

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

« Trafic de femmes » : crime organisé ou organisation de la répression?

Un texte de Corinne MONNET

[Dossier: LÉGALISATION DE LA PROSTITUTION?]

Aucun pays prohibitionniste n’a vu disparaître la prostitution. Aucune loi répressive n’a jamais aidé les prostituées, même lorsqu’elle dit s’attaquer aux clients, comme en Suède. La plupart du temps, la prostitution devient donc clandestine. L’insécurité pour les personnes atteint alors son paroxysme et ce, dans la plus grande impunité, car comment concilier l’inconciliable, à savoir le statut de délinquante et celui de plaignante? Ainsi la clandestinité accroît-elle dramatiquement tous les dangers auxquels les prostituées sont confrontées et rend-elle les conditions de travail extrêmement précaires et difficiles.
La répression envers les personnes prostituées ne date évidemment pas d’hier. Les prostituées ont toujours eu affaire avec la police et la justice. Suivant l’encadrement juridique de la prostitution, selon les pays ou l’époque, plus ou moins morale ou sécuritaire, les personnes prostituées ont été enfermées (dans des bordels ou des prisons), marquées du sceau de l’infamie et socialement construites et (dé)considérées comme formant un groupe de parias.
En France, les ordonnances de 1960, promulguées afin de lutter contre certains fléaux sociaux, définissent les prostituées comme des inadaptées sociales et des victimes à réinsérer. Jusqu’à la loi de Sécurité intérieure du 18 mars 2003 (qui rend le racolage, y compris passif, un délit punit de deux mois de prison et 3 750 euros d’amendes), la prostitution n’était donc pas interdite, car elle était considérée comme une affaire privée. Toutefois, des mesures visaient déjà à en gêner l’exercice, comme celles concernant les atteintes à la moralité ou à l’ordre public. On peut aussi rajouter à cela les abus constants de la police, initiés avec le fichage systématique des personnes, pourtant interdit, mais dont la pratique constante en dit long sur la volonté d’humilier, de soumettre et de discipliner. Entre le rejet incessant d’autrui et les difficultés rencontrées dans l’accession aux droits communs, il reste peu de place pour le bien-être. L’escroquerie de l’abolitionnisme, comptant à juste titre sur la bonne morale présente en chacun et chacune, est de faire croire que les effets induits par toutes ces violences sur les personnes touchées sont dus à l’activité en elle-même et non au stigmate et à la répression tout azimut de la prostitution. 

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Mars 2006 | Classé dans Dossiers

L’université est-elle soluble dans l’innovation?

Un texte de Chantal LAGACÉ

L’usage social actuel de la notion d’innovation appelle au moins deux observations. D’abord, la notion comporte une dimension incantatoire : l’innovation est partout. Sans les éliminer, elle tient souvent la place du changement, de l’invention, de la créativité, de la découverte, de l’originalité, de la nouveauté, voire du progrès, même si ce dernier terme est clairement démodé. Ensuite, elle change subtilement de sens sous l’impulsion des idéologies gestionnaire et économique. L’innovation, connotée positivement, y remplace dorénavant la notion, devenue péjorative, d’« obsolescence planifiée ». Mais la réalité recouverte par ces deux notions reste la même : créer des besoins de consommation à même d’absorber la production dont les cycles sont de plus en plus courts.
Cette notion gestionnaire, comme d’ailleurs l’ensemble de l’idéologie gestionnaire, pénètre lentement mais sûrement le vocabulaire des autres institutions, dont celui de l’université. Depuis quelques années, la notion d’innovation est en voie de recouvrir la planification de la recherche, donnant ainsi une légitimité renouvelée aux pressions mercantilistes et utilitaristes qui s’exercent sur l’université. Autrement dit, les politiques d’innovation développent la même vision utilitariste de l’université que les autres politiques des 20 dernières années, mais les recouvrent d’une chape anoblissante. Quel être raisonnable, en effet, pourrait-il s’opposer à l’innovation? L’innovation est donc en voie de devenir un impensé de la vie universitaire, une norme qui canalise le regard que l’on porte sur les choses et qui, surtout, guide les principes par lesquels on réorganise la vie universitaire, en même temps qu’elle devient, graduellement, l’échelle par laquelle on évalue ses résultats et ceux qui y œuvrent. Ce phénomène pose aux universitaires quantité de questions qui ne sont pas nécessairement nouvelles, mais le fait qu’une question ne soit pas « innovante » ne signifie ni qu’elle soit épuisée, ni qu’elle soit sans intérêt. J’en soulèverai trois ordres, sans prétendre à l’exhaustivité : des questions épistémologiques, des questions organisationnelles et des questions sur les finalités de l’université et de la recherche, plus précisément sur leur utilité.

