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Mars 2006
Une idée qui disparaîtUn texte de Daniel JACQUES
Dans un article publié cet automne dans Le Devoir, Denise Bombardier affirmait qu’une « certaine idée du Québec est peut-être en train de mourir ». Elle y suggère, en outre, que la course à la chefferie du Parti québécois montre bien la décadence de cette formation politique et témoigne de la fin du rêve qu’elle a incarné. L’argument repose principalement sur une affirmation : les prétendants à la direction de ce parti n’auraient pas eu la stature de ses anciens chefs et n’auraient été ainsi que « les pâles copies de ces figures emblématiques » parmi lesquelles il faudrait compter Lucien Bouchard. Un amenuisement si radical du charisme de nos politiques représenterait un précieux indice de la disparition prochaine d’une certaine « idée » de nous-mêmes. Quoi qu’il en soit de la vérité de cette interprétation, il nous faut reconnaître que la question posée est la bonne. Il conviendrait toutefois de se demander quelle est l’idée du Québec qui se meurt aujourd’hui.
Mars 2006 | Classé dans Éditorial
Des fédérations froides à un printemps chaud. Bilan critique de la grève étudiante de 2005Un texte de Benoît LACOURSIÈRE
Introduction
Au Québec, l’hiver et le printemps 2005 ont été particulièrement chauds. Pourtant, la température n’a pas battu des records; c’est plutôt le conflit entre la population étudiante et le gouvernement Charest qui a échauffé le climat politique et social. Pour la huitième fois depuis la fin des années 1960, une grève générale étudiante a paralysé le Québec. Quelques mois après la plus grande mobilisation étudiante de l’histoire québécoise, il importe d’en faire un bilan préliminaire. Deux visions, non seulement de la stratégie à employer, mais aussi de l’éducation, se sont opposées, non seulement entre les étudiants et les étudiantes et le gouvernement Charest, mais également entre les grévistes. Malgré le conflit interne au mouvement étudiant, le ministre de l’Éducation Jean-Marc Fournier a été dans l’obligation de reculer, donnant gain de cause à la centaine de milliers d’étudiantes et d’étudiants s’étant mobilisés. L’ensemble des mouvements sociaux qui ont affronté le gouvernement Charest ne peuvent se targuer d’un tel succès et devraient en conséquence prendre exemple sur le mouvement étudiant en ce qui a trait aux luttes à venir.
Les modifications à l’Aide financière aux études et les mobilisations pré-grève
Mars 2006 | Classé dans Tribune
La religion, menace ou héritage?Un texte de Marc Chevrier et Gilles Labelle
[Présentation du dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]
On entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disait : « Les dieux s’en vont. »
Il fut un temps, pas si lointain, où la société moderne paraissait à jamais dégagée de l’étreinte de la religion; c’était la conclusion à laquelle s’étaient rendus les nobles défenseurs de la laïcité en France, après deux siècles d’un âpre combat contre l’Église; c’était le vœu de nombre modernistes québécois, convaincus que la Révolution tranquille avait fini par sortir le Québec de sa gangue religieuse. Des deux côtés de l’Atlantique, on voit les vocations se tarir, des églises désertes, un clergé qui bat en retraite derrière des autels devenus des fardeaux pour des paroisses sans le sou. Mais aujourd’hui, un doute s’installe. La vague de la foi ne s’est pas entièrement retirée de la plage de la modernité. La France, fille aînée de l’Église, celle qui sous Pépin Le Bref sauva la papauté en péril, assiste, désemparée, au retour de Dieu dans la cité, non point parce qu’elle renaît au credo chrétien, mais par ses immigrés du Maghreb dont les plus radicaux brandissent le glaive d’Allah. La même stupeur a gagné le Québec quand, à l’instigation du gouvernement de l’État d’Ontario, Marion Boyd déposa un rapport favorable à l’institution de tribunaux religieux pour l’arbitrage des litiges familiaux. Le Québec fier de son droit civil laïcisé devrait-il à son tour se résoudre à mettre sur pied des tribunaux islamiques? Par ailleurs, si l’on met de côté le retour du religieux par l’Islam, que faut-il faire de ce passé chrétien, de cette civilisation dont nous sommes issus et que plusieurs, par triomphalisme ou par insouciance, mettraient dare-dare au rancart, dussions-nous raser les églises ou les convertir en copropriétés de luxe pour retraités du Nouvel Âge? Jadis sous l’emprise du religieux, ne serions-nous pas tombés sous celle de l’incroyance?
