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Fanatisme, religion : une même réalité?

Un texte de Jorel François
Thèmes : Religion
Numéro : Argument 2017 - Exclusivités web 2017

Le terme « fanatisme » est aujourd’hui un lieu commun souvent utilisé pour stigmatiser la religion. On l’entend fréquemment dans les médias (télé, radio…) ; il est également sur toutes les lèvres, d’autant plus que les actes répétés de terrorisme revendiqués par des croyants ou pseudo-croyants paraissent justifier cet amalgame. Mais que faut-il entendre au juste par fanatisme? Et quel rapport entretient-il vraiment avec la religion? La conjoncture actuelle commande qu’on réfléchisse sérieusement à de telles questions et qu’on tâche d’y réponde. Nous proposons de le faire dans cet essai.

Au cœur de tout acte de fanatisme il y a une violence qui cherche à se dire, qui cherche à faire plier l’autre, à le dominer, voire à le faire disparaitre au sens propre (physiquement) comme au sens figuré (ignorer l’autre par exemple, le supprimer de son champ de référence). 

Le terme «fanatisme» est d’origine latine et se retrouve déjà sous la plume de Cicéron1. Historiquement il fut utilisé pour souligner la violence exercée par les prêtres de Bellone (déesse romaine de la guerre) sur eux-mêmes. Ces derniers se lacéraient le corps de coups d’épée, quand ils se trouvaient possédés par cette divinité. Ils entendaient ainsi manifester leur communion avec elle et pouvoir rendre des prophéties2. 

Ce qui est vrai pour les prêtres de Bellone l’est d’ailleurs tout autant pour ceux de Cybèle et Isis. Aussi ceux-ci comme ceux-là sont-ils pareillement associés à ces pratiques fanatiques. Cicéron utilise le terme pour manifester son étonnement, sa surprise face au tribun Clodius qui se veut un dévot, un fanatique et qui extorque les biens d’autrui pour les consacrer à la divinité faute de pouvoir les garder pour lui-même. 

La violence est certes au cœur de tout acte fanatique, mais si l’on part de ce que je viens d’expliquer, il faut donc comprendre qu’il s’agissait à l’origine d’une violence qui s’exerçait contre soi-même et non d’une violence s’exerçant contre autrui. Étymologiquement «enthousiasme» (du grec en-theos), c’est-à-dire une manifestation de la présence du dieu dans l’âme pourrait être alors le terme adéquat pour désigner cette forme de possession teintée de violence envers soi-même. Ce n’est que dans un second temps que le terme «fanatisme» désigna la violence à l’égard d’autrui causée par l’intolérance et la haine de ce qui est différent.

Il y a tout lieu de croire que le terme a subi cette dernière inflexion à partir d’une pratique des soldats romains qui consistait à consulter les prêtres de Bellone en vue de prévoir l’issue des campagnes militaires qui devaient être menées. Si ces prophéties leur étaient favorables, ils se considéraient comme investis de la mission de devoir faire concorder ce qui était prédit avec la réalité.

Or, on ne se bat pas de la même façon quand on croit connaître d’emblée l’issue de la bataille, quand on a confiance dans ses forces, quand on se sent supérieur, qu’on s’estime investi d’un pouvoir surnaturel et que l’on se croit aidé par les dieux. Je renvoie sur ce point à l’Iliade où il est question des dieux qui se battent qui, du côté des Grecs, qui du côté des Troyens ou à certains passages de la bible où même le Dieu d’Israël prend manifestement parti et est souvent présenté comme un général en chef des armées qui combat pour son peuple (Exode 15, 3; Deutéronome 10, 17; Isaïe 42, 3; Jérémie 33, 18; Néhémie 9, 32; Psaume 24, 8). Il en allait ainsi dans l’Antiquité et c’est encore le cas dans certaines approches du divin qui ont actuellement cours.

Désormais, être fanatique ne signifiait donc plus se taillader soi-même comme le faisaient les prêtres de Bellone, mais faire couler le sang de l’autre au nom de quelque chose, d’un idéal, comme le faisaient entre autres les soldats romains. Et c’est ce deuxième sens qui est passé à la postérité, c’est lui qui est aujourd’hui en usage quand le terme «fanatisme» est associé à l’intolérance et la violence contre autrui.

