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Quelques repères pour mieux comprendre la situation du français au Québec

Un texte de Claude Simard
Thèmes : Québec
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

À l’occasion des 40 ans de la Charte de la langue française, appelée habituellement « Loi 101 », plusieurs avis ont été émis sur l’influence de cette loi ainsi que sur l’état et l’avenir du français au Québec1. Je voudrais apporter ma contribution à ce débat en me basant sur l’histoire des langues et sur la sociolinguistique, deux disciplines des sciences du langage qui fournissent des connaissances utiles à la compréhension de la dynamique des langues. 

 

Les deux facteurs déterminants pour l’avenir d’une langue : son poids démographique et son statut social

La première constante que met en lumière l’histoire des langues est que le sort d’un idiome ne dépend guère de ses caractéristiques internes d’ordre phonétique, orthographique, lexical ou morphosyntaxique. Il est lié plutôt à des facteurs extralinguistiques d’ordre démographique, social, culturel, politique ou économique. Ainsi, malgré son phonétisme complexe à quatre tons et son écriture idéographique compliquée exigeant la mémorisation de milliers de caractères, le mandarin a été promu au rang de langue officielle en Chine, essentiellement parce qu’il s’agissait de la forme de chinois propre à la classe dirigeante de Pékin.

Pour la vitalité d’une langue, deux facteurs extralinguistiques s’avèrent décisifs : son poids démographique et son statut social, les deux pouvant agir indépendamment ou en synergie, comme le montrent le cas du gaulois et celui du francique, deux langues qui ont interféré dans la genèse du français, le premier au cours de l’Antiquité, le second au cours du Haut Moyen Âge.

Après la conquête romaine en 51 av. J.-C., en l’espace de quelques siècles, le gaulois, langue celtique, s’est éteint au profit du latin ; malgré leur net avantage démographique face aux colons romains, les Gaulois se sont latinisés en cédant à l’ascendant politique, économique et culturel de Rome. Au Ve siècle, la Gaule est définitivement envahie par les Francs d’origine germanique ; ces conquérants abandonneront toutefois leur langue, le francique, pour adopter le gallo-roman, en raison de leur infériorité numérique, de leur faible identité culturelle et du développement plus avancé de la société gauloise2. Ces deux exemples attestent de l’importance du statut social d’une langue pour sa préservation et laissent entendre que le français en Amérique du Nord, en dépit de sa faiblesse démographique, pourra se perpétuer à condition qu’il soit valorisé socialement, qu’il soit perçu sur le marché des valeurs linguistiques comme une langue de force politique, de promotion économique et de rayonnement culturel.

 

Le Québec : le seul territoire pouvant assurer la survie du français en Amérique du Nord

Au sein de l’État canadien, le français est reconnu comme langue officielle avec l’anglais. La Loi sur les langues officielles ne s’applique cependant qu’au gouvernement fédéral, à ses institutions et à ses sociétés. Elle oblige le parlement fédéral à adopter ses lois en anglais et en français, elle garantit aux citoyens le droit de recevoir des services du gouvernement fédéral dans la langue de leur choix et elle prévoit l’usage de l’anglais et du français dans certains postes de la fonction publique fédérale décrits comme bilingues. Ce bilinguisme institutionnel ne reflète ni la territorialité ni l’usage des deux langues en contact. Même dans la fonction publique fédérale, seulement 4 % des postes exigent actuellement la connaissance du français, l’essentiel des documents et des réunions se réalisant en anglais3. En dehors du Québec, l’anglais est prédominant dans tous les domaines. Il est l’unique langue officielle des provinces canadiennes (à l’exception du Nouveau-Brunswick qui est officiellement bilingue et du Québec où le français est l’unique langue officielle). Les francophones sont minoritaires partout au Canada, sauf au Québec. Ils forment seulement 21 %4 de la population canadienne et ils ne constituent que 2 % de celle du continent nord-américain. La part des Canadiens d’expression française est en constante décroissante : de 1996 à 2011, elle est passée du quart au cinquième ; elle s’élevait au tiers au début de la Confédération en 1867. Si on exclut le Québec, la proportion des francophones au Canada, disséminés dans un espace immense, ne se situe qu’à 4 %, et leur taux d’assimilation, continu et marqué, semble irrépressible, sauf éventuellement en Acadie, où le français a un statut officiel et compte un nombre assez élevé de locuteurs (33 % de la population du Nouveau-Brunswick).

