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Le mythe de la caverne conjugale

Un texte de FRANCIS DUPUIS-DÉRI

Les féministes ont bataillé fort pour qu’advienne l’égalité entre les femmes et les hommes aussi bien dans l’espace public que dans l’intimité des rapports familiaux, amoureux et sexuels. Elles ont documenté les inégalités au sein des couples et des familles et elles ont espéré – implicitement ou explicitement – que les hommes s’engageraient à parts égales dans les tâches domestiques et parentales . Les hommes ont résisté si efficacement que nous (les hommes) jouissons en général, aujourd’hui encore, de plus de privilèges et de pouvoir que la majorité des femmes. En dépit de discours affolés au sujet de l’« égalité-déjà-là », des « excès du féminisme » et de la « crise de la masculinité », les hommes consacrent encore bien moins de temps et d’énergie que les femmes aux tâches domestiques et parentales. De plus, c’est l’homme, le plus souvent, qui possède le compte de banque et le fonds de pension les mieux garnis, la voiture et la résidence, et qui décide par ses choix de carrière où vivra la famille. À la suite d’une séparation, les hommes se contentent en grande majorité de passer à peine quelques jours par semaine avec leurs enfants, laissant aux femmes le plus lourd des responsabilités parentales et se lançant rapidement à la recherche d’une nouvelle conjointe, si possible sans enfants. Deux générations après la publication du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, les « filles » de Simone et les « fils » de Jean-Paul entretiennent donc en général encore des rapports inégalitaires, au profit des hommes.

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Mai 2008 | Classé dans Contributions libres

Présentation: Le roman de la littérature québécoise

Un texte de Marie-Andrée LAMONTAGNE

L’histoire littéraire est au cœur de la rubrique « Autour d’un livre » qui paraît dans ce numéro, et pour cause. Histoire de la littérature québécoise, des Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge, publié aux éditions du Boréal à l’automne 2007, vient à son heure. Près de deux siècles de soupirs n’auront pas été vains : l’objet existe, cette synthèse en est la preuve. On peut manipuler ledit objet, l’examiner sous toutes les coutures ou l’envisager comme un tout, l’exhiber localement avec une fierté revancharde, timidement à l’étranger. L’objet : la littérature québécoise, dont l’existence, paradoxalement, n’a jamais été aussi attestée que maintenant, alors que l’habit gêne aux entournures. Qui en fait partie ? À partir de quand ? Au nom de quoi ? Et qui reste à la porte ? Plus intéressant encore : qui veut bien rester dehors ? 

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Mai 2008 | Classé dans Autour d’un livre

La littérature québécoise et ses marges

Un texte de Jean-Christian PLEAU

L’Histoire de la littérature québécoise publiée par Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge et Martine-Emmanuelle Lapointe vient combler un vide étrange. Depuis longtemps, le seul ouvrage que l’on pouvait proposer à qui souhaitait une vue d’ensemble du domaine littéraire québécois était celui de Laurent Mailhot, La Littérature québécoise depuis ses origines (Typo, 1997). Ce livre, qui avait d’abord été un « Que sais-je ? » (paru pour la première fois en 1974), en avait conservé les limites, malgré l’ampleur nouvelle donnée au texte : c’était un ouvrage dense, cherchant à mentionner le plus grand nombre de titres et n’accordant du coup à chacun d’entre eux que quelques formules lapidaires. Utile comme feuille de route, il ne pouvait guère être recommandé au grand public qui aurait souhaité en faire une lecture cursive. À ce dernier, on ne pouvait davantage proposer La Vie littéraire au Québec (Presses de l’Université Laval, 1991), projet collectif monumental dont cinq tomes sur huit ont maintenant été publiés : en effet, cette somme s’adresse en premier lieu aux spécialistes, et les dimensions mêmes de l’ouvrage suffiraient à le rendre inaccessible. Au demeurant, La Vie littéraire, comme son nom le suggère, met de l’avant l’histoire des institutions littéraires : l’ouvrage n’est pas centré sur les textes eux-mêmes. Conçu comme outil de référence pour les chercheurs, il ne prétend en aucune manière jouer le rôle d’ouvrage d’initiation. Il faut en fait remonter à 1967 pour trouver un ouvrage comparable dans sa visée à celui de Biron et de ses collègues, soit L’Histoire de la littérature française du Québec, publiée sous la direction de Pierre de Grandpré. Mais c’était il y a une génération : et l’on sait combien cette génération a marqué la littérature québécoise… De fait, dans la nouvelle Histoire de la littérature québécoise qui nous est proposée, la littérature postérieure à 1960 n’occupe pas loin de la moitié de l’ouvrage. Nul ne niera en somme qu’il y avait un manque criant, auquel Biron et ses collègues viennent précisément répondre.