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Mars 2006 | Classé dans Contributions libres

Les rébellions de 1837 comme moment républicain

Un texte de Éric Bédard

Présentation: AUTOUR D’UN LIVRE.  Louis-Georges HARVEY: Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005, 296 pages

Dans Le printemps de l’Amérique française, Louis-Georges Harvey présente les rébellions de 1837 sous un jour nouveau qui bouscule les thèses traditionnelles défendues par les historiens nationalistes ou antinationalistes d’hier et d’aujourd’hui. Les premiers ont longtemps soutenu, et soutiennent encore, que 1837 aurait été l’expression d’une lutte à finir entre deux nations, une thèse qu’accrédite en grande partie le rapport Durham. Les seconds ont plutôt vu dans cette rébellion la récupération d’un mouvement social, clairement antiseigneurial, par une petite bourgeoisie canadienne-française jalouse de l’influente élite d’affaires anglophone et fondamentalement tournée vers un passé révolu. Aux yeux de Harvey, ces deux interprétations de 1837, qu’il qualifie d’« ethnicistes », passent à côté de l’essentiel. Les patriotes, tels que nous les présente ce professeur de l’Université Bishop, auraient d’abord cherché à implanter un nouveau régime républicain, plus en phase avec le destin américain du Bas-Canada. Pour comprendre le sens de cette ambition, soutient l’historien, il faut accepter de reconnaître que le passage à la modernité ne fut pas le seul apanage du libéralisme. En effet, entre un traditionalisme renfrogné qui tint mordicus aux institutions de l’Ancien régime et un libéralisme individualiste qui accepta tous les dogmes d’un capitalisme sauvage, il aurait existé, ici comme ailleurs, une alternative républicaine avant tout soucieuse de préserver l’indépendance des acteurs politiques. 

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Mars 2006 | Classé dans Autour d’un livre

À propos d’une approche discursive du courant républicain étasunien au Bas-Canada

Un texte de Yvan LAMONDE

[AUTOUR D’UN LIVRE : Louis-Georges Harvey, Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005, 296 pages]

Des aperçus importants du propos de cet ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat, ont été rendus publics dans quelques contributions de l’auteur, dont celle publiée dans le collectif Québécois et américains et, faut-il le rappeler, dans des articles où Louis-Georges Harvey témoignait de son intérêt méthodologique pour l’analyse du discours, de la rhétorique et du lexique. L’ouvrage indique aussi la position scientifique peu fréquente d’un spécialiste à la fois de l’histoire du Bas-Canada et de l’histoire des États-Unis, position qui, compte tenu du voisinage, devrait être plus fréquente et habiter davantage le curriculum des études des départements d’histoire.

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Mars 2006 | Classé dans Autour d’un livre

La rhétorique républicaine sous le rasoir d’Occam

Un texte de Gilles LAPORTE

[AUTOUR D’UN LIVRE : Louis-Georges Harvey, Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005, 296 pages]

Au Canada, les hommes qui ont le plus de lumières, de patriotisme et d’humanité, font des efforts extraordinaires pour dégoûter le peuple du simple bonheur qui lui suffit encore. Ils mettent plus de soin à aiguillonner les passions humaines qu’ailleurs on n’emploie d’efforts pour les calmer.

Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1986, t. 1, p. 422

Cent soixante-dix ans après ces rébellions patriotes, mais aussi, déjà, quarante ans après Ouellet, trente après Ryerson et vingt après Bernard, il est opportun ce rendez-vous proposé par la revue Argument « autour d’un livre », en l’occurrence l’excellent ouvrage de Louis-Georges Harvey, Le printemps de l’Amérique française. J’y vois en effet l’heureux prétexte pour partager le fruit de nos réflexions et faire le point à propos de celles d’un estimé collègue.
Depuis 20 ans, justement, les chantiers ont surtout consisté à diffuser et à commenter des documents d’archives grâce notamment aux contributions de Georges Aubin, d’Yvan Lamonde et par le biais des diverses ressources rendues disponibles par Internet. Sur le plan théorique, les travaux de Gérard Bouchard auront, entre autres, inspiré ceux de Marcel Bellavance et de Louis-Georges Harvey.
Harvey, incidemment, se propose de décrire l’émergence dans le discours patriote d’une rhétorique républicaine sous l’effet de l’américanité. Peu importe si cette formulation est juste et si elle respecte bien la pensée du principal intéressé, qu’il suffise ici de signaler que la démonstration faite dans Le printemps de l’Amérique française s’avère fort convaincante et démontre un examen particulièrement approfondi des sources.

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Mars 2006 | Classé dans Autour d’un livre