En dépit de la détermination des francophones hors Québec à défendre leur langue, il appert que, du strict point de vue démographique, le Canada ne peut assurer la survie du français. La situation s’est dégradée depuis l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1982, qui a substitué aux principes des deux peuples fondateurs et du biculturalisme celui du multiculturalisme, lequel accorde une égale importance à toutes les communautés ethnoculturelles sans égard à l’enracinement historique du fait français en Amérique.

En fonction du facteur démographique, l’endroit où le français a les meilleures chances de se maintenir en Amérique du Nord est vraisemblablement le Québec, parce qu’il y est parlé par une majorité concentrée sur un même territoire (79 %). La concentration géographique constitue en effet un autre facteur déterminant pour la survie d’une langue, toute langue ayant besoin pour se maintenir et se développer d’une masse critique de locuteurs regroupés dans un même espace géographique.

 

L’ambigüité du concept de bilinguisme

Le débat sur la langue au Québec est souvent tronqué à cause de la confusion courante entre bilinguisme individuel et bilinguisme collectif. La distinction s’impose, car le sort d’une langue n’est pas lié au bilinguisme individuel, mais au bilinguisme collectif. Le premier renvoie à la capacité d’un individu à communiquer dans deux langues. Généralement vu comme un avantage, il dépend de l’histoire personnelle de l’individu (profil familial, intérêts culturels, parcours professionnel…). Quant au bilinguisme collectif, il désigne une situation où le bilinguisme est étendu à une communauté. Dans une région où deux langues coexistent, les membres d’une communauté sont amenés à pratiquer régulièrement dans la sphère publique la langue de l’autre communauté.

Quand il est inégalitaire, le bilinguisme collectif crée un contexte de diglossie, où le statut social de l’une des langues est souvent infériorisé au profit de l’autre langue perçue comme plus prestigieuse. L’usage de la langue minorée diminue progressivement pour éventuellement disparaître. On peut parler alors de bilinguisme soustractif. C’est ce qui s’est passé avec le gaulois et le francique, et c’est ce qui risque de se produire avec le français au Québec.

 

Le Québec sous un régime de bilinguisme officieux

La Loi 101 a consacré le français comme seule langue officielle du Québec. Mais dans les faits, les Québécois vivent tacitement sous un régime de bilinguisme anglais-français, même si les anglophones ne forment que 8 % de la population. Le parlement provincial est tenu d’adopter ses lois dans les deux langues. Les citoyens anglophones ont leurs propres institutions de santé et d’enseignement, et ils peuvent en outre utiliser l’anglais avec l’ensemble des ministères et des organismes du gouvernement provincial ainsi qu’avec plusieurs municipalités. La plupart des entreprises privées offrent les mêmes services bilingues. Pour une bonne partie des emplois, surtout à Montréal et en Outaouais mais ailleurs aussi en région, l’anglais est exigé dans les critères d’embauche. C’est au Québec qu’on compte le plus de bilingues au Canada : il fournit 57 % de la population bilingue du pays, soit 3,3 millions de personnes, ce qui équivaut à plus de 42 % de la population québécoise, alors qu’en dehors du Québec moins de 10 % de la population canadienne est bilingue.

Dans la région de Montréal et dans celle de l’Outaouais, qui sont plus en contact avec l’anglais5 et qui comprennent un peu plus de la moitié des habitants du Québec, on observe un régime de bilinguisme qui s’apparente manifestement à un bilinguisme collectif où l’anglais tient une place disproportionnée par rapport à son poids démographique et exerce un puissant attrait en concurrence avec le français. Le Québec se divise ainsi en deux aires géolinguistiques, numériquement équivalentes mais sociolinguistiquement distinctes : 1) l’aire Montréal-Outaouais, caractérisée par un bilinguisme collectif effectif où l’anglais est couramment pratiqué comme langue d’usage public à côté du français ; 2) le reste du Québec, où le bilinguisme s’avère seulement institutionnel, le français demeurant la langue usuelle de la majorité des locuteurs dans l’ensemble de leurs interactions verbales. Avec le temps, cette fracture sociolinguistique pourrait se résorber par l’extension du bilinguisme collectif à tout le territoire, si le poids numérique, politique, économique et culturel de la métropole agissait de la manière dont on peut le prévoir d’après des exemples du passé, tel celui de la Gaule, dont la romanisation a d’abord touché les cités pour gagner peu à peu les campagnes.