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
Au chevet de l’Église catholique québécoise. Réflexions d’un « mini-boomer »Un texte de Daniel TANGUAY
«Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ»
Je remercie l’Église de m’avoir libéré du profane.
« Enfants des banlieues, nous faisions la planche la nuit dans des piscines réglées à la température du corps; piscines qui avaient la couleur de la Terre vue de l’espace. […] Après la baignade, nous nous baladions en voiture sur des routes qui sculptaient la montagne que nous habitions — à travers les arbres, à travers les quartiers, de piscine en piscine, de sous-sol en sous-sol […] — le simple fait de bouger sans cesse se substituait alors à toute forme de pensée plus ample. La radio emplissait la voiture de chansons d’amour et de musique rock : nous avions foi dans la musique rock, mais je pense que nous n’avons jamais cru aux chansons d’amour. Comme nos vies prenaient place dans un paradis, toute discussion sur des idées transcendantes étaient rendues futiles. La politique, nous présumions, existait ailleurs dans un enfer télévisé; la mort était quelque chose se rapprochant du recyclage.
La belle et longue citation qui introduit cet essai est tirée d’un roman intitulé Life after God, de l’écrivain canadien Douglas Coupland. Ce dernier a accédé rapidement à la notoriété médiatique internationale aux débuts des années 1990 pour son talent à décrire les états d’âme de la génération « post-boomer ». C’est d’ailleurs lui qui a baptisé cette génération : la Génération X . Curieux et troublant nom. Je crois que le « X » de la Génération X traduit à la fois une sorte de désarroi pudique et une incapacité à mettre de l’ordre dans la confusion des sentiments. La Génération X est ainsi la génération du désenchantement, mais d’un désenchantement effacé et discret. Elle est porteuse d’un nihilisme doux, ironique et léger, si léger d’ailleurs qu’il ne laissera peut-être aucune trace de son passage. Un nihilisme de l’instant présent, donc. « No Future », certes, mais sans tout le pathos lié à la perte de l’avenir utopique. Une vie, donc, après Dieu, mais sans l’angoisse mortelle née de la mort de Dieu.
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
Les enjeux du débat actuel sur le patrimoine religieuxUn texte de Gilles ROUTHIER
[Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ?]
Personne ne niera qu’au Québec, l’Église catholique connaît actuellement une phase de purification éprouvante, disent les uns, un passage à vide dont elle ne saura se relever, pensent les autres. Les édifices religieux, symboles de sa présence ou de sa puissance, sont désormais moins fréquentés ou habités, et les ressources pour les entretenir se tarissent rapidement, rien n’indiquant a priori que la tendance n’évolue de manière radicale dans un proche avenir. Dans les circonstances, la conservation du patrimoine représenté par ces édifices ne va pas de soi, si bien, et cela est heureux, qu’un débat s’est ouvert afin de trouver des solutions aux problèmes inédits posés par cette situation. Pour certains, avant même de pouvoir bénéficier réellement de la discussion en cours, la solution semble tout indiquée : le sauvetage de ce trésor patrimonial passe par la nécessaire appropriation des édifices religieux par la collectivité québécoise qui en serait, de fait, la propriétaire. Il faut, dit-on, nationaliser ou privatiser tout cela. Il nous semble que ce soit là une conclusion hâtive qui non seulement va trop vite en affaire, mais procède d’un raisonnement discutable.
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
Bienvenue au Québec. Réflexions sur les tribunaux islamiquesUn texte de André POUPART
[Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]
Lorsque, le 11 septembre 2005, le premier ministre de l’Ontario a annoncé qu’il « n’y aurait pas d’arbitrage religieux en Ontario », rejetant ainsi les conclusions du rapport Boyd, il mettait fin à un long débat sur l’égalité de toutes les personnes devant la loi. En conséquence, il annonçait également l’interruption des activités de tous les tribunaux religieux. Cette confirmation de l’existence d’un droit commun pour tous, entérinée par le dépôt d’un projet de loi au parlement de l’Ontario (15 novembre 2005), ne met cependant pas fin à la réflexion plus large et sans cesse renouvelée sur la place de la religion dans l’espace public.