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Mai 2008 | Classé dans Autour d’un livre

Éloge des petites littératures

Un texte de Maxime PRÉVOST

Appelée à faire date, une entreprise éditoriale comme cette impressionnante Histoire de la littérature québécoise aura inévitablement, au cours des prochaines décennies, plusieurs effets structurants sur la lecture et l’enseignement du corpus national. Disons-le d’emblée, cet ouvrage est une réussite incontestable qui réunit une suite de commentaires éclairés et éclairants sur les textes marquants de notre littérature ; le plaisir de lecture est considérable, qu’on choisisse de lire l’ouvrage d’une traite ou à pièces décousues, ce qui rehausse d’autant son pouvoir à moyen et à long terme : voici une histoire de la littérature qu’auront lue tous les commentateurs d’ici quelques années. Ce livre deviendra vraisemblablement un dénominateur commun de tous les discours sur la littérature québécoise, sans même qu’il soit nécessaire de le citer. Il convient donc de s’interroger dès aujourd’hui sur ses lignes directrices, avant qu’elles ne se soient instituées dans nos discours avec toute la force du naturel.
Les auteurs insistent dans leur introduction sur la notion, extrêmement problématique, de «texte littéraire» (l’incipit se lit : «Ce livre constitue à la fois une mise en situation et une relecture des textes littéraires québécois, des origines à nos jours», p. 11). Or il y a tout lieu de se demander si cette cohabitation du substantif texte et de l’adjectif littéraire ne constitue pas une tentative, implicite, de concilier l’histoire et l’ontologie. Des textes ont été produits au Canada français, depuis Jacques Cartier, qui, par la force des choses – je dirais par la force de l’histoire – ne portent aucune marque particulière de littérarité («Un récit de voyage, comme on en trouve des dizaines dans le corpus de la Nouvelle-France, est-il littéraire au même titre que le sera la poésie d’Émile Nelligan ?», p. 11). Selon nos auteurs, le mot littéraire aurait donc «une acception particulièrement large au Québec. Pendant longtemps, des textes qui ailleurs appartiendraient aux marges de l’histoire littéraire en forment ici l’armature» (p. 12).

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Mai 2008 | Classé dans Autour d’un livre

Une littérature qui se lit

Un texte de Antoine BOISCLAIR

Depuis les travaux de Gustave Lanson, qui à l’aube du XXe siècle ouvrit sa discipline à des perspectives sociologiques, les historiens de la littérature peuvent difficilement faire abstraction des enjeux institutionnels agissant sur leur objet d’étude. Au cours des dernières décennies, particulièrement depuis les théories de Pierre Bourdieu sur le champ littéraire, cette orientation sociologique a cependant mené plusieurs chercheurs à négliger la dimension esthétique des œuvres, à exclure de leur horizon l’épineux problème de la valeur et, sous prétexte d’objectivité, à envisager parfois sur un plan d’égalité les genres canoniques (poésie, roman, théâtre, etc.) et les « discours » au sens large du terme (discours journalistiques, politiques, iconographiques, etc.) . La Vie littéraire au Québec, comme le mentionnent Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge dans le texte d’introduction à leur ouvrage, participe depuis quelques années de cette orientation pluraliste qui s’intéresse souvent davantage à l’histoire des idées qu’à celle des œuvres littéraires proprement dites. 

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Mai 2008 | Classé dans Autour d’un livre