La possibilité d’utiliser l’anglais dans toutes les facettes de la communication publique lui donne, sur le marché linguistique, une valeur qui ne peut qu’affaiblir l’image d’utilité du français au Québec. Cette valorisation de l’anglais le réinvestit du statut de langue majoritaire sur le territoire québécois alors qu’il y est très minoritaire. Ce bilinguisme collectif, même s’il demeure officieux, diminue le pouvoir d’attraction du français auprès des immigrants et entrave leur intégration à la communauté francophone, d’autant plus que les francophones eux-mêmes, comme on le verra plus loin, accordent une plus-value à l’anglais.

Le message qui est envoyé implicitement aux nouveaux arrivants est que l’on peut évoluer dans la société québécoise aussi bien en anglais qu’en français. Cela se remarque particulièrement dans la région montréalaise où se concentre l’immense majorité des immigrants, qui forment maintenant, avec les anglophones, près de la moitié des habitants de l’ile de Montréal, les francophones l’ayant en grande partie désertée ces dernières années. Cette séparation géographique ne favorise évidemment pas les échanges entre la communauté francophone et les autres communautés.

 

La dynamique linguistique incertaine de l’immigration

L’immigration est un élément crucial pour l’avenir du français au Québec. Le poids des francophones en Amérique du Nord est voué à diminuer à cause de leur sous-fécondité. Les immigrants pourront compenser ce déficit démographique s’ils s’insèrent dans la communauté francophone ou ils le creuseront au contraire s’ils se tournent du côté de l’anglais. La Loi 101, en obligeant les nouveaux arrivants à aller à l’école française, a permis de contrer la forte propension des allophones à choisir l’école anglaise. De 1971 à aujourd’hui, la proportion d’élèves allophones à fréquenter le secteur scolaire français a crû considérablement de 10 % à 95 %. Mais le pouvoir d’attraction de l’anglais reste fort puisque 40 % des étudiants allophones choisissent de poursuivre leurs études postsecondaires dans un cégep anglais. D’autre part, plusieurs témoignages6 indiquent que l’école réussit à franciser les nouveaux arrivants sans pour autant veiller à leur intégration culturelle. De nombreux jeunes issus de l’immigration ne sentent pas vraiment appartenir à la culture franco-québécoise. Sans ce substrat culturel, leur attachement au français ne peut être que précaire.

Une langue nationale comme le français au Québec, c’est-à-dire une langue communément parlée par un peuple sur son territoire, exerce deux grandes fonctions en principe complémentaires. La première, essentiellement utilitaire, est la fonction communicative par laquelle les locuteurs échangent entre eux des messages verbaux pour faire connaitre leurs idées et leurs sentiments. Une langue nationale remplit également une fonction identitaire. Cette seconde fonction, d’ordre à la fois symbolique et affectif, joue sur le plan collectif en tant que vecteur de la cohésion d’une nation et en tant que mode d’expression d’une culture. Si les immigrants ne se reconnaissent pas dans la fonction identitaire du français au Québec et s’ils ne voient que sa fonction communicative, ils auront tendance à passer facilement à l’anglais, qui a une fonction communicative hégémonique en Amérique du Nord, particulièrement dans le domaine des affaires et de l’emploi.

 

L’ambivalence linguistique des Franco-Québécois

Mais les premiers agents à qui il revient d’assurer la pérennisation du français au Québec sont les francophones eux-mêmes. Sur le plan politique, leurs représentants ont la responsabilité de mettre en place un plan d’aménagement linguistique apte à consolider le français dans tous les secteurs d’activité (justice, santé, éducation, culture, médias, commerce, travail, etc.). Les lois et règlements sont néanmoins insuffisants. La vitalité d’une langue dépend avant tout du comportement linguistique de ses propres locuteurs et de leur engagement à la protéger et à la faire rayonner. Force est de constater cependant que les Franco-Québécois, nonobstant leur discours proclamant leur attachement au français, envoient bien des signes contribuant à rehausser le statut social de l’anglais au détriment du français.