On sait que l’on est bon, que l’on est dans le vrai, on force alors la main de l’autre pour qu’il accepte un point de vue différent du sien, on lui impose cette vérité que l’on croit être la bonne par le seul fait que l’on y croit et que l’on a intérêt à le faire.

C’est en ce sens, c’est-à-dire en raison de cette idée de prosélytisme militant et de mission accompagnée de violence, que l’on peut affirmer qu’il y a du religieux (mal compris) dans le phénomène du fanatisme. Et cette violence qui s’exerce contre autrui vise en fait l’élimination de l’autre perçu comme un obstacle à cette cause. Bien sûr, cette liquidation de l’autre peut se faire de diverses façons et même sous des formes plus subtiles, plus symboliques, mais elle reste par-dessus tout physique. C’est pourquoi, aujourd’hui, on reconnaît le fanatique à ses mains ensanglantées non d’abord parce qu’elles ont été trempées dans son propre sang mais parce qu’il n’a pas hésité à les baigner dans le sang d’un autre que lui-même.

Une fois qu’on l’a défini de cette manière, on peut se rendre compte que le fanatisme, dans sa réalité historique, est bien antérieur à cette origine romaine que je viens d’évoquer. Certes la notion est d’origine latine, mais la pratique qui y est inscrite (violence contre autrui pour cause d’intolérance) déborde largement la pratique des soldats romains. Si l’on regarde du côté de la Mésopotamie ou du Moyen Orient ancien, et même dans le judaïsme (cf. Exode 23, 27-33; Josué 6, 21; 10, 40; 11, 14.25), des textes infèrent l’existence de pratiques fanatiques dans les actes entrepris au nom du dieu ou des dieux3.

Les zélotes par exemple, dont certains auteurs considèrent qu’ils ont inventé le « terrorisme politique »4, constituaient un groupe de nationalistes juifs, adeptes convaincus de la théocratie5. Ils étaient opposés à la puissance de Rome qui avait annexé Israël, et au roi Hérode qui collaborait avec les autorités romaines. Les zélotes étaient généralement armés d’un couteau qu’ils pouvaient dissimuler facilement sous leur vêtement. Cela leur permettait de s’attaquer à l’improviste aux soldats romains qu’ils arrivaient parfois à tuer. Ce sont les zélotes qui ont provoqué la révolte contre les Romains qui conduisit à la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70 apr. J.C.

L’idée d’associer ainsi le fanatisme au monothéisme juif n’est pas nouvelle. Bien avant G. de Puymège, René Berthot affirmait déjà que c’est le judaïsme qui «a légué au monde le funeste héritage de l’intolérance religieuse»6. D’autres auteurs et penseurs comme Sigmund Freud ou André Gide partagent également cet avis. Mais la réalité historique est beaucoup plus complexe.

Le philosophe anglais David Hume a apporté sa contribution à cette vulgate qui veut que le monothéisme soit intolérant et source de fanatisme quand il soutint par exemple que ce dernier était aussi intolérant que le polythéisme était tolérant7. On peut toutefois formuler bien des réserves par rapport à une telle affirmation car le phénomène du fanatisme concerne aussi le polythéisme8. Les religions polythéistes ont été parfois aussi intolérantes et violentes que les religions monothéistes (c’est le cas en Égypte, par exemple, ou dans le pays de Moab ou encore au Mexique avec les précolombiens qui arrachaient le cœur humain à des victimes vivantes pour l’offrir au dieu Soleil). De plus, par-delà le paysage strictement religieux, le fanatisme peut affecter toutes les activités humaines de sorte qu’il peut y avoir un fanatisme scientifique, culturel, un fanatisme du droit... et ne parlons pas du fanatisme politique (nazisme, communisme, par exemple).

Depuis les deux grandes guerres, on le sait que trop : « les guerres athées, font tout autant de ravages et d’horreurs que celles dites de religions et justifieraient autant le dégout de la cause athée que religieuse »9.

Alors avons-nous raison d’associer exclusivement fanatisme et religion, et quel est le rapport exact entre l’un et l’autre ?