L’étendue de la littérature québécoise

Un texte de Michel BIRON, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT

Nous remercions la revue Argument d’avoir choisi notre livre pour le soumettre à trois collègues et de nous permettre de réagir à leurs commentaires. Nous sommes d’autant plus heureux de cette occasion qu’Argument n’est pas une revue spécialisée en littérature et que l’on a donc considéré, pour une fois, que la littérature n’était pas uniquement un objet pour les spécialistes. C’était d’ailleurs notre ambition que d’écrire d’abord à l’intention des lecteurs pour qui la littérature n’est pas un domaine de recherche.
Les trois signataires des comptes rendus ont souligné l’unité de ton et le fait que le livre était conçu pour être lu et non seulement pour être consulté. Cet aspect était primordial pour nous : l’inventaire de la littérature québécoise a beaucoup progressé depuis quelques décennies, mais la mise en récit de l’ensemble de cette littérature était devenue rare et même contraire à l’orientation de notre métier, en raison du « généralisme » que cela implique. La littérature québécoise comprend aujourd’hui un grand nombre de spécialités, mais nous avons fait le pari qu’il était encore possible d’en parler à ceux que François-Xavier Garneau désignait comme « la généralité des lecteurs ». Cela dit, nous croyons que, pour les spécialistes eux-mêmes, il pourra être utile de mieux situer les œuvres, les genres et les périodes en regard d’un ensemble que le domaine des études québécoises risque de perdre de vue. En ce sens, les critiques qui nous sont adressées nous semblent très positives, puisqu’il s’agit pour l’essentiel de questions que seule une perspective d’ensemble permet de poser.

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Mai 2008 | Classé dans Autour d’un livre

Pavane pour une communauté juive défunte

Un texte de Abraham BENGIO

Les enfants,
Un jour vous viendrez à Tanger, Perle du Détroit, Ville blanche, Tourterelle posée sur l’épaule de l’Afrique (Oui, je sais, cela ressemble un peu aux litanies de la Vierge : pourtant, rien de moins vierge que cette ville si longtemps offerte à tous ceux qui voulaient la prendre). Vous viendrez à Tanger, avec moi ou en souvenir de moi. Mais vous n’y verrez pas – ou si peu – de juifs. Il vous faudra découvrir Tanger sans les juifs tangérois.
Il faut pourtant que vous sachiez que cette ville ne peut en aucun cas, à la différence des shtetels de Pologne, être réputée judenrein (expression nazie qui veut dire à peu près : « débarrassée de ses juifs »), et ce, au moins pour trois raisons : la première est, bien entendu, qu’il n’y a pas eu ici de massacre ; personne ne nous a chassés : un jour, nous avons cru que l’heure était venue de partir, voilà tout. La deuxième est que les juifs tangérois dispersés à travers le monde restent prisonniers, passionnément, des charmes puissants et des sortilèges de cette ville. La troisième est que Tanger, bien que plus de trente ans se soient écoulés, n’a pas oublié ses juifs. Il y en a même une quatrième : c’est qu’il reste encore à Tanger quelques juifs, semblables à ces roches témoins épargnées par l’érosion ; regroupés autour d’une unique synagogue, ils gardent nos cimetières et se réunissent le soir au cercle, le « Casino de Tanger ».

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Mai 2008 | Classé dans Vues d’Europe

Gerhard Krüger, philosophe

Un texte de Fabrice PARADIS BÉLAND

Rédigés entre 1924 et 1953, tous les textes du philosophe allemand Gerhard Krüger (1902-1972) le furent durant une période tourmentée que la force des évènements avait rendue étrangère au monde qui l’avait précédée, un monde animé d’un esprit positiviste, plein de confiance et fier des progrès qu’il avait fait accomplir à la « Kultur ». Par les mêmes causes, Gerhard Krüger est donc nécessairement étranger au monde qui lui aura succédé. À l’instar des Européens de la seconde moitié du XIXe siècle, nous habitons en effet nous aussi un monde « sécularisé », un monde qu’a une nouvelle fois charmé la perspective d’une paix définitive avec le monde. Gerhard Krüger vient quant à lui d’un autre siècle, d’un siècle qui était en rupture radicale avec le monde satisfait du pur ici-bas. Pour cette raison, l’esprit (antiséculariste ou métaphysique) qui anime son œuvre sera regardé par nous, sinon avec suspicion, alors comme une relique d’un passé heureusement révolu et ressortissant au domaine sécularisé de l’histoire des idées. Et pourtant, notre propre sécularisme est récemment, et encore une fois par la force des évènements, redevenu pour nous une question. Sans ébranler notre foi en la supériorité de notre mode de vie sur celui, religieux, des islamistes fondamentalistes, le 11 septembre 2001 nous aura certainement rappelé sa relative fragilité. D’un seul coup, la fin de l’Histoire trompétée par certains s’est estompée, faisant place à une inquiétude diffuse face à un futur redevenu pour nous incertain. 

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Mai 2008 | Classé dans Figures de pensée