Toute une série de sujets d’actualité des dernières années révèle en effet chez les Franco-Québécois une ambivalence face à la question linguistique qui les amène, de façon souvent non avouée, à valoriser l’anglais autant sinon plus que le français. En voici des exemples.

Avec l’appui des parents francophones, le ministère de l’Éducation a mis en place un programme d’enseignement intensif de l’anglais en 6e primaire qui consiste en un enseignement concentré de l’anglais à l’exclusion des autres matières durant toute la seconde moitié de l’année scolaire. Des mesures aussi imposantes n’ont cependant pas encore été envisagées pour améliorer l’enseignement du français langue maternelle, alors que bien des indicateurs laissent voir qu’un grand nombre de jeunes francophones maîtrisent encore mal le français écrit après leur scolarité obligatoire. Par exemple, d’année en année, un pourcentage important de futurs enseignants (la moitié en 2017) ne réussissent pas, à leur premier essai, le test de français obligatoire pour l’obtention du brevet d’enseignement.

 

Les cégeps et les universités francophones offrent de plus en plus de programmes bilingues, quand ce n’est pas uniquement en anglais. Dans une région presque exclusivement francophone comme celle de la ville de Québec, le cégep de Sainte-Foy a modifié sa politique linguistique en désignant le français non plus comme « la langue d’enseignement » mais dorénavant comme « la langue prépondérante d’enseignement », et ce, selon la formulation publiée par TVA, « afin de répondre aux attentes des étudiants et aux exigences du marché du travail ».

Les cégeps anglophones accueillent le quart des étudiants, bien que les anglophones ne forment que 8 % de la population du Québec. De 2013 à 2016, le nombre d'étudiants francophones qui ont choisi de fréquenter un cégep anglophone a augmenté de près de 6 %, le perfectionnement en anglais étant considéré par les jeunes comme un avantage pour leur plan de carrière. Or on sait qu’étudier en anglais au préuniversitaire signifie dans la plupart des cas la poursuite des études universitaires et d’une carrière en anglais7.

Un récent sondage publié en août 2017 dans Le Devoir indique que 53 % des francophones souhaitent élargir l’accès à l’école anglaise au primaire et au secondaire. Pourtant, un tel recul dans la politique linguistique du Québec ruinerait les effets les plus significatifs de la Loi 101 pour la francisation des immigrants et l’endiguement de l’anglicisation des Franco-Québécois par le biais du système scolaire.

Comme l’indique le coup de sonde de l’émission du 27 février 2017 de Corde sensible à Ici Grand Montréal, la grande majorité des francophones s’adressent spontanément en anglais à une personne qui les aborde en français avec un accent étranger8. Cette « courtoisie » (c’est la raison invoquée par les personnes interrogées) reflète en fait un réflexe de secondarisation de sa langue natale qui conduit à recourir à l’anglais comme langue véhiculaire dans son propre pays, une langue véhiculaire étant une langue qui sert de moyen de communication entre des populations de langues différentes9. Un tel comportement, en évacuant le français dans les interactions verbales avec des personnes d’une autre langue, exclut les anglophones et les allophones de la communauté francophone et les empêche de s’habituer à utiliser le français.

À l’encontre de la Loi 104 adoptée en 2002, qui institue le français comme la seule langue à employer par l’État dans ses communications avec les autres gouvernements et les entreprises établies au Québec, aucun gouvernement ni libéral ni péquiste n’a voulu appliquer cette disposition législative censée limiter le bilinguisme au niveau gouvernemental.

Les productions culturelles anglo-saxonnes sont largement répandues au Québec et s’avèrent de loin les plus populaires par rapport aux autres productions étrangères. À l’émission culte La Voix, les jeunes chanteurs et chanteuses qui viennent de tous les coins du Québec choisissent d’interpréter autant de chansons anglaises que de chansons françaises.

Dans la région montréalaise, de plus en plus de jeunes parlent une sorte de franglais, c’est-à-dire une forme de langage qui mêle étroitement des éléments lexicaux et syntaxiques de l’anglais et du français. Ce franglais est devenu une forme d’expression artistique hip hop très prisée10 qui est utilisée au Québec par des groupes tels que Ded Obies et Alaclair Ensemble. Au-delà de la dimension artistique du phénomène et de son interprétation comme un signe de flexibilité et de métissage culturel, l’analyse qui s’applique sur le plan strictement sociolinguistique amène à y voir un processus de créolisation par lequel, dans un contexte de bilinguisme soustractif, une communauté sociopolitiquement minorée (ici celle des francophones) transforme sa langue en y imbriquant des structures de la langue de la communauté prédominante.