Il est vrai que si le fanatisme peut toucher toutes les activités humaines, la politique et la religion sont peut-être les domaines les plus susceptibles de donner lieu à ce genre de phénomène en raison des émotions, de l’enthousiasme qu’elles peuvent soulever10. Nous nous limiterons ici aux liens entre fanatisme et religion puisque c’est souvent elle qui est mise en cause dans la condamnation du premier.

L’une des origines étymologiques probables du terme «religion» est religare, relier. En raison même de cette origine étymologique supposée, l’une des fonctions de la religion semble consister à établir des liens entre les hommes d’une part et d’autre part avec Dieu ou une certaine idée/conception en tenant lieu. D’où l’importance religieuse de la communauté. En fonction de la spécificité de chaque groupe religieux, ce qui est appelé Église chez les chrétiens peut s’appeler synagogue chez les juifs, umma chez les musulmans etc.

Quand on est d’une famille, on signifie par des gestes concrets qu’on est de cette famille lors même que son appartenance à cette famille/communauté ne se réduit pas à ces gestes. Si l’on peut parfois s’en passer, on ne le peut pas toujours de façon systématique. Puisque la religion vise à créer des liens communautaires entre les croyants, elle présente en général certains traits contraignants (dogme, culte, habitudes alimentaires, codes vestimentaires…), qui peuvent du coup donner lieu, en raison de leur généralisation et surtout de la dérive sectaire qui les absolutise, à la violence, au fanatisme. Une telle dérive religieuse s’appelle superstition. Ce n’est donc pas la religion en tant que croyance qui est fanatique mais cette dérive superstitieuse lorsque, de moyen qu’elle était, elle devient une finalité, un but en soi et qu’elle est vécue dans l’intolérance et l’irrespect de l’autre qui est toujours différent de soi, et à qui l’on refuse à ce moment-là de disposer librement de lui-même.

Mais comme la religion vise également à établir des liens entre l’homme et Dieu, elle ne devait pas, de ce second point de vue, comporter de contraintes, encore moins déboucher sur le fanatisme. En toute logique, il est en effet absurde de contraindre quelqu’un à croire, à adhérer à une croyance, car cette adhésion n’aurait guère de valeur si elle était uniquement l’effet d’une telle contrainte. Dans cette perspective, le fanatisme s’oppose à la religion dans ce qu’elle a de plus authentique. On peut d’ailleurs remarquer que, souvent, quand il y a contrainte dans ce domaine, ce n’est pas seulement en raison de Dieu ou de la religion, mais aussi et surtout en raison d’autres motifs : culturels, économiques, psychologiques, politiques…. On peut alors estimer que les vraies causes du fanatisme que l’on dit religieux sont moins la croyance en Dieu ou la religion en tant que telles que, comme l’écrit Georges Blond, «l’ambition du pouvoir, le désir de conserver ou de s’approprier des richesses. Et aussi des sentiments apparemment désintéressés mais tout aussi dangereux : l’orgueil qui persuade qu’on possède la vérité absolue; la volonté de faire triompher cette vérité par la force et par l’alliance avec les pouvoirs politiques et militaires, volonté qui conduit à justifier les pires moyens, les plus grandes cruautés»11. Bien avant G. Blond, Voltaire n’avait lui-même pas soutenu autre chose quand il écrivait que «l’intérêt, l’orgueil, et toutes les passions»12 sont la source de toute forme de fanatisme.

Ceci dit, il est difficile de lutter contre le fanatisme. À cet effet, les lois n’ont pas donné de résultats pertinents dans l’histoire. On ne vient pas à bout d’une conviction profonde en légiférant ou en l’interdisant. L’instruction est peut-être le seul outil pertinent pour y arriver. À ce propos, Alain fait remarquer qu’«un homme instruit est un homme en cage; chaque connaissance ajoute un barreau»13. Il faut comprendre par-là que l’homme instruit est apte à s’autolimiter, s’évertue à avoir raison gardée. Et les limites qu’il s’impose viennent de sa propre raison habituée à se soumettre à la réalité, à la discipline du respect de l’autre et d’une certaine ouverture bienveillante à ce qui lui est étranger. Il en va de la curiosité intellectuelle sans laquelle aucune vie intellectuelle sérieuse n’est possible. Cela étant, l’instruction peut elle aussi comporter des limites. Des savants peuvent être des fanatiques, et l’on sait que parmi les pilotes des avions lancés sur le World Trade Center en 2001, plusieurs avaient été formés dans les universités.