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
Immigration, laïcité et droits des femmesUn texte de Juliette MINCES
[Dossier : LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]
Le débat sur la laïcité, parti d’une affaire de voile islamique dans un établissement scolaire, et qui n’a pas vraiment cessé depuis la fin des années 1980, s’est déroulé et continue dans un contexte complexe où le déficit de l’intégration des immigrés et surtout de leurs enfants pose des problèmes réels. Ce débat a commencé dans une période de crise économique, donc de fort chômage, qui touchait plus particulièrement les populations de culture musulmane et en premier chef, les personnes d’origine maghrébine. Comme toujours dans les périodes de crise économique, se greffent les crises sociales et politiques. Ce sont des situations où le racisme, la xénophobie et les discriminations de toute nature s’accentuent à l’encontre des « étrangers » et de leurs enfants même Français.
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
Le discours religieux dans l’espace public au Québec, au Canada et aux États-UnisUn texte de Gregory BAUM
[Dossier: LES DIEUX AUX PORTES DE LA CITÉ]
Dans les démocraties modernes, le discours religieux peut entrer dans l’espace public de plusieurs façons : (1) par des chefs politiques qui l’utilisent pour justifier leurs idées et leurs actions; (2) par les communautés religieuses qui s’adressent au public et au gouvernement pour faire valoir leur vision éthique de la société; et (3) par la société qui respecte et soutient les démarches des communautés religieuses pour exprimer et protéger leur identité.
Au Québec et au Canada
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
Le plus vieux débat du monde…Un texte de Francis Dupuis-Déri
[Présentation du dossier: LÉGALISATION DE LA PROSTITUTION?] Alors que nombreuses sont les autorités politiques nationales ou municipales qui cherchent présentement des solutions pour « gérer » le plus efficacement possible la prostitution, soit en la criminalisant, soit en libéralisant ce marché si particulier, partisans et partisanes des droits des femmes débattent des avantages et des désavantages de ces deux approches pour les femmes. Les féministes sont déchirées sur la question. Si elles s’entendent sur la priorité à accorder aux droits, à la sécurité et à la dignité des femmes qui pratiquent cette mise en vente de leur corps, elles ne s’entendent pas sur la meilleure voie à suivre pour obtenir les meilleurs résultats.
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
Prostitution, libéralisme et soumission aux valeurs marchandesUn texte de Richard POULIN
[Dossier: LÉGALISATION DE LA PROSTITUTION?]
Avec le triomphe des valeurs libérales dans le processus actuel de la mondialisation, le sexe tarifé a connu, dans les dernières décennies, une expansion considérable; la soumission aux règles du marché et aux lois libérales contractuelles d’échange entraîne une acceptation de plus en plus grande de l’acte marchand, qui donne accès, contre une somme variable d’argent, au sexe de personnes. La prostitution est désormais, pour un nombre important d’États et d’organisations, un « métier comme un autre », un simple « travail du sexe » et, même pour certains, un « droit » ou une « liberté ».
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
« Trafic de femmes » : crime organisé ou organisation de la répression?Un texte de Corinne MONNET
[Dossier: LÉGALISATION DE LA PROSTITUTION?]
Aucun pays prohibitionniste n’a vu disparaître la prostitution. Aucune loi répressive n’a jamais aidé les prostituées, même lorsqu’elle dit s’attaquer aux clients, comme en Suède. La plupart du temps, la prostitution devient donc clandestine. L’insécurité pour les personnes atteint alors son paroxysme et ce, dans la plus grande impunité, car comment concilier l’inconciliable, à savoir le statut de délinquante et celui de plaignante? Ainsi la clandestinité accroît-elle dramatiquement tous les dangers auxquels les prostituées sont confrontées et rend-elle les conditions de travail extrêmement précaires et difficiles.