Les attitudes sociolinguistiques sont autant de dispositions d’esprit que manifestent les locuteurs à l’égard d’une langue ou d’une autre et qui se nourrissent des représentations positives ou négatives que ceux-ci se forgent à leur sujet. Elles jouent un rôle majeur dans la dynamique des langues. L’ambivalence des Franco-Québécois face au rapport entre le français et l’anglais dans leur société les amène à accepter plus ou moins consciemment l’omniprésence d’un bilinguisme collectif propice à l’anglicisation.



L’insécurité linguistique des Franco-Québécois

L’ambivalence n’est pas la seule attitude sociolinguistique observée chez les francophones du Québec. Plusieurs études11 montrent qu’ils font également preuve d’insécurité linguistique, qui peut varier selon les époques, l’âge et la scolarité.

Cette insécurité est d’abord d’ordre sociopolitique et démographique. Depuis la Conquête, les francophones du Québec sentent que leur langue est vulnérable dans l’océan anglo-saxon où ils vivent et qu’ils risquent l’assimilation. Longtemps infériorisés à la fois politiquement et économiquement, les Franco-Québécois, au cours des années 1970, ont mené une lutte d’émancipation nationale pour la survie de leur peuple qui a abouti sur le plan linguistique à l’adoption de la Loi 101. Cette loi, en renforçant le caractère français du Québec, a rassuré la majorité francophone si bien que beaucoup de Franco-Québécois ont relâché leur vigilance en s’engourdissant dans une sorte de confort linguistique mystifiant.

Le danger encore bien réel de l’assimilation inquiète beaucoup moins les jeunes générations d’après la Loi 101 qui n’ont pas connu le Québec français colonisé. En effet, les jeunes québécois francophones croient, d’une part, que le rapport de forces entre le français et l’anglais peut s’équilibrer par un simple effort réciproque de bonne volonté, mais ils voient, d’autre part, la maîtrise de l’anglais comme un indispensable atout économique dans le contexte de la mondialisation, allant jusqu’à accepter de travailler en anglais et même de l’employer dans l’espace public12. L’insécurité linguistique a été en quelque sorte remplacée chez eux par une forme d’ambivalence qui, mêlant idyllisme et contradiction, peut être interprétée comme une concession au bilinguisme collectif sous couvert de bilinguisme individuel.

L’insécurité linguistique des Franco-Québécois n’est pas seulement statutaire, elle est aussi formelle quand il est question de l’évaluation de leurs propres usages linguistiques. Les Québécois francophones se font souvent reprocher de parler un mauvais français, sur la base des particularités phonétiques et lexicales du franco-québécois qui le distinguent du français ayant cours en France et plus largement en Europe francophone. La scolarisation de l’ensemble de la population à partir des années 1960 a sans doute contribué à améliorer la connaissance du français chez les Franco-Québécois et à atténuer leur sentiment d’insécurité linguistique. Mais l’image dépréciative de leur langage est encore abondamment véhiculée par une certaine élite francophone dans les médias. Elle semble relativement répandue aussi chez les anglophones et les allophones vivant au Québec, car la majorité d’entre eux, bien qu’ils disent d’un côté que les Québécois parlent bien le français, souhaiterait de l’autre que leurs enfants apprennent à parler et à écrire à la manière européenne plutôt qu’à la manière québécoise13. Le rejet du franco-québécois à cause de son éloignement du français dit « international » constitue même une raison invoquée par certains allophones pour ne pas choisir une institution postsecondaire francophone14.

Un peuple dont la qualité de la langue est discréditée ne peut que manquer d’assurance et craindre de s’affirmer linguistiquement, ce qui expliquerait en bonne partie l’ambivalence qui a été décrite plus haut et la place privilégiée que les francophones consentent à accorder à l’anglais. Pourtant, comme toute communauté linguistique, le Québec francophone ne pratique pas seulement une variété populaire relâchée ; il présente au contraire diverses variétés qui sont en lien avec la stratification sociale et les conditions de la communication, et qui s’organisent et s’évaluent en fonction d’un usage modèle jugé légitime et correct. L’insécurité linguistique des Franco-Québécois pourrait diminuer s’ils avaient une meilleure conscience de la variation sociale du français dans leurs représentations et leurs conduites langagières, et s’ils amélioraient leur maîtrise de la variété standard dans toutes les situations qui la requièrent, cette variété permettant l’intercompréhension avec l’ensemble des francophones du monde sans abolir toutes les spécificités du franco-québécois.