L’instruction peut malheureusement, tout comme la religion, faire l’objet de manipulations et certains projets éducatifs peuvent transmettre une certaine idéologie, l’éducation se transformant alors en dressage et en bourrage de crâne. Malgré cela, l’instruction, quand elle est bien réussie, c’est-à-dire quand elle n’est pas un enfermement, ni un embrigadement ou un endoctrinement, a pour tâche de former le jugement plus qu’autre chose. Mais il faut être conscient qu’il existera toujours des gens instruits qui ne sauront pas juger, ou qui auront des jugements faux, même si ce dernier point n’est bien sûr pas une raison pour baisser les bras et ne pas investir dans ce travail de longue haleine qui consiste à former, éduquer, instruire.

Dans cet acte d’éduquer et de former le jugement, il faut souligner particulièrement, la place occupée par la philosophie qui a pour tâche d’apprendre à penser juste et par soi-même, et non à répéter sans intelligence ce qui a été dit par autrui, même si cet autre représente une majorité souvent présentée comme bien-pensante. Penser juste est un effort permanent contre le bien penser, une vigilance constante de la libre pensée contre la pensée fanatisante. La vérité laisse libre l’esprit, qui peut toujours douter, chercher à avancer14. Quand on n’assène pas des vérités mais qu’on se contente d’être un simple pèlerin, un simple chercheur de vérité (philosophe ne veut pas dire autre chose), quand on doute et que l’on peut en débattre, on est ou devient rarement fanatique.

Jorel François

 


 

NOTES

1 Cf. Cicéron, «Discours pour sa maison», §§ XL-XII, dans Œuvres complètes, t. 11, 29e discours, trad. R. Binet, Paris, Firmin Didot, Père et Fils, 1821, pp. 281-289.

2 Cf. Tibulle, I, 6, 45-50; Horace, Satires, II, 3, 223.

3 Cf. Jean Bottéro, Naissance de Dieu. La Bible et l’historien, collection Folio/Histoire, Paris, Gallimard, 1992 (1986, p. 97; Maria Grazia Masetti-Rouault, ibid, p. 129.

4 Cf. Gérard de Puymège, dans André Haynal, Miklos Molnar et Gérard de Puymège, Le fanatisme : ses racines. Un essai historique et psychanalytique, Éditions Stock, 1980, p. 289

5 C’était d’anciens partisans d’Hérode le Grand. Leur groupe aurait été fondé par un certain Jésus ben Pandira qui fut pendu sous le règne d’Alexandre Jannaeus (106-79 av. J.C.). Cf. Carl G. Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, Genève, Georg, 1953, p. 634.

6 René Berthelot, La pensée de l’Asie et l’astrologie, Paris, Payot, 1938, p. 232.

7 Cf. David Hume, L’histoire naturelle de la religion, IX, Paris, Vrin, 1971, p. 73.

8 Cf. Michael Walzer, Dans l’ombre de Dieu. La politique et la bible, Paris, Bayard, 2016, pp. 86-87.

9 Denis Margot, Non de Dieu ? Nice, Éditions Bénévent, 2011, p. 263.

10 G. de Puymège, ibid., pp. 318-319.

11 Georges Blond, Les enragés de Dieu. Catholiques et protestants ; quatre siècles de fanatisme, Paris, Grasset, 1970, p. 212.

12 Voltaire, Essai sur les mœurs, et sur les principaux faits de l’histoire depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIII, chap. CXCVII, dans ŒC, t. III (1865), p. 609.

13 Alain (Émile Auguste Chartier, dit), «Penser et croire » (1929), dans Propos, Paris, Gallimard, 1956, p. 894.

14 Cf. Alain (Émile Auguste Chartier, dit), ibid., p. 894.




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