Mars 2006 | Classé dans Dossiers
L’université est-elle soluble dans l’innovation?Un texte de Chantal LAGACÉ
L’usage social actuel de la notion d’innovation appelle au moins deux observations. D’abord, la notion comporte une dimension incantatoire : l’innovation est partout. Sans les éliminer, elle tient souvent la place du changement, de l’invention, de la créativité, de la découverte, de l’originalité, de la nouveauté, voire du progrès, même si ce dernier terme est clairement démodé. Ensuite, elle change subtilement de sens sous l’impulsion des idéologies gestionnaire et économique. L’innovation, connotée positivement, y remplace dorénavant la notion, devenue péjorative, d’« obsolescence planifiée ». Mais la réalité recouverte par ces deux notions reste la même : créer des besoins de consommation à même d’absorber la production dont les cycles sont de plus en plus courts.
Mars 2006 | Classé dans Contributions libres
Les rébellions de 1837 comme moment républicainUn texte de Éric Bédard
Présentation: AUTOUR D’UN LIVRE. Louis-Georges HARVEY: Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005, 296 pages Dans Le printemps de l’Amérique française, Louis-Georges Harvey présente les rébellions de 1837 sous un jour nouveau qui bouscule les thèses traditionnelles défendues par les historiens nationalistes ou antinationalistes d’hier et d’aujourd’hui. Les premiers ont longtemps soutenu, et soutiennent encore, que 1837 aurait été l’expression d’une lutte à finir entre deux nations, une thèse qu’accrédite en grande partie le rapport Durham. Les seconds ont plutôt vu dans cette rébellion la récupération d’un mouvement social, clairement antiseigneurial, par une petite bourgeoisie canadienne-française jalouse de l’influente élite d’affaires anglophone et fondamentalement tournée vers un passé révolu. Aux yeux de Harvey, ces deux interprétations de 1837, qu’il qualifie d’« ethnicistes », passent à côté de l’essentiel. Les patriotes, tels que nous les présente ce professeur de l’Université Bishop, auraient d’abord cherché à implanter un nouveau régime républicain, plus en phase avec le destin américain du Bas-Canada. Pour comprendre le sens de cette ambition, soutient l’historien, il faut accepter de reconnaître que le passage à la modernité ne fut pas le seul apanage du libéralisme. En effet, entre un traditionalisme renfrogné qui tint mordicus aux institutions de l’Ancien régime et un libéralisme individualiste qui accepta tous les dogmes d’un capitalisme sauvage, il aurait existé, ici comme ailleurs, une alternative républicaine avant tout soucieuse de préserver l’indépendance des acteurs politiques.
Mars 2006 | Classé dans Autour d’un livre
À propos d’une approche discursive du courant républicain étasunien au Bas-CanadaUn texte de Yvan LAMONDE
[AUTOUR D’UN LIVRE : Louis-Georges Harvey, Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005, 296 pages] Des aperçus importants du propos de cet ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat, ont été rendus publics dans quelques contributions de l’auteur, dont celle publiée dans le collectif Québécois et américains et, faut-il le rappeler, dans des articles où Louis-Georges Harvey témoignait de son intérêt méthodologique pour l’analyse du discours, de la rhétorique et du lexique. L’ouvrage indique aussi la position scientifique peu fréquente d’un spécialiste à la fois de l’histoire du Bas-Canada et de l’histoire des États-Unis, position qui, compte tenu du voisinage, devrait être plus fréquente et habiter davantage le curriculum des études des départements d’histoire.
Mars 2006 | Classé dans Autour d’un livre
La rhétorique républicaine sous le rasoir d’OccamUn texte de Gilles LAPORTE
[AUTOUR D’UN LIVRE : Louis-Georges Harvey, Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005, 296 pages] Au Canada, les hommes qui ont le plus de lumières, de patriotisme et d’humanité, font des efforts extraordinaires pour dégoûter le peuple du simple bonheur qui lui suffit encore. Ils mettent plus de soin à aiguillonner les passions humaines qu’ailleurs on n’emploie d’efforts pour les calmer. Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1986, t. 1, p. 422
Cent soixante-dix ans après ces rébellions patriotes, mais aussi, déjà, quarante ans après Ouellet, trente après Ryerson et vingt après Bernard, il est opportun ce rendez-vous proposé par la revue Argument « autour d’un livre », en l’occurrence l’excellent ouvrage de Louis-Georges Harvey, Le printemps de l’Amérique française. J’y vois en effet l’heureux prétexte pour partager le fruit de nos réflexions et faire le point à propos de celles d’un estimé collègue.
Mars 2006 | Classé dans Autour d’un livre
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