Par ailleurs, les francophones du Québec ont tendance à envisager trop étroitement la question du français en se référant uniquement au rapport que celui-ci entretient avec l’anglais au Canada et en Amérique du Nord. Or le français déborde de ce cadre restreint, tant sur le plan historique que géographique, sociopolitique et économique. L’insécurité des Franco-Québécois pourrait s’atténuer s’ils concevaient davantage leur langue dans le cadre élargi de la francophonie15. Le français est une langue millénaire qui a marqué l’histoire universelle et qui s’est développée dans toutes les sphères ; diffusé dans un vaste espace formé de multiples cultures, il est parlé quotidiennement par plus de 200 millions de personnes sur tous les continents et il est appelé à devenir la deuxième ou la troisième langue la plus parlée sur Terre en raison de la forte croissance de la population africaine ; il est la langue officielle d’une quarantaine d’États ; il sert de langue de travail dans plusieurs organismes internationaux comme l’ONU ; il est la seconde langue vivante la plus enseignée comme langue étrangère dans le monde ; il fait partie des 10 langues les plus utilisées sur Internet ; l’activité économique de la francophonie est estimée à près de 10 000 milliards de dollars. En ayant pleinement conscience de parler une langue internationale d’importance, les francophones du Québec pourraient sans doute éprouver une plus grande confiance linguistique, voire une plus grande fierté collective.

 

Quelques constats pour conclure

Depuis son implantation en Amérique du Nord, le français y poursuit une aventure incertaine. La question de sa survie au Québec se pose avec encore plus d’acuité en cette ère de la mondialisation qui rime le plus souvent avec anglicisation et uniformisation des cultures.

 Le Québec demeure la seule région de l’Amérique du Nord où le français peut vraiment subsister parce qu’il y est majoritaire. Le facteur démographique sera cependant rendu inopérant si le français n’y jouit pas d’un statut social fort sur l’ensemble du territoire, y compris dans l’aire de Montréal et de l’Outaouais. Actuellement, son statut social s’avère encore chancelant à cause du grand pouvoir d’attraction que l’anglais exerce toujours aussi bien chez les francophones que chez les allophones.

Pour accéder à un statut social garantissant son avenir, le français doit s’imposer comme la langue de communication publique dans toutes les sphères de la société. Le bilinguisme anglais-français officieux qui est répandu aujourd’hui doit faire place à un réel unilinguisme français sur le plan institutionnel comme sur le plan collectif : tel qu’il est stipulé dans la Loi 101, « la langue de l'État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires » est le français au Québec. Le Québec devrait être normalement aussi français que l’Ontario n’est anglais.

L’unilinguisme français ne signifie nullement le rejet du bilinguisme. C’est le bilinguisme collectif en tant que voie vers l’anglicisation qui doit être écarté. Le bilinguisme individuel demeure, à cause de ses bienfaits culturels incontestables, une compétence à encourager, pas seulement pour l’anglais, mais aussi pour d’autres langues de diffusion internationale comme l’espagnol.

La Suède et le Danemark, qui se classent parmi les pays les plus avancés et les plus prospères du monde, affichent un taux de bilinguisme individuel élevé, l’ensemble de leur population maitrisant à des degrés divers une deuxième langue, surtout l’anglais et dans une moindre mesure l’allemand. Comme l’usage de leur langue nationale est limité à leur seul territoire, les Danois et les Suédois sont obligés d’apprendre une langue internationale comme l’anglais pour communiquer avec le reste du monde à diverses fins, aussi bien économiques que politiques, scientifiques, culturelles ou touristiques. Mais ils ne pratiquent pas pour autant un bilinguisme collectif, car, partout dans leur pays, c’est leur langue nationale qui est principalement utilisée au quotidien, en privé comme en public, sans que celle-ci n’entre en compétition avec l’anglais au sein de la société danoise ou suédoise. Même si l’anglais est connu de la majorité de la population, son rôle s’arrête à celui d’une langue véhiculaire à laquelle les individus et les institutions ne recourent que pour les relations avec l’étranger. La différence avec le Québec est historique : la langue anglaise y est implantée depuis plus de deux siècles, la communauté d’expression anglaise16 y occupe une place de premier plan et l’anglais y bénéficie par conséquent d’un ascendant profond et durable.

Les Franco-Québécois devraient naturellement être les premiers promoteurs du français. Mais sont-ils prêts à assumer pleinement ce rôle ? Leur tendance à survaloriser l’anglais comme langue de travail et comme langue internationale les conduit à poser des gestes qui renforcent son statut social au détriment du français. Dans leur désir bien compréhensible de maîtriser la langue anglaise, ils confondent le bilinguisme individuel avec le bilinguisme collectif sans se défier des effets anglicisants de ce dernier. L’image souvent négative associée à leur manière de parler génère encore chez nombre d’entre eux une insécurité linguistique qui ne les dispose pas à s’assumer en tant que francophones.

Voilà autant de handicaps qu’ils ont à surmonter pour assurer l’épanouissement du français dans la société québécoise et, plus globalement, en terre d’Amérique.


CLAUDE SIMARD

L'auteur est linguiste et professeur retraité de l’Université Laval

 


 

NOTES

1 Le texte applique les rectifications orthographiques de 1990.

2 Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Éd. Odile Jacob, Paris, 2000.

3 Gouvernement du Canada, Le prochain niveau : enraciner une culture de dualité linguistique inclusive en milieu de travail au sein de la fonction publique fédérale, Ottawa, 2017.

4 La plupart des données démolinguistiques fournies sont tirées du recensement de 2011 de Statistique Canada ; le recensement de 2016 n’est pas été pris en compte étant donné que ses données ne sont pas encore complètes et que certaines ont été contestées et doivent être confirmées.

5 Il y a environ 20 % d’anglophones à Montréal concentrés dans des ilots.

6 Voir le reportage Les Québécois de la loi 101 diffusé sur RDI en août 2017.

7 Patrick Sabourin, Mathieu Dupont et Alain Bélanger, Un choix anglicisant : une analyse des comportements linguistiques des étudiants du collégial sur l’île de Montréal, Institut de recherche sur le français en Amérique, Montréal, 2010.

8 Les mêmes observations ont été rapportées dans l’enquête de Nathalie St-Laurent, Le français et les jeunes, Conseil supérieur de la langue française, 2008.

9 On pourrait aussi dire que cette « courtoisie » ressemble à un complexe d’infériorité entrainant un sentiment de gêne à employer sa langue, pourtant majoritaire dans sa propre société, en présence de personnes dont la langue première est différente. Un tel phénomène a été également observé dans les milieux de travail. Selon un rapport du Conseil de la langue française, les francophones travaillent principalement en français quand leurs collègues sont majoritairement francophones, alors qu’ils travaillent surtout en anglais quand leurs collègues sont non francophones ou que leur supérieur est anglophone ou allophone (Indicateurs de la langue du travail au Québec, Conseil de la langue française, 1994).

10 Dans le cadre d’un concours de la chanson française pour souligner le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, Radio-Canada, en août 2017, sur la base du vote du public, a décerné le premier prix à une chanson en franglais des Hay Babies.

11 Voir entre autres Jacques Maurais, Les Québécois et la norme. Évaluation par les Québécois de leurs usages linguistiques, Office québécois de la langue française, 2008.

12 Cf. l’enquête citée plus haut : Le français et les jeunes.

13 Cf. l’enquête de Jacques Maurais citée plus haut.

14 Voir l’avis du Conseil supérieur de la langue française : La langue d’enseignement au cégep, 2011.

15 Cf. Roger Pilhion et Marie-Laure Poletti, …Et le monde parlera français, Iggybook, 2017.

16 Il convient de préciser que cette communauté vit surtout à Montréal et qu’elle est ethniquement hétérogène, la moitié étant d’origine britannique, le dixième d’origine juive et les autres quatre dixièmes d’origine diverse : européenne, asiatique, américaine et antillaise. Cf. Leigh Oaks et Jane Warren, Langue, citoyenneté et identité au Québec, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2009.


 

Crédit photo @www.pieuvre.ca




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